Galia Ackerman : la politique étrangère russe a changé suite à la crise économique. Si, en 2014, la Russie utilisait la Grèce et les mouvements séparatistes pour disloquer l’Union Européenne, désormais son objectif principal est la levée des sanctions et la reprise des relations commerciales avec les pays de l’UE

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Kiev, le 16 septembre 2015 –De nombreux nuages pèsent sur l’horizon politique et économique de la Russie. Les prix du gaz et du pétrole sur le marché mondial ont baissé et tous les experts estiment qu’ils continueront à baisser. La cause en est la levée des sanctions sur l’Iran, la crise économique en Chine et la découverte de nouveaux champs de pétrole et de gaz, par exemple, on a découvert récemment un champ gazier géant en Egypte », a déclaré Galia Ackerman, chercheuse, journaliste, historienne et secrétaire générale du Forum Européen pour l’Ukraine, lors d’une conférence de presse à l’Ukraine Crisis Média Center.

Outre la baisse des prix du pétrole et du gaz, dont la vente est la principale source de recettes du budget russe, l’experte a nommé d’autres facteurs qui influent sur la situation économique et politique en Russie. Tout d’abord, fin octobre 2015, les résultats définitifs de l’enquête dans l’affaire du Boeing seront publiés et il est fort probable que ces résultats dénonceront l’implication directe des soi-disant séparatistes de la région de Donetsk et de leurs parrains du Kremlin. Galia Ackerman a aussi évoqué l’affaire Ioukos : selon le verdict du Tribunal de la Haie la Russie doit payer 50 milliards de dollars de dommages et intérêts aux actionnaires de cette société. La Russie n’a pas l’intention de payer, ce qui constitue une violation de toutes les normes internationales. La conséquence sera la mise sous séquestre de certains biens de la Fédération de Russie. Les actionnaires de Ioukos ont interjeté appel devant la Cour suprême d’’Allemagne pour saisir des biens appartenant à la Fédération de Russie et  placés en Allemagne, pour la somme de 42 milliards de dollars. Et puis, il y a aussi l’effet des sanctions. « Leurs conséquences sont le déficit budgétaire, l’interdiction d’emprunter de l’argent sur les marchés mondiaux, la division par deux des investissements directs et la division par huit des revenus des banques russes. Bref, la situation économique est telle que Poutine aura de plus en plus de difficultés à remplir le pacte implicite conclu avec le peuple russe au début de son règne : «Nous, nous gouvernons et vous, votre vie sera meilleure».  La vie ne sera pas meilleure et, si le peuple russe peut le supporter, par contre l’élite russe essayera de commettre un coup d’état ou, au moins, de changer la politique étrangère russe, et peut-être aussi la politique intérieure».

Galia Ackerman a souligné que les événements en Grèce étaient un des signes principaux de ce changement. Selon l’experte, depuis le début de 2014, la Russie mise sur l’effondrement de l’Union Européenne en utilisant la Grèce. « La presse allemande, notamment « Bild», a publié des informations sur Yánis Varoufákis, ancien ministre de l’Économie grec dans le gouvernement d’Alexis Tsípras, qui, même avant l’arrivée de SYRIZA au pouvoir, était en contact étroit avec l’Institut des recherches stratégiques se trouvant sous l’égide de Vladimir Poutine. C’est, probablement, dans cet institut que la stratégie de l’arrivée au pouvoir de SYRIZA a été élaborée. Après son arrivée au pouvoir, SYRIZA devait faire sortir la Grèce de l’Union Européenne. Et Varoufàkis et Tsípras sont allés à plusieurs reprises à Moscou pour rencontrer Poutine en personne. Selon la presse allemande, Varoufàkis et plusieurs autres dirigeants de «SYRIZA» ont préparé un putsch. Ils voulaient arrêter le président de la Banque Nationale de Grèce, saisir les stocks d’euros existants, lancer l’impression de drachmes et refuser toutes les obligations de la Grèce envers l’Union européenne. C’est la raison pour laquelle le gouvernement grec a organisé un référendum. Après l’annonce des résultats du référendum, les événements ont pris une tournure inattendue : Varoufàkis a donné sa démission et Tsípras s’est soumis à toutes les exigences de l’Union Européenne. «Plusieurs versions expliquent ce revirement. Nous ne savons pas exactement si c’est Poutine qui avait promis les 10 milliards de dollars pour relancer l’économie grecque ou bien si c’était l’un de ses conseillers, mais Tsípras n’a jamais reçu cet argent. Pourquoi? À cause de certains événements ayant eu lieu entre la préparation du référendum et son déroulement. Il s’agit de la baisse du prix du pétrole et du gaz, l’effondrement de l’économie russe, le verdict sur Ioukos, l’enquête dans l’affaire du Boeing et les conséquences des sanctions. Et surtout, la crise économique en Chine, la dévaluation du yuan et une forte réduction du chiffre d’affaires entre la Russie et la Chine. Je pense que les économistes russes ont compris que la catastrophe en Grèce aura un impact non seulement pour l’Europe, mais aussi pour l’élite russe qui possède des investissements énormes et des biens dans l’UE. Ce serait la raison pour laquelle Poutine a abandonné la Grèce qui n’a pas eu d’autre choix que de retourner humblement dans l’Union Européenne».

Galia Ackerman a rappelé que, lors du «référendum » en Crimée, il n’y a eu que quelques représentants des partis d’extrême-gauche et d’extrême droite en guise d’observateurs. Mais soudainement, cet été, toute une délégation de députés français, membres du parti de Nicolas Sarkozy, est partie en Crimée. Nicolas Sarkozy s’est mis à soutenir activement la Russie et son bras droit, Nadine Morano, a créé un groupe de soutien de la Russie au Parlement européen. Probablement en raison de son effondrement économique, la Russie a été contrainte de changer de cap : maintenant, son objectif principal n’est plus l’effondrement de l’Union Européenne, mais la levée des sanctions et la poursuite des relations commerciales.

La directrice exécutive du Forum Européen pour l’Ukraine a aussi souligné l’apparition inattendue de Dmitri Medvedev dans l’espace médiatique russe. « La suspension des hostilités dans le Donbass, l’apparition de Dmitri Medvedev, qui semble être une alternative libérale à Poutine tout à fait acceptable, une réduction significative du soutien aux partis européens d’extrême-droite et d’ultra-gauche, indiquent un changement dans la politique étrangère de la Russie ».