Kiev
,

«Tu choisis/Uchoose»: un jeu contre le populisme

«Tu choisis/Uchoose»: un jeu contre le populisme
Kiev, le 23 mars 2018.

L’écran du jeu “Uchoose”; photo de l’UCMC 

Quatre ans après la fin de la Révolution, les réalisations du Maidan ne sont pas menacées uniquement par les opérations militaires à l’est et la corruption dont l’élimination semble actuellement encore très loin. Les espérances du Maidan peuvent être trahies par la montée en puissance de la confiance des Ukrainiens dans le populisme et les populistes qui usent habillement de leur lassitude, leur frustration et de leur méfiance quant à la possibilité de changements rapides. Le dernier sondage réalisé par l’Institut international de sociologie de Kyiv a surpris de nombreux observateurs: un an avant la prochaine élection présidentielle, les forces populistes occupent la première place dans les côtes de popularité. Comment la petite équipe de passionnés de l’UCMC tente de lutter contre ce processus et les succès qu’elle a déjà remportés sont le thème de cet article.

Le 13 mars 2018, un site intitulé Uchoose http://uchoose.info/, dont l’objectif est de lutter contre le populisme et de développer une pensée critique, a vu le jour sur Internet. Sur le site l’utilisateur trouve un jeu d’ordinateur, plusieurs quizz courts, de nombreuses images amusantes et quelques articles analytiques. Dans les réseaux sociaux l’attention est attirée sur ce nouveau projet grâce à l’intervention de personnalités bien connues. Parmi elles, le poète ukrainien Sergiy Zhadan qui fait du rap.

Sur la page principale, nous lisons: «Nous avons créé ce projet pour que vous ayez le choix de lire, de penser, d’analyser et d’inspirer. Nous parlons ici de l’hygiène des médias, de la pensée critique, de la logique et du démontage des stéréotypes. Ici nous plaisantons et jouons aux hooligans, dessinons des images comiques, tournons des vidéos drôles et coopérons avec, à notre avis, les meilleurs auteurs. Nous parlons de sujets complexes, mais nous ne cherchons pas des solutions simples».

Au cours des dix premiers jours de son existence, ce petit site et son réseau social ont déjà été visité par un demi-million d’Ukrainiens, et les auteurs du projet ont été invités à donner des conférences aux étudiants et à envoyer le projet aux élèves du primaire dans tout le pays.

«L’autre jour, nous avons reçu un coup de fil de l’administration présidentielle», explique Svetlana Tkatchenko, coordinatrice du projet. «Ils ont appelé et ils ont dit: «Vous avez saboté notre journée de travail. Les employés jouent à votre jeu au lieu de travailler!»

Svitlana Tkatcheko, coordinatrice, au centre de la photo


RÉFÉRENCE: La croissance du sentiment populiste en Ukraine. Du 5 au 21 février 2018, l’Institut international de sociologie de Kiev (KIIS) a effectué un sondage d’opinion publique ukrainien commandé par le client.

• 22,5% voteraient pour le parti «Batkivshchyna» de Ioulia Timochenko,

• 13,7% – pour le parti radical d’Oleg Lyashko,

• 12,4% – pour le parti “Bloc d’opposition” (ancien Parti des Régions),

• 10,3% – pour le parti  «Pour la vie» (Vadym Rabinovich)

• 6,6% – pour le parti «Bloc de Petro Poroshenko»

• 6% – pour le parti «Samopomitch»,

• 5,8% – pour le parti «Svoboda»

Entre septembre 2017 et février 2018, le soutien du Parti Batkivshchyna (de 16,3% à 22,5%), du Parti radical d’Oleg Lyashko (de 8,1% à 13,7%) et du Bloc de l’opposition (de 8,1% à 12,4%) a augmenté. Dans le même temps, le soutien du parti «Petro Poroshenko Bloc» est passé de 12,2% à 6,6% et le soutien du parti «Samopomitch» est passé de 8,7% à 6%.


Malgré leur confiance et leur sympathie pour les populistes, les Ukrainiens ont apprécié les efforts d’une petite équipe de cinq personnes et ont commencé à aller sur le site, à jouer, à faire les quizz et à lire les articles analytiques sur la lutte contre le populisme.

Natalia Popovytch, inspiratrice du projet “Uchoose”, co-fondatrice de l’UCMC

Olesia Drachkaba, rédactrice en chef du projet “Uchoose”. Photo: UCMC

Comment ça marche: joue au Président

Le fonctionnement de l’outil principal du projet, un jeu informatique interactif, est assez simple. L’utilisateur choisit l’un des quatre rôles: le président, le premier ministre, le député ou le maire de la ville. Ensuite apparaissent à l’écran différentes personnes avec leurs questions – il peut s’agir de citoyens ordinaires, de députés, de retraités, d’opposants, de procureurs, de parents, d’agriculteurs, d’investisseurs qui posent des questions auxquelles on ne peut répondre que par oui ou par non.

