Ça aurait été le plus grand bonheur, si tu étais resté sans jambes…mais vivant

Ça aurait été le plus grand bonheur, si tu étais resté sans jambes…mais vivant

 « La vie P.S » est un livre écrit par Valeria Bourlakova, une journaliste de Kyiv, qui s’est engagée dans la 93ème brigade des Forces armées ukrainiennes. Elle est partie se battre sur la ligne de l’avant front. Et c’est là que, par hasard,  elle a trouvé le bonheur et l’amour. Mais, un jour elle a tout perdu quand son fiancé s’est  vidé de son sang sur une mine qui a explosé près de Boutivka, région de Donetsk. Elle a réussi à survivre. Elle a réussi à décrire cela. Elle est toujours sur le front.

Le livre « La vie P.S » a été édité par «Tempora ». Un extrait du passage le plus poignant de ce livre est publié sur le site Texty.org.uaL’Ukraine Crisis Média Center l’a traduit pour vous. 

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Le 30 janvier

10:30. Tu te réveilles, tu le serres encore plus fort dans tes bras, tu pointes ton doigt contre lui :

– Je t’aime, mon lapin. C’est toi que j’aime.

– Pourquoi?

– Parce que… Tu es… Le meilleur… Garçon… Du… monde.

– N’exagère pas, Lerika, – dit-t-il en riant.

Je l’aime comme je n’ai jamais aimé personne. Il dit que la guerre est une bonne chose, c’est bien qu’elle ait commencé. Sinon nous n’aurions jamais pu nous rencontrer. «Où étais-tu avant ? ».

Nous voulions prendre un congé pour nous marier. Pour la première fois, nous marier pour de vrai, pas par bêtise comme il l’a fait dans sa vie d’avant, comme moi, je l’ai fait dans ma vie d’avant. Pour toujours. Nous avions prévu de partir après le 20 janvier. Mais nous avons dû reporter. Un peu….

15:10. Tu restes agenouillée à ses côtés. Cargaison 200. Ses jambes sont arrachées. Tu embrasses son épaule. Tu réchauffes ses doigts en sang avec ta respiration. Il ne faut surtout pas les lâcher. Tu dictes quelque chose aux médecins. Oui, son surnom est Moryatchok (petit marin). Oui. Oui. Son nom est Anatoly Garkavenko. Pas de larmes.

…Je t’aime, mon lapin. Et je ne sais pas quoi faire maintenant. Je reste assise et je fume. Je porte ta veste. Elle est couverte de sang, mais elle a gardé ton odeur.

Le 31 janvier

Toutes les 30 minutes quelqu’un arrive pour essayer de dire qu’il ne sait pas quoi dire.

À chaque fois que la porte s’ouvre, j’ai l’impression que tu reviens. Tu vas m’engueuler parce que je porte une veste humide de sang. Tu vas me forcer à manger. Tu me serreras dans tes bras.

Ça aurait été le plus grand bonheur, si tu étais resté sans jambes.

Mais vivant.

Le 1er  février

La morgue de Dniepropetrovsk. Des millions de papiers à remplir, des formalités, des signatures.

– Qui êtes-vous pour lui? – demandent les employés à la fin de la procédure pour enregistrer cet évènement  si important.

– Une camarade de l’armée, – répondis-je. Que peut-on dire? Je sais que tu en aurais ri. Et, bien entendu, tu aurais sorti quelque chose à propos des relations sans être mariés.

Maintenant en route. Plus de mille de kilomètres devant nous.  On ne voulait pas me laisser faire ce voyage près de son cercueil : il ne faut pas, «tu vas faire une crise d’hystérie », il fait froid, «tu vas devoir vivre avec cela », tout cela. Ahah. C’est ça. Avec cela.

Je suis assise près de ton cercueil. Je relis nos SMS. Il y en a deux qui datent du 29 janvier. On s’est pris un peu la tête pour se réconcilier une heure plus tard. Je suis de garde, je suis toute seule, je me calme, j’arrête d’être fâchée et je tape un message pour toi : «Je ne peux pas vivre sans toi. Vraiment ».

Et aussitôt, j’écris le prochain SMS : «Tu n’es pas un cadeau… Mais je ne veux personne ni rien d’autre. Jamais ».

Là, j’ai revu ces SMS et je me suis sentie un peu mieux. Tu le savais très bien. Mais c’est bien que j’ai su te le rappeler par hasard. Au moins ça c’est bien.

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Le 5 février

Te souviens-tu de toutes ces blagues sur une poussette d’enfant fabriquée à partir d’une DShK 1938 (mitrailleuse lourde soviétique anti-aérienne)? Te  souviens-tu des paroles qui n’étaient plus des blagues : quand tu m’embrassais sur le ventre et me demandais : «Tu penses qu’il y a quelqu’un là, à l’intérieur? »….

Je grommelais quelque chose sur «après la guerre »… mais, en fait ces dernier temps, nous avions complètement laissé tomber tous les moyens de prévention. Nous plaisantions que le seul sexe sécurisé que nous pouvions nous permettre est un sexe en gilet pare-balles.

