Les lettres du Donbass : «Une amie de Horlivka m’a dit par téléphone : j’ai préparé une balle pour toi »

Les lettres du Donbass : «Une amie de Horlivka m’a dit par téléphone : j’ai préparé une balle pour toi »

Cela fait 3 ans que l’Ukraine se divise en une partie «contrôlée par le gouvernement ukrainien » et «une partie occupée». L’édition ukrainienne «Fakty » a préparé un article basé sur les lettres des habitants des territoires occupés qui racontent leur nouvelle vie dans les «Républiques populaires ». L’UCMC publie une version courte en français.

«Ces salopards veulent que mon fils rejoigne les rangs des combattants et des séparatistes»

Anna, habitante d’une petite ville de la DNR écrit : «Il n’y a pas longtemps, le service de mobilisation m’a appelé sur mon portable. Je ne sais pas comment ils ont fait pour avoir mon numéro. Ils m’ont demandé : «Avez-vous décidé où votre fils allait faire ses études? Nous lui proposons de défendre notre jeune patrie. Nous l’attendons à l’École militaire. Venez. Nous avons déjà inscrit toutes vos données». Donc, ces salopards veulent que mon fils rejoigne les rangs des combattants et des séparatistes. C’était un choc. En quelques jours, j’ai appris que les parents de tous les camarades de classe de mon fils ont reçu des coups de fils similaires. Les gens sont apeurés. Même ceux qui assurent être heureux de vivre dans ce quasi-État.

Les «défenseurs de la DNR » sont de moins en moins nombreux. «Les touristes de Poutine » arrivent régulièrement. Pour la plupart, ce sont des anciens prisonniers ou des marginaux qui souhaitent gagner un peu d’argent en tuant des Ukrainiens. Parmi ces «touristes », nombreux sont ceux qui sont heureux de découvrir «des biens de civilisations » : des baignoires,  des cuvettes, des ascenseurs.  Quant aux «ressources » locales, ce n’est même pas la peine d’en parler. Tous les ratés de la vie sont dans les rangs des combattants.

Mon fils va faire ses études en Ukraine libre. Cela ne se discute même pas ».

Photo: Newsonline24

 «Le plus important, c’est l’éducation patriotique»

Svetlana, habitante d’un centre régional de la DNR écrit «Je travaille dans une crèche. Vous n’imaginez même pas le nombre de rapports et de questionnaires que nous sommes dans l’obligation de produire tous les jours. Toutes les réunions et les «heures civiles » (les réunions hebdomadaires sur l’information politique) sont consacrées à la description de la joie de vivre dans le Donbass.

Le plus important, c’est l’éducation patriotique.  Les enfants sont obligés d’apprendre par cœur des chansons et des poèmes sur la DNR, les portraits de Zakhartchenko doivent être accrochés à l’entrée de l’immeuble et dans les couloirs, les symboles de la DNR doivent se trouver dans tous les coins.  Les enfants arrivent à la crèche dans des tenues militaires ou dans des tenues traditionnelles russes : des sarafanes, des kokochniks… Depuis peu de temps, les autorités nous ont trouvés un superviseur. C’est un personnage que je connais depuis longtemps : un simple looser. Aujourd’hui, ce monstre qui pue l’alcool raconte à nos petits que la patrie est en danger : les Ukrainiens ne nous laissent pas vivre tranquillement ».

«Mon amie veut me tuer»

Ekaterina écrit : «Une amie de Horlivka m’a dit récemment au téléphone : tu me manques énormément, mais il vaut mieux que tu ne viennes pas. J’ai préparé… une balle pour toi. Nous étions amies depuis l’université. Nous sommes parties en vacances ensemble avec nos familles.  Depuis 3 ans, nous nous disputons : elle pense que j’ai trahi le Donbass, je pense qu’elle a trahi l’Ukraine ».

«Le rassemblement des réservistes a fait peur à tous les patriotes»

Mykola de Donetsk écrit : «À mon travail, depuis longtemps, les gens signent une pétition contre «la junte qui ne remplit pas les Accords de Minsk ». Tout le monde est très inspiré : «Combien de temps va-t-on supporter tout cela? Il faut qu’Hollande et Merkel remettent ces Ukrainiens sur place ». Cependant, quand ils ont su qu’il fallait indiquer leurs données personnelles et leur adresse, le nombre de ceux qui souhaitaient signer a rapidement diminué. Récemment, les autorités ont annoncé un «rassemblement des réservistes ». Et, tout d’un coup, tous les patriotes fiers et déterminés ont changé de discours : «Ah, non, non, nous n’allons pas nous battre pour Zakhartchenko »….Voici tout le patriotisme… ».

“Le cimetière est miné”. Photo: Depo.Донбас

«Mon petit-fils se met silencieusement par terre et se couvre la tête avec les mains après avoir entendu un bruit trop fort »

Evgenia de Donetsk écrit : «Notre petit-fils est né en mai 2014. Nous en étions si heureux. Et ensuite, les bombardements ont commencé. Le bébé a passé les premières semaines de sa vie dans une cave froide et humide où il n’y a même pas eu de place pour mettre une poussette. Nous l’avons gardé dans nos bras à tour de rôle. Mon cœur se déchire quand je vois mon petit-fils se mettre silencieusement par terre et se couvrir la tête avec les mains après avoir entendu un bruit trop fort, même si c’est juste quelqu’un qui a fait tomber quelque chose. Il comprend que si toute la maison est secouée, il ne faut pas faire de caprices. Il ne pleure pas. Il se blotti contre un de nous et reste silencieux. C’est vraiment affreux.

