«Le conte de fée renaît au pays de lumière». Comment les familles des déplaces du Donbass adoptent la culture ukrainienne à Kiev

«Le conte de fée renaît au pays de lumière». Comment les familles des déplaces du Donbass adoptent la culture ukrainienne à Kiev

Irina Popova, originaire de Lviv, est une véritable touche-à-tout; non seulement a-t-elle obtenu un Master d’économie et de gestion des ressources humaines, mais aussi en Peinture artistique, spécialisée en vitrails. Elle a fait ses études en design graphique, travaillait auprès de la mairie de Kiev en tant que conseillère dans le domaine de la culture et des traditions Ukrainiennes, ainsi qu’à la Maison de Haute Couture à Kiev. Mais elle a tout laissé tomber pour s’occuper des familles des déplacés internes. En mai 2014, touchée par le sort des dizaines des milliers des personnes étant obligées de fuire leurs domiciles, Irina Popova a fondé un club de loisirs «Kiev-Est-Enfants» pour les familles des déplacés. Quelques mois plus tard, ce club de loisir a évolué en un Fonds caritatif «Dytynetz».

Dans une interview exclusive pour l’UCMC, Irina raconte pourquoi a-t-elle prise la décision de se consacrer à l’aide aux familles des déplacés et pourquoi est-il important d’apprendre la culture et les traditions ukrainiennes.

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-Pourquoi avez-vous décidé de vous consacrer à l’aide aux familles des déplacés internes? 

-Tout d’abord, parce que je suis un être humain. Un être humain ayant des sentiments et des désirs comme les autres et comme tout être humain, je veux vivre heureuse et paisiblement dans un pays avec des gens normaux, ordinaires, et qui se trouvent dans un état psycologique stable. Ensuite, parce que les enfants sont l’avenir de notre pays. Donc, quand les gens ont commencé à fuire leurs villes et villages, je me suis mise à leur place et je me suis dite : et si c’était moi qui avait dû quitter ma maison et déménager avec mes deux enfants, avec seulement quelques petits sacs? M’installer dans une autre région ou je ne connaissais personne, tout en ayant des idées reçues sur ses habitants? Que serais-je devenue? Car il ne faut pas oublier que pendant des décennies, les habitants du Donbass se faisaient empoisonés par des histoires sur les banderas sanglants qui les détestent, qui détestent les russophones. Imaginez que vous êtez obligée de quitter votre patrie pour démenager dans un tribu dont vous avez entendu des choses horribles, mais vous n’avez aucun choix et vous devez y aller. Donc, je me suis mise à la place de ces gens-là et j’ai décidé de leurs venir en aide.

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– Donc, vous avez organisé un club de loisir pour les familles. Comment tout cela s’est développé?

C’était en mai 2014, lorsque beaucoup de gens pensaient que cette opération anti-terroriste ne durerait que quelques semaines. Moi, j’étais moins optimiste et je pensais que cela durerait quelques mois jusqu’à l’automne. Je comprenais que le petit bonhomme gris du Kremlin ayant foutu tout ce bordel ne pourrait plus dire du jour au lendemain : «Arrêtons tout cela».  D’habitude, les nabots sont très ambitieux.  C’est la raison pour laquelle  je me suis adressée à la Maison de créativité et d’enseignement de Kiev pour leur demander un local ou nous pourrions travailler avec des enfants. Au début, je me suis dit qu’il faudrait s’occuper de 30-40 enfants maximum.  Mais, avec le temps, nous étions de plus en plus sollicités. J’ai dû les diviser en quelques groupes, car ils n’avaient pas le même âge. Quelques mamans sont restées pour m’aider. C’est ainsi que le club de loisir «Kiev-Est-Enfants» est né.  On lui a donné ce nom pour pouvoir attirer l’attention des déplacés qui à ce période-là évitaient de se manifester. Même les déplacés cultivés et ouverts d’esprit rédoutaient d’être mal accueillis. Une des déplacées, jeune femme psycologue m’a dit : «Je savais que toutes les horreurs que l’on nous racontait n’étaient que des mensonges, un outil de propagande, mais tout au fond de moi, un doute me démangeait».

Donc, il fallait les trouver, les réunir et leur demander ce que l’on pouvait faire pour les aider. J’ai mis en place des piqueniques qui en vérité étaient des groupes d’auto-soutien pour que les gens puissent discuter entre eux, raconter leur expérience, discuter de leur avenir…. Ils avaient besoin de voir qu’ils n’étaient pas seuls.

Un jour, alors que l’été arrivait à sa fin, le conflit à l’est de l’Ukraine durait toujours, et j’ai alors compris que ces gens-là ne pourront plus rentrer chez eux. Donc il fallait trouver une école pour les enfants.  La première personne ayant accepté les enfants des déplacés était une très bonne amie à moi, la directrice de l’école № 5 de Kiev. Une fois les questions d’organisation réglées, nous avons commencé à préparer les enfants pour l’école : leur acheter des vêtements, des fournitures scolaires, des cartables…. Et je me suis rendue compte que même si le camp de loisir d’été se terminait, il fallait continuer à faire quelque chose. C’est ainsi que j’ai créé le Fonds caritatif «Dytynetz». Desormais, nous comptons environs 500 enfants.

