La première génération d’un pays indépendant. La diplomatie culturelle d’Alexandra Zaytseva

La première génération d’un pays indépendant. La diplomatie culturelle d’Alexandra Zaytseva

“L’indifférence est le problème principal des ukrainiens. Nous vivons trop souvent comme des machines. Il suffit pourtant que chacun de nous mette du sien dans son travail, et qu’importe si on parle de d’une vendeuse dans un magasin ou d’un ministre dans son cabinet, et tout changera très rapidement en Ukraine”.

Voilà ce dont est convaincue l’étudiante de 20 ans de l’école musicale supérieure de Nuremberg, Alexandra Zaytseva. La réponse “Mais que veux-tu, le pays est dans la pauvreté !” ne convient pas à la jeune fille de Kiev, qui a déménagé en Allemagne il y a deux ans, puisqu’elle est convaincue que l’argent ne régit pas tout dans la vie. “Le vol, la corruption, la négligence criminelle, c’est tout le résultat de l’indifférence, du problème ukrainien global qu’il est difficile de combattre”, explique-t-elle.

“D’où viennent ces enfants merveilleux ?” Les jeunes artistes de Kiev dessinent l’Europe

J’ai d’abord vu Alexandra avec des élèves et professeurs de l’école artistique de Kiev, lors d’une conférence de presse dédiée à un voyage scolaire dans les villes de l’Ukraine de l’ouest, de Pologne et d’Allemagne. En juillet 2014, 14 enfants du collège-internat national artistique de Taras Shevchenko sont partis pour un voyage de 12 jours avec un programme bien chargé. Les partenaires de l’événement furent le Ministère de la Culture de la Bavière, le Consulat Général d’Ukraine, et l’école ukrainienne de Munich. Les enfants avaient participé à des excursions, des master class, des expositions de leurs propres oeuvres, et la visite de la galerie artistique de Dresde.

Lors de notre conversation à la fin de la conférence de presse, les participants du voyage ont partagé avec nous leurs impressions : “Quand nous marchions simplement dans les rues de Cracovie ou de Munich, nous voulions nous asseoir et dessiner à chaque pas !”

“Et eux aussi ont de quoi faire avec nous, précise Olga Troitskaya, dirigeante du groupe, L’école occidentale se tournera encore vers l’académisme. Et au jour d’aujourd’hui, nos enfants, avec leurs bases, n’auront aucun problème pour intégrer les plus grandes académies artistiques d’Allemagne”.

Les enfants aussi sont sûrs de cette affirmation, puisque, après la fin du lycée à Kiev, ils comptent s’inscrire dans des universités occidentales. Pourquoi ?

“Les gens là-bas ont une relation totalement différente à l’encontre de leur pays, raconte la jeune artiste Evgenia Zhuruyeva, c’est visible dans les détails. Ils ne brandissent pas leur drapeau national comme nous, mais leurs rues sont belles et propres. Ils sont très attentifs, soucieux, et aiment réellement leur terre”.

Les parents des jeunes voyageurs ont appelé Alexandra pour la remercier d’avoir donné de la maturité et de l’inspiration à leurs enfants. Alexandra, quant à elle, pense à ses projets futurs, entre autres, comment elle s’occupera du prochain groupe des élèves de l’école artistique à Paris.

L’histoire d’Alexandra

Pourquoi une étudiante ukrainienne, qui a reçu la belle opportunité d’étudier en Allemagne et de ne penser à rien d’autre que sa propre carrière, a-t-elle décidé de prendre sur soi la tâche difficile d’organiser les voyages en Allemagne ?

“Je suis née à Kiev, dans une famille de musiciens, commence Alexandra, Mon enfance s’est déroulée dans des répétitions d’orchestre”. C’est pourquoi depuis l’âge de 6 ans, la jeune fille n’a eu aucun problème pour s’habituer à la difficulté de l’école musicale. Ses cours de violon quotidiens étaient pour elle une partie inhérente de sa vie. Quand il est devenu visible qu’Alexandra avait du talent, elle a été transférée dans la meilleure école de Kiev : l’école-internat musical spécialisé de N. Lysenko. A partir de la cinquième, Alexandra s’est inscrite dans une école artistique : “Ces six heures le dimanche étaient pour moi reposantes. Le dessin était très facile”.

Pendant que ses parents pensaient à quelle carrière proposer à leur fille, artiste ou musicienne, la jeune fille rêvait de devenir… présidente. La Révolution Orange de 2004 a laissé une marque considérable chez la jeune fille, qui avait 7 ans à l’époque. Elle s’en souvient bien grâce à ses parents, qui préparaient des sandwichs pour le manifestants, et vivaient l’événement par les nouvelles à la télévision. Lors de la Révolution de la Dignité en 2013/14, l’élève de première participait indépendamment.

