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Patriotisme sans nationalisme: l’Ukraine dit adieu à Myroslav Popovytch

Patriotisme sans nationalisme: l’Ukraine dit adieu à Myroslav Popovytch
Kiev, le 16 février 2018.

Le 10 février 2018, Myroslav Popovytch, académicien, directeur de l’Institut de philosophie, auteur de «Siècle rouge», grand penseur et homme d’une simplicité incroyable, est décédé. Il avait 88 ans.
Il fut professeur dans l’école d’un village, et le Président ukrainien s’est rendu à son enterrement. Les journalistes l’appellent le «sage au sourire d’enfant» et les politiciens ukrainiens écoutaient ses conseils. On l’appelait « la conscience de la nation », il a été vu à plusieurs reprises sur le Maïdan lors de la Révolution Orange en 2004 et de la Révolution de la Dignité en 2013-2014. Aujourd’hui, la rue dans laquelle il vivait pourrait être renommée en son honneur.
Qui était Myroslav Popovutch, quelles étaient ses idées les plus importantes et comment les Ukrainiens se rappellent de ce grand philosophe. Voici le document de l’UCMC.

Les informations biographiques : Myroslav Popovytch est né à Zhytomir en 1930. En 1948-1953 il a fait ses études à la faculté de philosophie de l’Université de Kyiv, et ensuite, il a enseigné dans une école de  village. En 1956-59, il obtient un doctorat à l’Institut de philosophie où il travaillera jusqu’à la fin de sa vie. Membre du Parti communiste, il était président de la cellule du parti “Mouvement populaire d’Ukraine” en 1989 et également, un des participants du groupe d’initiative « Premier Décembre » depuis 2013. L’auteur a écrit près de 400 ouvrages scientifiques, dont 21 monographies. Parmi ses travaux scientifiques connus du grand public, on note « Grigory Skovoroda » (1984), « La vision du monde des anciens Slaves » (1985), «Nikolai Gogol» (1989), « Ukraine et Europe: droite et gauche » (1996). ), « Essais sur l’histoire de la culture ukrainienne » (1998), « Siècle rouge » (2005), « Être un humain » (2011).


«Siècle rouge»: présentation du  ХХ siècle

«Son titre (du livre «Siècle Rouge» – UCMC ) ne signifie pas que le siècle précédent était rouge; il était multicolore et se terminait en général par un panache extraordinaire. J’ai écrit ce livre sur le siècle rouge, parce que pour nous, il était plutôt comme ça.
Pour moi, comme pour l’auteur, ce siècle est ma vie. Je me souviens au moins de la moitié de ce siècle, et la vie de mon père et de ma mère a commencé à son début. Certes, des auteurs sauront mieux que moi tout ce qui s’est passé entre le début et la fin du vingtième siècle, mais j’aurai toujours l’avantage d’avoir vécu à cette époque et le souvenir que je garde au cœur» (Préface du « Siècle Rouge », 2005).

Les Ukrainiens sur Popovytch. «Ce livre («Siècle rouge» – UCMC) appartient au genre  anglais que l’on appelle the book: si vous avez le temps pour un seul livre sur le communisme, alors « Siècle rouge » sera le meilleur choix. Ses livres sont mesurés et détaillés, mais n’exigent pas de culture particulière, ils sont abordables à tous, indépendamment de vos intérêts ou de l’enseignement que vous avez reçu», – Volodymyr Yermolenko, philosophe.


Une «époque de bonté»: l’Ukraine aujourd’hui

«Il y a des époques où la bonté  devient «contagieuse». J’ai l’impression que nous vivons une époque comme ça».

Photo: Facebook Vira Romanivna Ilchenko


Le nationalisme ukrainien
«(…) je ne suis ni nationaliste, ni sur la ligne de l’OUN, je ne suis pas un partisan de Bandera, ni de Melnik, mais l’objectif de libération nationale de l’Ukraine et la participation de la population à cette lutte impose que l’on évalue ces événements» ( interview 2015).
Les Ukrainiens sur Popovytch. «Myroslav Popovytch est un patriote ukrainien éloquent. Mais dans la manière et la tournure qu’il emploie, et sa façon de justifier la nécessité de l’indépendance de l’Ukraine, il n’y a pas d’extrémisme ou d’indignation qui, souvent, effraie les gens pour qui l’idée d’indépendance est une nouveauté” – Andriy Kulikov, journaliste

Le Maidan et la Révolution de la Dignité

«Maidan n’a pas seulement renversé le pouvoir. Car, par exemple, la Révolution «Sur le granit», la grève des étudiants de 1990, ne s’est limitée qu’à remplacer un gouvernement par un autre, mais n’a rien changé en substance. Et le Maidan, au contraire, a changé la structure politique de l’Ukraine. Et vous ne l’éradiquerez jamais. Quand nous sommes venus ici et nous avons dit: “Je n’irai nulle part avant …”, nous ne savions pas encore que cela pourrait devenir un acte politique d’une telle ampleur. Et c’est arrivé de nulle part. Et si nous parlons des conséquences, de la durée de ce mouvement vers la démocratie… J’ai peur de dire quelque chose» (2015)


Le Président Porochenko

«(…) À un moment, j’ai soutenu la candidature de Porochenko. Et j’ai écrit un appel pour voter de manière à ce que la victoire soit remportée au premier tour. Et je ne le regrette pas. Mais maintenant j’ai peur qu’il ne puisse résister à ce fardeau? Autrement dit, le fardeau du pouvoir est si terrible qu’il écrase les gens de l’intérieur…» (2015)

Les Ukrainiens et Popovytch. «Pour moi aujourd’hui, ce n’est pas seulement la perte d’un grand Ukrainien, d’un grand homme d’État. Je peux dire que, dans une certaine mesure, Myroslav était mon professeur», – Président de l’Ukraine, Petro Porochenko.