C’est pour ça que quand tu as été tué, ma première pensée n’a pas été pour toi : suis-je enceinte? En plus, j’avais un peu de retard. En plus, il fallait bien trouver un moyen de s’accrocher à la vie.

Les règles ont commencé quand j’étais en train de récupérer ton corps à la morgue. Et ça a été comme un coup de feu dans le dos.

Tu étais la meilleure  chose qui me soit arrivée dans ce monde. Et je ne sais pas ce qui doit rester après toi. À ta place.

Une dizaine de posts tristes sur Facebook et une trentaine d’infos sur la mort d’un sapeur. Quelques images à propos de «être un combattant –signifie vivre éternellement », quelques drapeaux signés, une boule à la gorge et la prise de conscience que désormais je vais devoir téléphoner tous les jours, non seulement à ma maman, mais aussi à la tienne? Je ne sais pas….

Pourquoi suis-je restée ici? Nous nous sommes souvent fâchés à cause de ça. Je voulais qu’on aille en mission tous les deux, mais tu as consciemment arrêté de m’emmener avec toi.

– Non, tu n’iras pas. Car ne crois pas que je n’en ai rien à foutre.

–Mais si quelque chose t’arrive? Que devrais-je faire? Me tirer une balle dans la tête?

– …Il ne m’arrivera rien.

Le 8 février

…Bonjour, mon lapin. Hier soir je suis rentrée à Boutivka. Quoi de neuf ? Deux blessés. «Directeur » a reçu un éclat d’obus dans la jambe. «Britanetz » n’a plus de visage suite à l’explosion d’une grenade. Pour le moment, personne ne sait s’il va retrouver la vue un jour. Personne ne sait s’il va survivre….

Moi, je vis. Je vis toujours là où nous vivions tous les deux.

Les murs fissurés que nous avons décoré avec des bandes dessinées sur la guerre. Les boîtes d’obus avec des couvertures sur lesquelles nous dormions ensemble. Ton pull sur le dos d’une chaise. Une bougie à moitié brûlée. Le calendrier sur lequel nous avons toujours barré les jours : le 29 janvier est barré, le 30 janvier – non…

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* * *

Le 9 février

Selon le calendrier, nous sommes toujours le 30 janvier. Je ne barre plus les jours.

Ce 30 janvier, quand tu es parti, j’ai fait un peu de ménage. J’ai nettoyé des armes. J’ai réglé les réveils sur nos portables….

Tu as pris avec toi un talkie-walkie allumé. Faut-il que j’allume l’autre? Oui, bien-sûr, il le fallait. Mais je n’y ai pas pensé : soit parce que nous venions de nous procurer le deuxième talkie-walkie, soit parce que, pour la première fois de ma vie, je n’étais pas inquiète que tu ne sois pas là. Vas savoir pourquoi….

Quelle heure il est?…. Deux heures et demie. Donc, tu rentreras bientôt. Tu vas certainement rentrer avant quatre heures de l’après-midi, car il va faire nuit.

Ton téléphone s’est mis à sonner à fond, pas grave, tu rentreras et tu rappelleras.  Mais une minute plus tard, c’est le mien qui se met à sonner. C’est Johnny qui appelle. Le «Lieutenant, jeune garçon » qui n’a passé qu’une ou deux semaines à Boutivka et s’apprête déjà à partir. Mais tout de même, il n’est plus un étranger pour nous.

– Moryatchok est à tes côtés? – demande Johnny

– Non.

– Tu ne sais pas où il est ?

– Il est en mission. Pourquoi?

– Pour rien. Rien.

– Qu’y-a-t-il Johnny?..

– Ne t’en fais pas. Tout va bien, je t’assure.

Je n’ai probablement pas eu le temps de penser à quoi que ce soit, car après avoir fait quelques mètres dans la boue, je vois notre médecin, Zelena, qui vient à ma rencontre. Elle ne porte pas de veste non plus. Les manches du pull sont remontées.  Ses yeux sont vides.

– N’y vas pas, – elle ne parle qu’avec des lèvres – n’y vas pas… Il est « cargaison 200 ».

Je ne réponds pas et je ne m’arrête pas, j’avance tout simplement. Il paraît que Zelena me suivait.

Plus loin, près de nos positions – la voiture des médecins de Vodyane. J’ai commencé à courir. Je tombe, je me relève et je continue de courir.  Une dizaine de nos camarades est près du véhicule. Quelqu’un m’attrape pour ne pas me laisser te voir.

– Laisse-la… – dit doucement quelqu’un d’autre.

La prise s’affaiblit. Je me libère et je saute dans le véhicule. Deux personnes sont à l’intérieur : toi et «Kit ». «Kit » hurle de douleur… Mais pas toi. Et je sais déjà pourquoi.

Un médecin que je ne connais pas rentre dans le véhicule.