Les enfants copient les adultes. Je ne sais pas où notre petit-fils a entendu cela, mais une fois les combattants commencèrent à faire une «discothèque »  (les fusillades nocturnes), il expliqua : «les séparatistes tirent à nouveau ».

Notre petit-fils ne regarde que les dessins animés ukrainiens. Nous ne lui lisons que des contes de fées ukrainiens.  Nous lui parlons en deux langues. Aucune force ne pourrait lui retirer ce droit ».

 «Je pense que la situation a atteint le point de non-retour»

Serhiy de Makiyvka écrit : «II y a des gens qui croient toujours en notre victoire, mais ce n’est plus mon cas.

La guerre dure depuis plus de 3 ans. Depuis 3 ans, les occupants piétinent notre terre. Nous payons nos achats en roubles. Nous regardons des séries, des infos, des émissions russes.  Tous les documentaires sont consacrés à l’histoire russe, surtout à la Grande guerre patriotique et à la foi orthodoxe. Les livres, les journaux, les expositions, les concerts sont tous dédiés à la gloire du peuple-vainqueur. On nous explique sans arrêt que seul cet État spirituel sauvera l’humanité. La seule chose que nous entendons : «La Sainte Russie » et «La Russie – notre mère Patrie ».

Je travaille dans une école. Récemment, le «ministère de l’Éducation » nous a envoyé une directive : en vertu de l’article 13 de la «loi de la DNR » sur «la lutte contre l’extrémisme », il faut immédiatement retirer de toutes les bibliothèques un certain nombre de livres. Il s’agit des livres sur l’Holodomore, sur l’armée insurrectionnelle ukrainienne, l’Organisation des nationalistes ukrainiens, les Cosaques et les hetmans ukrainiens, les grandes purges de Staline ainsi que la Constitution ukrainienne et même des livres innocents comme «L’Ukraine : la nature, les traditions et la culture », «Le plus intéressant sur l’Ukraine » etc.

Quand je lisais cette directive, je pensais qu’elle se terminerait par une phrase du type «rassembler et brûler ». Mais non. Il fallait créer une commission de 3 personnes, retirer les livres, les mettre dans une boite de carton, la sceller et la faire signer par le directeur.

Et comment voulez-vous faire revenir l’Ukraine ici? Je pense que la situation a atteint le point de non-retour.

Photo: Другой Взгляд

 «Privez les pro-russes de nationalité ukrainienne »

Ivan, habitant d’une petite ville de la DNR écrit : «Ceux qui me dérangent le plus, ce ne sont plus les supporteurs de Poutine, mais ceux qui « ne sont ni pour les uns, ni pour les autres » et ceux qui «sont pour la paix dans tout l’univers ».  Je pense qu’ils sont coupables dans toute cette situation.  Je suis sidéré par la stupidité de ceux qui affirment que tout va  très bien. Il n’y a plus que des ruines. Les gens tombent comme des mouches. Beaucoup d’hommes meurent à l’âge de 50 ans : l’oncologie, le cœur, le diabète.

Actuellement, une nouvelle tendance a fait son apparition : on exige que tout le monde s’inscrive tout de suite dans une organisation publique «République de Donetsk ». Dans les institutions d’État, des crèches, des lycées, tout le monde, en commencent par des chefs et en terminant par des femmes de ménage, doivent s’inscrire dans le «parti de Zakhartchenko ». Et il est impossible de refuser.

D’ailleurs, les petits chefs ont tous envoyé leurs enfants vivre en Ukraine. C’était très rigolo de les voir enrager quand tout le monde a su que l’Ukraine allait bientôt avoir un régime sans visa avec l’Union européenne, car beaucoup d’entre eux ont déchiré leur passeport ukrainien devant les caméras.

D’ailleurs, je ne vois toujours pas la foule de tous ceux qui souhaiteraient obtenir les «passeports de la DNR ». Quand Poutine a promis de reconnaitre des passeports de la DNR-LNR, je me suis effondré. Mais, rapidement, je me suis rendu compte qu’il a juste jeté un os aux « novorossiens ».  J’ai remarqué depuis longtemps : dès que les gens ici commencent à râler, le Kremlin envoie de suite des messages qui ravissent les pro-russes locaux. Mais l’euphorie ne dure jamais longtemps.

Je veux m’adresser au gouvernement ukrainien. Je sais que ceux qui ont quitté le Donbass et ceux qui y sont restés et attendent la libération me soutiendront. Privez les pro-russes de nationalité ukrainienne. Je ne veux plus posséder le même passeport qu’eux. Donnez –leur un justificatif, une attestation, un livret, peu importe. Mais qu’ils ne puissent plus ni prendre un crédit, ni occuper un poste normal, ni sortir du Donbass. Et, surtout,  pour qu’ils ne puissent plus jamais voter. Adoptez cette loi maintenant. Qu’ils se cassent d’ici au plus vite possible.

Et je tiens à dire à tous ceux disent que le Donbass ne mérite pas qu’on se batte pour lui : après la guerre, vous allez avoir honte de vos paroles.  Oui, aujourd’hui, l’Ukraine et le Donbass sont deux univers différents. Mais nous allons rétablir rapidement notre statu quo. Que Dieu te garde, notre Donbass natal! ».

 

 

 

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