La Russie, l’Empire et les amis-russes

«Si l’Ukraine va en Europe, alors mettez une croix sur ces autres anciennes républiques, car elles nous suivront aussi. Et la Russie le comprend. Comme Nikolaï le Premier l’a dit, « il aurait lâché la Pologne, mais jamais la Petite Russie». Le départ de la «Petite Russie  de son aile signifie la fin de l’empire. Et cette question n’est pas seulement pertinente, elle est simplement le cœur de la politique de Poutine».

«Les Russes avec qui je prenais le thé dans la cuisine dans les années 70, sont restés mes amis aujourd’hui. Peut-être qu’ils ne comprennent pas la signification de l’indépendance, bien qu’ils comprennent probablement déjà maintenant parce qu’ils ont vu Poutine. Mais la majorité des Russes sont loin de comprendre leur situation tragique. Nous devons avoir pitié d’eux, tout comme pour les Allemands, ceci dit en passant. Lorsque les nazis sont arrivés au pouvoir, seulement un tiers de la population a voté pour Hitler. Mais il s’est avéré que si un tiers soutient une doctrine chauvine agressive, cela suffit».


Pourquoi la guerre dure-t-elle dans le Donbass?

«Aujourd’hui, nous oublions parfois que la guerre actuelle est une guerre de principes. Nous savons, et c’est vrai, qu’il y a une guerre entre la Russie et l’Ukraine: elle n’est pas déclarée comme guerre, mais nous savons tout ce qu’elle représente. Et toutes les contradictions, qui existaient avant cela, se sont agrégées et c’est très dangereux: l’affaire n’est pas dans la langue ni même dans l’indépendance, il ne s’agit pas de cela, mais du fait que nous devons construire une société à visage humain».


La décommunisation en Ukraine
«L’application des lois sur le déclassement devrait être effectuée de manière délicate. Cela ne doit pas être un spectacle, tel le renversement ou la répression. Après tout, danser sur le monument tombé, ce n’est pas loin de danser sur des cadavres. On ne peut pas faire cela. C’est une manière barbare de détruire la pensée barbare et une vision barbare du monde».

«Il y avait un état et nous étions des citoyens loyaux de cet état. Mais déclarer que toute coopération avec cet État est un collaborationnisme, ce que certains interprètes de cette série de lois sur le démantèlement sont enclins à nous imposer, déclarer que nous sommes tous des collaborateurs, signifie nous mettre tous en prison».

«J’ai été membre du Parti communiste, mais, dans une large mesure, ce sont les efforts des membres du parti communiste comme moi qui, en fin de compte, ont renversé la dictature d’une bande criminelle et politique communiste. Et cela signifie qu’il n’est pas possible de creuser de nouvelles tranchées».

Les Ukrainiens sur Popovytch«Maintenant, l’ancienne Union Soviétique n’est souvent représentée que  par une peinture grise –il n’y avait rien de positif, les gens étaient tous semblables. Mais pourquoi l’Union Soviétique s’est-elle effondrée si facilement? Oui, il y avait des gens qui ont ouvertement combattu le système soviétique, mais ils ont été très rapidement isolés de la société, ils ont été envoyés dans des lieux de détention, et leur voix a été entendue plus à l’étranger qu’en Ukraine Soviétique. Il y avait des gens qui ne parlaient pas ouvertement contre le système, mais jour après jour, par le fait même de leur existence et de leur influence sur l’environnement, ils ont ébranlé le système soviétique corrompu, dogmatique et pathétique» – Iryna Bekechkina, sociologue

“Un Mensch nous a quitté. Miroslav est mort à 88 ans. Il était le directeur de l’Institut de philosophie de l’académie des sciences d’Ukraine. Il avait participé à la création de Roukh, le premier parti démocratique d’Ukraine au moment de l’indépendance. Pendant la période soviétique, il a utilisé avec courage et générosité sa position officielle pour protéger, encourager, défendre plusieurs générations d’intellectuels qui essayaient d’échapper à la répression et à la chape de plomb du conformisme “dialectique”. Je l’ai connu en 2013. Je n’oublierai jamais cette longue conversation, un après-midi de 2014 ou 2015 où il m’a parlé de lui, de la vie intellectuelle sous le joug soviétique et du combat permanent pour la liberté et la vérité, de l’antisémitisme d’Etat, puis de sa jeunesse. Quand il évoqua l’arrivée des Allemands dans son village en 1941, il était si ému, qu’il se mit sans le vouloir à passer du français à l’allemand (il parlait très bien l’un et l’autre). Il avait alors 11 ans, ses parents étaient instituteurs d’un Shtetl de la région de Zhytomyr. Il fut témoin du massacre de la population du village”, – Philippe de Lara, philosophe


… du dernier texte du philosophe, février 2018

«Chaque jour et chaque heure, nous faisons face à des problèmes non résolus qui menacent l’effondrement de l’État. Dans un effort pour supprimer le mal, nous générons un nouveau mal. C’est une autodestruction de l’État qui se déroule sous nos yeux. Cette thèse est pertinente aujourd’hui, était pertinente il y a un mois et, malheureusement, elle est susceptible d’être pertinente dans un mois. (…) La principale raison de la menace imminente de l’Ukraine est le manque de confiance dans la consolidation nationale.

Il est important que chacun façonne sa position et ne se cache pas derrière le dos de ses collègues. Comme Martin Luther a dit: «J’assiste et je ne peux rien faire d’autre». La vie n’est pas donnée à l’homme pour rien. Le bien finit toujours par gagner. On dirait que le vent emporte ses paroles, et que cela poussera quelque part, d’une manière ou d’une autre, dans les actions de quelqu’un».

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