– Peux-tu lui tenir un goutte-à-goutte? – il hoche la tête vers «Kit » à moitié inconscient.

Je secoue silencieusement la tête : non, non, non, je ne peux pas. Je m’agenouille devant toi, je mets ma tête sur ta poitrine. J’embrasse le trident tatoué sous ta clavicule. J’embrasse tes épaules. J’embrasse tes doigts et je les réchauffe avec ma respiration. Ils sont en sang.

«Kit » le voit.

– Comment va Moryatchok? – dit-t-il d’une voix sifflante. – Lera… comment va Moryatchok?

–Cargaison 200. – il paraît que ma voix est absolument tranquille. Mais, non, mon soleil, je n’ai pas l’intention de pleurer.

Tu sais bien que j’ai toujours bien aimé «Kit ». Mais tout d’un coup, je sens que je m’en fous de lui, je m’en fous qu’’il survive ou non. Je m’en fous de ce qui pourrait arriver à tout le monde. Je remets ma tête sur ta poitrine. Je pointe mon nez contre toi. Et je n’arrête pas de répéter « C’est toi que j’aime …. »

Le véhicule arrive à Vodyane. Ils viennent chercher «Kit » pour le transporter je ne sais pas, tandis que la civière avec toi reste au milieu de la rue. Je m’asseois par terre à tes côtés.

Une dizaine de minutes plus tard, un mec inconnu met sa veste sous mes fesses. Dans trente minutes, une voiture viendra me chercher et me conduire à Boutivka. Mais pour le moment, je tiens ta main et je ne veux surtout pas la lâcher.

– …Toi, il ne faut peut-être pas que tu regardes, – me prévient un des médecins qui soulève pour un instant la veste qui couvre tes jambes déchirées. Je ne sais pas pourquoi il fait cela. Il vient d’arriver et, peut-être, il est juste curieux.

–J’ai déjà tout vu.

– Le garrot est mal posé – le médecin a décidé de continuer notre discussion mondaine – on aurait pu le sauver. Il s’est vidé de son sang.

Il se peut qu’il me prenne pour une ambulancière de Boutivka, de toute façon, mes yeux sont secs. Mais «on aurait pu le sauver », c’est comme un couteau dans mes veines.

Plus tard, on me dira que l’obus t’a brisé la colonne vertébrale. T’a explosé l’estomac et «le jus d’estomac a coulé de son nez, tu as bien vu ».

On me dira que tu ne pouvais pas survivre : un tas de blessures incompatibles avec la vie. Peut-être, ils ont juste essayé de me réconforter. Mais pourquoi? Même maintenant, je suis assise tranquillement sans rien dire. Oui, bien-sûr, je serre encore plus fort ta main…mais je suis tranquille. Vas savoir pourquoi.

«Un militaire ukrainien est mort et un est blessé »… c’est comme ça que les infos de la ligne de front sont communiquées.

1-200 et 1-300. En tout, 4 chiffres. À la place de mille mots.

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Je fais le numéro et j’attends la sonnerie. Dans un instant, ta maman répondra et nous allons parler.

Nous allons parler pour la première fois de notre vie, toi, par contre, tu bavardais tous les jours avec ma maman à moi. J’étais intimidée de lui parler au téléphone avant de la voir en vrai. En plus, j’avais peur : et si je ne lui plaisais pas….

Si tu savais, combien j’ai peur maintenant? Et combien j’ai honte de ne pas pouvoir pleurer?

– Madame Anna? C’est Valeria …

– Salut, ma petite Valeria! – elle n’est pas surprise du tout. Sa voix est joyeuse.

–…Madame Anna, Tolik est mort.

Tu sais, ta maman a été la première à qui j’ai dit que tu étais «mort ». «Mort », pas le «200 », sans même y réfléchir.

Ta maman crie. Ta maman pleure.

– Comment ça, mort? Comment mort?! Lera, ma petite, dis-moi que ce n’est pas vrai. Ma petite….

Je l’entends pleurer et j’ai très envie d’éclater en sanglots. Mais je n’y arrive pas. Donc, Seigneur, c’est vraiment du n’importe quoi, je fais semblant de pleurer :

– Ce…C’est vrai…

Je lui promets de te conduire chez toi et je raccroche. Je remets ta veste, je la ferme jusqu’au col, je mets mon nez dans ce col et je pense que je pourrais te voir bientôt. Et je pourrai te toucher. À la morgue.

Durant tout le trajet, je reste assise près de toi. Les routes sans fin. Juste un court arrêt à Kyiv pour que ceux qui ne peuvent pas venir à ton enterrement aient le temps de te dire au revoir.

Les feux diffus des villes de l’autre côté de nos fenêtres. Des tasses de café lorsqu’on s’arrête à une station-service.  A une station, je sors de la voiture dans ta veste. Un des nôtres m’engueule à cause de ça : des trous, du sang, de la saleté, tandis que des gens sont autour ….que fais-tu?

– Mon pays est en guerre– répliquai-je avec hargne !

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