Kiev
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Le visage féminin de la guerre: l’histoire d’un retour

Le visage féminin de la guerre: l’histoire d’un retour
Kiev, le 02 mars 2018.

Photo: Facebook “Povernys jyvym”

La soldate, Olga Benda, a perdu une jambe à la guerre, il y a près d’un an. Un mois après sa blessure, la jeune femme a obtenu une prothèse. Après ce traitement, elle est retournée au service militaire, et maintenant, elle prouve, par son vécu, que le véritable désir de vivre peut tout surmonter. Récemment, Olya a donné quelques interviews à différents médias ukrainiens, c’est sur la base de ces conversations, que l’UCMC a préparé ce texte. Comment ne pas perdre la foi dans la vie en guerre, comment rester optimiste après un handicap sévère, et comment l’amour peut nous sauver de la mort… lisez tout cela dans notre document.

Le début de la guerre

Lorsque les combats ont commencé dans le Donbass, Olga vivait à Vinnytsia. Par sa formation, elle était secrétaire d’un opérateur postal, mais travaillait comme chef de cuisine dans une pizzeria. Peu de temps avant la guerre, la jeune femme a divorcé de son premier mari et est restée avec son fils nouveau-né.

Début 2016, elle a signé un contrat avec les forces armées ukrainiennes.

Elle a suivi une  formation militaire au Centre international pour le maintien de la paix et la sécurité, dans la région de Lviv, et est arrivée sur le front à l’automne 2016 lorsque plusieurs unités ont été transférées à Avdiivka.

 «A ce moment mon fils avait un peu grandi: Dima avait un an et sept mois; je l’ai laissé sous la garde de ma grand-mère et de ma mère, bien que, je l’avoue, la séparation a été une véritable torture … En même temps, je voulais protéger Dima, le faire grandir dans un état européen indépendant. Et pour cela, j’ai pensé que je devais apporter ma contribution», a déclaré Olya à l’édition ukrainienne «Tsensor.net».

Olya est devenue l’une des dizaines de milliers de femmes ukrainiennes qui se sont engagées dans l’armée ukrainienne.


QUELLES SONT LES FEMMES QUI FONT LEUR SERVICE DANS L’ARMÉE UKRAINIENNE?

Chaque année, de plus en plus de femmes en Ukraine s’engagent dans le service militaire. En 2014-2017, plus de 6 000 femmes ont participé directement à l’opération anti-terroriste, 107 parmi elles ont reçu des récompenses de l’État, dont trois à titre posthume. En novembre 2017, les forces armées ukrainiennes comptaient 55629 femmes, dont 24298 militaires (environ 8,5% du nombre total de militaires). À la fin de juin 2016, le Ministère de la défense ukrainien a modifié l’ordonnance n ° 377, qui permet d’affecter des femmes militaires à des postes de combat associés à un risque, et une responsabilité accrue dans les forces armées ukrainiennes.Cela a permis aux femmes de servir ouvertement dans l’armée ukrainienne en tant qu’officiers de renseignement, de tireurs d’élite et de  commandants de matériel de guerre. Auparavant, les femmes qui combattaient dans la zone ATO à des postes militaires étaient officiellement employées comme cuisinières.

«”Qu’est-ce que j’ai fait sur le front? Ce que je savais faire dans une vie paisible: la cuisine», – dit Olya. « C’était mon devoir de faire à manger et de nourrir les soldats à l’heure. Je me réveillais à 6 heures du matin et courais dans la cuisine. Je cuisinais trois fois par jour et en quantités telles que cela ressemblait à un petit mariage (environ soixante-dix personnes)»


La blessure

Le  14 mai 2017, un bombardement a eu lieu. «J’étais dans ma chambre dans une maison. Je me suis réveillée en entendant l’explosion: l’obus a explosé directement sous la maison. Au début, je n’ai pas compris ce qui s’était passé. L’onde explosive m’a assourdie et m’a faite sauter  presque jusqu’au plafond. Quand ma tête a été dégagée et que ma vision est revenue, j’ai réalisé que j’étais assise par terre. La fenêtre en briques avait disparu quelque part, laissant place à un trou(…) Je voulais crier, appeler au secours, mais ma bouche et mon nez étaient remplis d’argile. Puis j’ai  perdu connaissance», – dit Olya.

Quand elle a repris  connaissance, un combattant, surnommé Socrate, l’a retrouvée. La jambe gauche, qui, à la suite de la blessure, pendait par la peau, ne pouvait pas être sauvée. La jeune femme a été amputée du pied et de la majeure partie de la jambe. Trois jours après l’amputation, Olga a été transportée d’abord à l’hôpital de Dnipro, puis à celui de Kyiv. Là, elle a subi cinq autres opérations. Olga s’est bien remise de sa blessure: un mois seulement  après, elle a été envoyée en réadaptation à l’hôpital militaire d’Irpin. Là, après quelques semaines, on lui  a rapidement mis une prothèse. Comme elle faisait beaucoup d’athlétisme, la rééducation a été facilitée.