Après la réponse, le programme montre au joueur comment sa réponse a affecté les 5 principaux indicateurs permettant d’évaluer la performance du personnage: budget, notation, réputation internationale, sécurité et légalité. Si au moins un indicateur tombe à zéro, le jeu est terminé. La même décision, par exemple la décision d’augmenter une pension, influencera positivement la côte du président parmi la population, mais affectera négativement le budget du pays, ainsi que la réputation internationale (par exemple, au niveau du FMI qui demande une réduction des dépenses budgétaires).

Ainsi le jeu vise le développement de la pensée critique qui fait toujours partie de la compréhension de l’image intégrale, ainsi que le fait que de nombreux facteurs jouent un rôle en politique. Echouer dans l’une des composantes, que ce soit le taux de popularité, le respect du budget ou la sécurité du pays, se soldera par un fiasco dans le rôle choisi par le joueur et la fin du jeu.


«Nous ne faisons pas campagne pour un politicien concret, et nous ne sommes pas une plate-forme pour une position politique particulière. La liberté et la non-ingérence ce sont des choses importantes et prioritaires pour nous», affirment les auteurs du projet.


L’accent mis sur les jeunes: «nous espérons éduquer un nouvel électorat»

L’audience principale du projet est la jeunesse, soit une fourchette de 18 à 40 ans. Pourquoi eux? Le public des jeunes en Ukraine n’est traditionnellement pas une cible intéressante pour les politiciens, sauf pour en faire l’objet d’une corruption généralisée lors des élections. Par conséquent, pour la plupart, les jeunes ne votent pas ou votent sans y porter beaucoup d’attention. Intéresser, expliquer, faire réfléchir la jeune génération, tout cela peut en effet devenir le moteur de la pensée critique et la formation d’une nouvelle tendance pour l’électorat de l’Ukraine moderne.


«Nous espérons que 2019 seront les dernières élections, au cours desquelles les personnes âgées voteront massivement. En 4 ans, nous espérons créer un nouvel électorat qui penserait de manière critique», explique Svetlana Tkachenko. «Sur notre site, un étudiant gamer, qui consacre beaucoup de temps aux jeux sur Internet, a laissé un commentaire dans lequel il a reconnu que c’était l’un des jeux les plus intéressants de sa vie. Il s’est même intéressé à la politique, qui n’avait jamais fait partie de ses intérêts».


C’est précisément ce résultat que le projet cherche à atteindre. Ce que des analystes disent habituellement, en utilisant un langage pas très accessible aux jeunes, ils proposent de le faire sous la forme d’un jeu éducatif simple et amusant.

Des députés confus

Pour le public professionnel, le projet propose plusieurs courtes interviews-tests. L’un des tests est appelé «Qui pour quoi». C’est une série de questions visant à déterminer si l’utilisateur comprend qui est responsable de quoi dans l’État, quels pouvoirs appartiennent aux fonctionnaires et aux diverses institutions d’État.


«Récemment, une députée du peuple a écrit sur le réseau Facebook:« collègues, faites ce test», – dit Svetlana Tkachenko. «A la suite de ce quizz, il s’est avéré que beaucoup de députés ne connaissent même pas leurs pouvoirs».


Les députés et les fonctionnaires ont commencé à écrire pour proposer aux auteurs du projet des questions à ajouter au jeu. Et ce malgré le fait que ce projet ne sera jamais financé par les politiciens ou l’État. Les auteurs du projet réfléchissent à la façon de créer une fonction de retour afin que les gens puissent proposer leurs propres questions. Au fil du temps, de plus en plus de personnes sont impliquées dans ce jeu interactif facile, et probablement qu’un jour tout le pays finira par y jouer. Et peut-être pas seulement sur le site, mais aussi dans la réalité.

“Souriez, messieurs, souriez!»

«Une expression sérieuse sur le visage n’est pas encore un signe d’intelligence, les plus grandes absurdités sont faites avec sérieux. Souriez, messieurs, souriez!»– disait le baron de Münchhausen, personnage historique et littéraire. Les auteurs du projet Uchoose ont volontairement rendu le jeu et le site faciles et divertissants. Il n’y a pas de graphiques, ni d’analyse ici, et des problèmes compliqués sont accompagnés d’images drôles.


«Nous avons une équipe très gaie. Nous croyons que le sens de l’humour sauvera le monde. C’est grâce à l’humour que le projet est facilement perçu», – dit Svetlana Tkachenko.


Ce projet contribuera-t-il à développer une pensée critique chez les Ukrainiens et deviendra-t-il un instrument de lutte contre le populisme lors des prochaines élections? Cela sera déjà clair en 2019. Mais y aura-t- une véritable alternative politique aux populistes, digne du choix des Ukrainiens à l’esprit critique – c’est un autre problème. Actuellement, il semble ne pas y avoir de réponse à cette question.

 

Partager sur les réseaux sociaux

Twitter
Plus d’infos sur le sujet