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«L’arrestation» de Saakachvili: 5 questions qui appellent des réponses

«L’arrestation» de Saakachvili: 5 questions qui appellent des réponses
Kyiv, le 07 décembre 2017.

Le 5 décembre, des agents des forces spéciales ukrainiennes ont arrêté l’ancien gouverneur de la région d’Odessa, ancien président géorgien Mikheil Saakachvili, sur le toit d’un immeuble rue Kostolna à Kyiv, dans lequel il louait un appartement. En revanche, ils n’ont pas pu le ramener à la police, car les partisans du politicien avaient commencé par bloquer les voitures des agents des forces de l’ordre et ensuite, ont littéralement arraché Saakachvili. Après quelques heures de manifestation improvisée, les partisans de Saakachvili ont réussi à le sortir de la voiture et tout le monde s’est dirigé vers le bâtiment du Parlement ukrainien. C’est là, où Saakachvili a fait un discours et est resté pour la nuit sous une tente. Une tentative des agents des forces de l’ordre de prendre d’assaut une des tentes a également échoué.

Les événements de cette journée ont été largement couverts par les médias ukrainiens et étrangers. Mais que signifie tout cela? Est-ce que Saakachvili est coupable de ce dont on l’accuse? Quelles seront les conséquences pour le monde politique ukrainien? Qui gagnera et qui perdra suite à cet affrontement? Quel sera la suite des événements?

Alors, il y a bien plus de questions que de réponses. L’UCMC a attentivement surveillé les réactions des experts, des politiciens, des leaders d’opinion et a rassemblé toutes les questions importantes qui intéressent la société ukrainienne. Finalement, il nous a semblé plus important de poser correctement les questions que de spéculer sur de multiples explications.

Pourquoi Saakachvili?

Mikheil Saakachvili, ancien allié du gouvernement actuel, ancien gouverneur de la région d’Odessa, politicien charismatique et acteur féérique lors de shows politiques, n’est pas pour autant l’«ennemi de l’Ukraine» le plus important Dans les conditions du système juridique non-réformé et du «défaut de la justice» dans la société ukrainienne, même pour les affaires les plus scandaleuses, l’arrestation de Saakachvili semble vraiment étrange.

Vakhtang Kipiani, journaliste ukrainien connu et présentateur de la chaîne ZIK, a très bien formulé la question qui inquiète la société ukrainienne : «Depuis quatre ans, le Service de sécurité de l’Ukraine n’a trouvé ni de raisons, ni de temps, ni d’inspiration pour arrêter ou, du moins déranger, Victor Medvedtchouk, Rinat Akhmetov, Vadyjm Novynskiy, Yuriy Boyko, Nestor Choufritch, Gennadiy Kernes, ni aucun autre personnage, dont toute une légion règne. Les services spéciaux font semblant de ne pas être informés du passeport russe de Gennadiy Troukhanov, maire d’Odessa, ni du passeport britannique de Roman Nassirov. Des dizaines de maires séparatistes du Donbass sont en liberté et au pouvoir. Cependant, la vidéo enregistrée sur la rue Kostolna, nous montre qui est le vrai ennemi de notre État».

Alors, c’est pour cette raison que la société ukrainienne ne prend pas le parti des forces de l’ordre et du gouvernement ukrainiens.

Pourquoi Saakachvili n’a-t-il pas été arrêté?

On note un autre fait curieux dans l’échec de cette tentative d’arrestation de Saakachvili: en effet, le politicien désarmé a réussi à éviter son arrestation. D’autant plus, que ce n’est pas la première fois que Mikheil Saakachvili réussit à contourner les lois ukrainiennes et, là, on se souvient de sa célèbre percée à la frontière entre l’Ukraine et la Pologne, après sa déchéance de sa nationalité ukrainienne. Pour quelles raisons? Sevhil Moussaeva-Borovik, rédactrice en chef de l’édition Internet «Oukrainska Pravda», a expliqué:

«Dès 9 heures du matin, j’ai compris que le gouvernement ukrainien était condamné à échouer dans l’affaire d’aujourd’hui. Je ne sais pas qui avait élaboré cette opération spéciale, mais ces personnes ont tout fait pour que cela se passe comme cela s’est finalement passé». «Pour parler honnêtement, j’en ai tiré de tristes conclusions. Le pouvoir a tenté de montrer sa force, mais il n’a réussi qu’à faire un cirque mobile. Le pouvoir en Ukraine est faible comme jamais et se répose par terre?», a-t-elle déclaré.

Lors de son intervention au Parlement, Youriy Loutsenko, Procureur général de l’Ukraine, s’est même excusé pour le travail inefficace des services spéciaux.

Les représentants de toutes les forces de l’ordre, excepté le Bureau national anti-corruption et le Bureau du Procureur anti-corruption, ont été impliqués dans l’opération «Saakachvili». Alors pourquoi les forces de l’ordre ukrainiennes échouent-elles à chaque fois quand elles essaient de «dompter» Saakachvili? S’agit-il d’un sabotage délibéré ou d’une mauvaise coordination des différentes institutions, s’agit-il d’un manque de confiance des uns envers d’autres ou d’un simple manque de courage?

Faut-il croire aux bandes d’enregistrement de l’accusation?