L’amour pendant la guerre

Au moment de la blessure, Olya a rencontré Olexiy Benda, lanceur de grenades dans la même unité. «Nous n’avions pas une belle et pleine histoire d’amour. Nous nous sommes juste plu au premier coup d’œil (…) Avant ma blessure, nous ne nous étions rencontrés que quelques fois, puis ce furent de longs mois de séparation et des conversations téléphoniques. Je savais qu’Olexiy était un homme digne, mais je l’avoue, je doutais qu’il avait le désir de lier son destin au mien. Qui a besoin d’une femme handicapée avec un enfant?» ) raconte-t-elle.

Olexiy avait un point de vue différent. La première fois après la blessure d’Olga, il est resté à ses côtés 24h sur 24 et quand elle a eu récupéré, il a insisté pour qu’elle déménage à Kyiv avec son fils pour vivre avec sa mère.

«La mère d’Olexiy, c’est comme si j’étais sa propre fille. Elle me rendait constamment visite à l’hôpital de Kyiv, puis à l’hôpital d’Irpen. Maintenant que j’ai bien maîtrisé la prothèse, elle me conduit pour faire des courses au centre commercial (…) J’étais très inquiète et craignais qu’elle ne m’accepte pas en apprenant que j’avais un fils d’un premier mariage. Mais au contraire, elle était ravie», – raconte Olga.

Au fil du temps, Olexiy a quitté le front et a déménagé pour servir dans une unité située près de la capitale et passer chaque week-end avec sa famille. Les jeunes se sont mariés.

La réadaptation: une nouvelle vie après la guerre

Olya a fait beaucoup d’efforts pour retourner à une vie normale. Contrairement à de nombreux vétérans, elle  est revenue du front non seulement physiquement mais aussi psychologiquement. Maintenant, elle a une nouvelle famille, de nouveaux projets et de nouveaux rêves. Elle n’a pas honte de sa prothèse et ne la cache pas sous des vêtements. Pas pour provoquer, mais parce que c’est juste plus  confortable pour marcher.

Cela dit, il est peu probable que le sort de cette jeune femme  soit typique pour des vétérans, car beaucoup sont victimes du  syndrome post-traumatique, de dépression ou même d’une vie  écourtée.


SYNDROME POSTTRAUMATIQUE ET AUTONOMIE DES ANCIENS COMBATTANTS

Environ 500 militaires, qui ont participé à la guerre dans l’est de l’Ukraine, se sont suicidés après leur retour. Durant les quatre années de combats dans le pays, le programme de l’État pour traiter le syndrome post-traumatique des anciens combattants n’a jamais été mis en place. Une guerre ne quitte pas les militaires, même après leur retour à la maison : certains sombrent dans l’alcoolisme, d’autres en finissent rapidement avec la vie et se suicident. En 2016, une équipe de l’Institut national du département de psychiatrie sociale et légale, auprès du ministère de la Santé de l’Ukraine, a publié une étude réalisée avec 249 psychologues militaires qui a révélé une tendance suicidaire chez les personnes âgées de 30 ans et la plupart du temps seul. Dans la vie, ils sont solitaires et communiquent peu avec les autres, éprouvent souvent de ‘anxiété et de la méfiance, et s’avèrent pessimistes à tout point de vue. Ils se sous-estiment et ressentent une grande culpabilité face aux morts. Les chercheurs ont également analysé 88 soldats qui se sont suicidés entre le 1er mai 2015 et le 20 Octobre 2016. Ils ont fait un portrait psychologique de ces personnes. Du point de vue des experts, 85% des suicides ont été commis par des vétérans de 40 ans, près de la moitié d’entre eux sont des hommes de moins de 30 ans. La plupart n’étaient pas mariés, 27 avaient une famille, 6 étaient divorcés, 26 avaient des enfants.


Aujourd’hui, Olya emmène son fils dans une crèche et va travailler. Elle a été embauchée dans un commissariat militaire du district de Svyatoshinsky, à Kyiv. Elle rêvait de cela: même après sa blessure, elle ne voulait pas quitter l’armée et pensait que le travail dans l’armée serait la meilleure décision. Elle se prépare à passer son permis de conduire, puis à reprendre sa formation sportive pour participer l’année prochaine aux Invictus Games. Au fil du temps, elle rêve de démenager dans une maison avec sa famille et pense à la naissance d’un deuxième enfant.

Olya dit qu’elle ne regrette rien. “Est-ce que je retournerais à l’armée, sachant que ça finirait de cette façon? Sans aucun doute. Oui, j’ai perdu une jambe. Mais j’ai trouvé beaucoup de choses à la place: un homme aimant et fidèle et de vrais amis. Vous savez, la fraternité militaire est quelque chose de particulier, de très fort. Dans une vie ordinaire, de telles relations n’existent probablement pas … ».

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