“Sous mes yeux changeait la conscience, pas seulement la mienne, mais celle de tout le monde, se souvient Alexandra, J’ai vu apparaître un tel amour de sa patrie, un tel désir brûlant de changer quelque chose pour le mieux ! Trois ans après la Révolution, je vois le pas colossal en avant qu’a fait l’Ukraine. Si les ukrainiens savaient combien la diaspora fait pour notre pays, combien de gens agissent à l’intérieur même de l’Ukraine, combien d’organisations actives sont créées, combien d’ukrainiens talentueux sont en train de conquérir l’Europe… Il faut être conscient de tout ça pour comprendre le développement réel de la société civile en Ukraine”.

“Je me sentais comme un déserteur” : le départ qui lui a coûté cher

En 2015, Alexandra a fini le lycée et a obtenu une place dans l’école musicale supérieure de Nuremberg dans la classe du musicien renommé, chef d’orchestre du Philharmonique de Vienne et soliste de celui de Berlin, Daniel Gede. “Je ne voulais vraiment pas partir, se souvient la jeune fille, Je me sentais comme un déserteur. Mon pays est en guerre, et moi, je pars”.

Alexandra s’est vite rendue compte des possibilités que lui offrait une vie en Allemagne. Ici, elle peut se prendre en main, et rien ne l’empêche d’aider son pays de l’autre côté de la frontière. “A Kiev, j’aurais dû courir de travail en travail, et je n’aurais pas pu faire quoi que ce soit d’autre”, confesse la jeune fille.

Le premier grand projet d’Alexandra fut la participation du choeur de filles de l’école du nom de Lysenko, de Kiev, au concours “Eterna Roma 2016” en Italie. “Je devais écrire 20 lettres par jour ! Vu qu’il fallait s’occuper des concerts, des litanies, des messes nocturnes…”, se souvient Alexandra. La jeune fille était en contact avec les ambassades ukrainiennes, la diaspora, tapait à la porte de des ministères de la culture de pays différents, et avait même écrit au pape ! Un autre défi systématique des chaque voyage des musiciens ukrainiens est de trouver des fonds avec l’aide du fundraising. Mais Alexandra est capable de tout. A part organiser la participation au concours de son choeur, la jeune manager, à l’époque encore inexpérimentée, avait réussi à organiser des concerts à la basilique de St Paul au Vatican, et dans l’église ukrainienne de Ste Sophie.

Six mois plus tard, le choeur est parti à Berlin, pour le concours international “Choir Games 2017”, où les filles ont établi un record absolu, en gagnant le Grand Prix des trois catégories auxquelles elles avaient participé. Elles ont réussi à élever l’Ukraine à la deuxième place mondiale des choeurs, et à la première place dans la catégorie des choeurs religieux. Après le concours, les filles ont présenté un concert soliste dans le centre célebre de Munich, Gasteig, après quoi elles ont définitivement gagné les faveurs du public allemand. Beaucoup de gens sont-ils au courant que Kiev abrite un des choeurs les plus renommés du monde ? Si vous ne le saviez pas, n’oubliez pas de venir l’écouter lors du prestigieux festival “Europäisches Jugendchor Festival” à Bâle en mai, et à la basilique de Gaudi à Barcelone en septembre 2018. Ces voyages sont aussi organisés par Alexandra.

Actuellement, la jeune fille a pour but d’établir le contact entre des organisations ukrainiennes et allemandes, qui se spécialisent dans l’inclusion. “Les gens avec des possibilités limitées et leurs proches en Ukraine sont laissés à leur propre sort, explique Alexandra. Il faut impérativement changer cette situation”.

Qu’est-ce que la diplomatie culturelle ?

“Il n’est pas inhabituel que, lorsque j’entre avec mes grands projets dans des hauts cabinets, on m’accueille avec une indifférence capable d’étouffer n’importe quel enthousiasme, confesse Alexandra. Mais j’arrive tout de même à convaincre mes interlocuteurs de l’importance et du réalisme de mes idées”. La jeune fille est convaincue que les européens sont plus progressifs que les ukrainiens grâce à leur plus grande liberté de pensée, qui est visible par ailleurs dans l’art.

Pour changer la situation, Alexandra a développé le projet “Diplomatie culturelle”, dont le but est de créer un échange culturel équitable entre l’Ukraine et les autres pays de l’Europe. “Mon but final est d’organiser une coopération entre l’Ukraine et les pays occidentaux dans le domaine de la culture; les écoles, les universités, les différents instituts”, dit Alexandra. Bien sûr, ce projet n’est viable seulement avec le soutien direct du gouvernement ukrainien.

Avec son obstination, la jeune fille frappe aux portes des plus grandes instances et ne laisse pas une chance aux pensées de défaite : “En fait, tout les gens se ressemblent, il faut comprendre chacun, le découvrir. Si pour cela je dois écrire 1001 lettres, je le ferai”.

Lorsque nous nous séparons, je n’ai pas l’ombre d’un doute : c’est là exactement ce qu’elle fera.

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