Donc, Mikheil Saakachvili est accusé de coopération avec une organisation criminelle. Youriy Loutsenko, Procureur général de l’Ukraine, a diffusé les bandes d’enregistrement audio et vidéo qui prouveraient, selon lui, que Saakachvili aurait reçu plus de 300 000 dollars de Serhiy Kourtchenko, homme d’affaires scandaleux de l’entourage de Victor Yanoukovitch, pour le financement des manifestations. En Ukraine, Serhiy Kourtchenko est recherché par la police, actuellement, il habite en Russie.  Youriy Loutsenko a montré ces bandes à deux reprises: une première fois, lors d’une conférence de presse et une seconde, lors de sa prestation au Parlement.

Mais sont-ce vraiment des preuves?  Saakachvili assure qu’il ne connait même pas Serhiy Kourtchenko et que la vidéo, diffusée par Loutsenko, est fausse.

«Ils ont eu si peur de notre marche qui s’est déroulée la semaine dernière. Auparavant, Porochenko a envoyé Granovskiy me voir et lui, il m’a menacé: si je ne me barre pas du pays, si je n’arrête pas de parler de la corruption, surtout, dans le domaine militaire, ils vont réaliser un accord contre moi et me mettront dehors en utilisant le Service de sécurité de l’Ukraine», affirme Saakachvili.

Mais peut-on croire le Procureur général de l’Ukraine? Actuellement, nous observons une escalade de l’affrontement entre les organismes d’application des lois en Ukraine qui jettent un doute sur la juridiction des uns et des autres, dans les enquêtes sur des affaires liées à la corruption.  Quelques jours avant le scandale concernant Saakachvili, Youriy Loutsenko a déclaré que certaines unités du Bureau national anti-corruption agissaient de manière illégale.

Les institutions et les experts européens et américains restent du côté du Bureau national anti-corruption, car elles le considèrent comme l’institution la plus indépendante. À titre d’exemple, Michael Carpenter, ancien adjoint du conseiller du Pentagone au Bureau de Barack Obama et directeur du Centre d’analyses de Biden auprès de l’Université de Pennsylvanie, a déclaré que les attaques du Bureau du Procureur de l’Ukraine et du Service de sécurité de l’Ukraine contre le Bureau national anti-corrpuption étaient «une honte».

C’est ainsi; les affrontements avec le Bureau anti-corruption discréditent le Bureau du Procureur général et Youriy Loutsenko en personne. Alors, peut-on croire à leurs preuves contre Saakachvili? C’est une question qui inquiète beaucoup le peuple ukrainien.

Est-ce que le «Mouvement de forces nouvelles» a été discrédité?

Parallèllement, cette accusation de coopération avec Serhiy Kourtchenko, mais aussi avec la Russie, est une accusation très grave qui ternit la réputation de Saakachvili et de son parti politique. Si le politicien n’arrive pas à les démentir, ces accusations vont le compromettre très sérieusement.

Svitlana Zalichtchouk, députée de la faction du «Bloc Petro Porochenko» au Parlement, qui a beaucoup soutenu Saakachvili durant la formation de son parti, écrit: «Si les bandes d’enregistrement, présentées par le Procureur, sont confirmées, alors, ce sera un coup dur porté aux forces démocratiques et à la confiance que les gens éprouvent lors d’une protestation pacifique. Saakachvili devrait répondre de manière claire à toutes les questions (…) L’argent versé par Kourtchenko signifierait une trahison et pire encore, une destruction de la perspective de lutte contre la corruption dans ce pays, ce qui conforterait le président».

Moustapha Nayem, un autre député de la faction du «Bloc Petro Porochenko», rejoint sa collègue: «Mikheil Saakachvili et son équipe devraient donner une réponse claire à toutes ces questions. Le silence en guise de réponse aux accusations, présentés aujourd’hui, ce n’est pas une solution (…) Le silence, les slogans et les réponses indéfinies ne sont plus acceptables. Dans la situation de guerre, où nous sommes, contre la Russie, toutes les questions sans réponses, les soupçons et les faits qui ne peuvent être expliqués seraient mortels».

Le temps joue contre Saakachvili. Plus il tardera à répondre, plus il aura de difficultés à regagner la confiance de la société.

Pourquoi Saakachvili ne bénéficie-t-il pas d’un soutien de masse?

Les actions de Saakachvili durent depuis plus de deux mois, mais il est évident que même si ses exigences et ses accusations contre le pouvoir actuel sont pour la plupart justes, les Ukrainiens ne s’empressent pour rejoindre les rangs de ses partisans.  En dépit d’un mécontentement de la société envers la corruption politique et les lenteurs de la mise en place des réformes, les Ukrainiens ne voient pas en Saakachvili le leader du nouveau Maidan ou bien le leader, capable de concurrencer efficacement l’actuel gouvernement.

Pourquoi? Pour plusieurs raisons. Les Ukrainiens se méfient de l’attitude théâtrale propre à Saakachvili, ne comprennent plus ses vrais mobiles et redoutent la présence de politiciens douteux et populistes (notamment, Yulia Timochenko) à ses côtés. Le 5 décembre, Jane Collins, députée du Parlement européen et personnalité politique britannique, membre du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni, est intervenue à la manifestation en soutien à Saakachvili.  Le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni est une force mobile de la campagne pour la sortie  de la Grande-Bretagne de l’Union Européenne. En 2014, Jane Collins a été l’une des 137 députés du Parlement européen qui ont voté contre la ratification de l’Accord d’Association entre l’Ukraine et l’UE.  À force de s’entourer de telles personnalités, Saakachvili perd des chances de garder le soutien des Ukrainiens.

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