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-Certains des parents avaient besoin de ces réunions et de votre aide. Mais les enfants? Quelles activités sont prévues pour eux?

Lors des vacances scolaires, les enfants restent toute la journée avec  nous. Quoi qu’il en soit, nous devons faire en sorte que les enfants aient une enfance normale. Donc, j’ai organisé pour eux des excursions, des promenades, des visites dans des musées, des formations artistiques et des séances d’arts thérapeutique. Ces séances font partie d’un programme de réhabilitation durant laquelle les participants se développent à travers l’art. À titre d’exemple, avec les enfants, nous dessinons, jouons de la musique, jouons au théâtre, lisons des comptes de fées… cela apprend aux enfants de gérer leurs émotions, leur colère, et à discuter.

Il est intéressant de voir les changements qui s’opèrent dans les dessins des enfants. Tout d’abord, les enfants dessinaient leurs maisons, comme le symbole des choses qu’ils avaient perdues.  Cette année-là, ils se sont mis à dessiner leurs parents en détresse, sans travail, et même ayant des problèmes d’alcool.

La réabilitation pour les enfants chez nous passe surtout par ces seances artistique, car l’art est important dans l’évaluation de la personne, mais aussi pour les traditions et l’art populaire. Nous organisons avec eux des fêtes traditionelles ukrainiennes.  Il faut quand même se rendre compte qu’avant le conflit, 70% des habitants du Donbass n’avaient jamais quitté leur ville ou leur village. Ils ne savaient pas réellement ce qu’était l’Ukraine, sans même parler du reste du monde.

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-Pourquoi tenez-vous tant à apprendre aux enfants les traditions ukrainiennes et l’art populaire ukrainien?

Parce que  si la personne ne connaît pas les traditions de son peuple, de son pays, elle perd le lien avec ses ancêtres et n’aura pas d’avenir.  En apprenant l’art populaire de son pays, la personne absorbe l’amour pour sa terre natale. Les traditions ukrainiennes sont si variées, si intéressantes, les tenues populaires sont différentes d’une région à une autre. Et il faut bien monter tout cela aux enfants pour qu’ils se rendent compte qu’ils vivent dans un grand et beau pays, avec une culture ancienne et importante dont nous ne pouvons qu’être fiers.  Cet enseignement permet aux enfants d’apprendre à aimer l’Ukraine, à aimer leur pays, et plus tard ils ne pourront pas dire: « Allez, partageons notre terre. Cédons un morceau à la Pologne et un autre à la Russie ou ailleurs. Pourquoi la garder?».

D’ailleurs, nous essayons d’impliquer les enfants dans les bonnes actions.  Dans notre club, le Jeudi est une journée dédiée aux bonnes actions; les enfants apprennent à aider leur prochain. Ils écrivent par exemple des lettres d’encouragement aux soldats qui sont sur le front.

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-D’ou puisez-vous la force pour continuer à vous occuper de tous ces enfants?

-Je n’ai plus d’autre solution.  D’une part, l’État continue à être passif envers les déplacés. D’autre part, les enfants se sont habitués à notre club, ils y vont avec plaisir. Je suis responsable de ces gens-là. Je ne peux pas les laisser tomber.

-Quels sont vos projets d’avenir?

– Nous avons prévu d’établir un plan de développement de notre Fonds jusqu’à 2020, notamment des programmes sociaux. Il nous faut pouvoir continuer de nous occuper des enfants lors des vacances scolaires car c’est très important.  Nous voulons continuer aussi notre programme de célébration des fêtes traditionelles «Le conte de fée renaît au pays des lumières», ce projet comprend toutes les fêtes traditionelles : le Jour de St-Nykola, Noel, le Jour de l’An, la Trinité, la nuit de Kupala…  Mais pour le moment, nous manquons toujours d’argent, donc nous ne pouvons embaucher personne. Tous ceux qui travaillent dans notre Fonds le font gratuitement.  Mais nous devons continuer pour l’avenir de notre pays, et surtout de nos enfants.


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À Kiev, « La vie continue » pour les enfants du Donbass. En mai 2014, après le début des hostilités dans le Donbass, des centaines de milliers de gens ont dû abandonner leurs maisons et partir dans d’autres régions de l’Ukraine pour fuir la guerre. Malheureusement, l’État s’est avéré incapable d’ assurer le soutien économique, social et psychologique d’autant de personnes. Donc, des citoyens ukrainiens ordinaires ont décidé de s’unir afin d’aider ceux dont la vie a été détruite par la guerre.

Irina et Helena, au chevet des enfants du Donbass. L’édifice est imposant. Le dôme doré brille sous le soleil. Les hommes l’ont construit à la gloire de Dieu. On y parle amour, on prêche la bonne parole. On se recueille, on se confie, on se plaint, on avoue ses fautes, on se prosterne devant la décision du divin. Le monastère de la Grotte de Laure rassure. Traversez la rue et vous êtes dans un autre monde. Celui de la peur, du questionnement, mais aussi de l’attente et de l’espoir. Vous êtes à l’Association ukrainienne ” La vie continue “.

 

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