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Le prix des faits: l’Affaire Babtchenko

Le prix des faits: l’Affaire Babtchenko
Kiev, le 01 juin 2018.

Cette semaine a été marquée, en Ukraine, par l’histoire du détective Arkady Babtchenko: mardi 29 mai, toute la société ukrainienne et la communauté internationale ont été choquées par les nouvelles de son assassinat. Mercredi 30 mai, il s’est avéré que Babtchenko était en vie et que son assassinat avait été conçu et mis en scène, dans le cadre d’un raid du Service de sécurité ukrainien, pour obtenir des preuves concernant le commanditaire de l’assassinat. La tempête d’émotions et parfois d’incompréhensions causées par cet acte ont fait revenir l’Ukraine en premières page de la presse internationale. Mais la société ukrainienne, ainsi que des observateurs internationaux se sont divisés; certains voient ces événements comme une opération brillante des services spéciaux ukrainiens qui ont permis de sauver des journalistes, mais d’autres ont vivement critiqué les actions du SBU, les qualifiant de mauvais PR, de propagation de désinformation, ce qui a altéré la réputation de l’Ukraine. Qui a raison, quels sont les principaux arguments du débat qui a longtemps dépassé les limites de l’Ukraine, tout cela est dans l’article de l’UCMC. 

Qui est Arkady Babchenko et pourquoi toute l’Ukraine a-t-elle pleuré pour lui?

Arkady Babchenko, journaliste militaire et écrivain russe, a participé à la première et à la deuxième guerre en Tchétchénie et couvert la guerre en Ossétie du Sud en 2008 comme reporter de guerre. Il a collaboré avec l’édition d’opposition russe « Novaïa Gazeta » et à partir de 2014, couvert activement les événements en Ukraine. En 2017, après de nombreuses menaces, il a été contraint de quitter la Russie et est allé d’abord à Prague, puis en Israël et s’est finalement installé à Kyiv. En Ukraine, Babtchenko a travaillé comme présentateur sur la chaîne ATR, canal des Tatars de Crimée qui a déménagé de Crimée après l’annexion de la péninsule par la Russie, et a écrit activement dans le réseau social Facebook dans le cadre de son projet « Journalisme sans intermédiaires » (des lecteurs ont eu la possibilité de lui transférer volontairement de l’argent pour ses articles). Arkady Babtchenko a reçu plusieurs prix prestigieux, notamment, ceux de l’Union des journalistes russes, de English PEN-Club, Frontline club et plusieurs autres. Arkady Babtchenko est considéré comme l’un des fondateurs de la prose militaire russe avec ses livres « Dix séries sur la guerre », « Alkhan-Urt » et « L’Homme de Dieu ».
L’UCMC a traduit un de ses textes en français.

Guerre effrayante

La nouvelle du meurtre d’un journaliste a été un véritable choc pour les Ukrainiens: les médias et les réseaux sociaux ont été inondés d’informations et d’émotions en quelques minutes. Les journalistes ont entamé leurs propres enquêtes et, en quelques heures, des nouvelles sont parvenues à la réunion du Conseil de sécurité de l’ONU: le ministre des affaires étrangères ukrainien, Pavlo Klimkin, n’a pas ignoré la tragédie. Le Premier ministre, Volodymyr Groisman, a également réagi et le président allemand, Frank-Walter Steinmeier, qui était en visite à Kiev le jour de l’étape, a été contraint de commenter la nouvelle du « meurtre ». Seul le président Porochenko, le ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, et le procureur général, Yuriy Loutsenko, sont restés à l’écart de cette réaction, précisément parce qu’ils étaient informés de cette opération spéciale, comme cela s’avérera plus tard.

Lorsque le lendemain, « l’assassinat » s’est avéré être une mise en scène, des milliers de personnes ont estimé qu’elles avaient été prises pour des idiotes. Mardi quand Babtchenko a été «tué , certains commentateurs ont accusé les services spéciaux ukrainiens d’inactivité, alors que mercredi, des accusations ont été portées sur l’inadmissibilité d’un travail utilisant de telles méthodes.

La communauté des journalistes a été scandalisée parce qu’elle s’est sentie utilisée professionnellement; en effet, pendant pratiquement 24 heures, les journalistes ont préparé des articles sur cet assassinat et certains ont même entrepris leur propre enquête et de plus, un grand nombre de journalistes ukrainiens qui connaissaient personnellement Arkady ont reçu la nouvelle de son «meurtre» comme un choc brutal.

Une partie de la communauté internationale a également réagi avec scepticisme quant aux méthodes de travail du SBU. Des questions légitimes concernant l’opportunité de la performance du SBU restaient en suspens. Était-il possible d’atteindre cet objectif d’une manière moins excentrique? L’objectif justifiait-t-il les moyens dans ce cas particulier? Que sait-on maintenant? Est-ce que les services spéciaux peuvent dissiper les doutes du public?

Ce qui est connu du commanditaire de l’assassinat et du tueur selon la version du SBU

Déjà lors du premier briefing au SBU, Vassyl Gritzak, chef du SBU, et Yuriy Loutsenko, Procureur général de l’Ukraine, ont déclaré que pour le meurtre de Babtchenko, les services de renseignement russes avaient recruté un citoyen ukrainien et lui avaient donné 40 000 dollars. L’ukrainien en question, appelé «l’organisateur du meurtre» par les forces de l’ordre, a employé un ami qui a participé aux combats dans le Donbass pour accomplir cette tâche. Ce dernier a reçu 30 000 dollars et l’organisateur s’est gardé 10 000 dollars pour l’ «intermédiation». Cependant, le «tueur» a collaboré avec le SBU.

Le 31 mai, les Ukrainiens ont appris les noms du tueur et de l’organisateur du meurtre. Cette information soulève des questions supplémentaires.

«Organisateur». Selon la version des forces de l’ordre ukrainiennes, l’Ukrainien recruté, le soi-disant «organisateur de l’assassinat», est un certain Boris Herman, âgé de 51 ans, détenu par le SBU le 29 mai, le lendemain de la mise en scène de la mort de Babtchenko. Vassyl Grytsak, chef du SBU, a montré la vidéo de l’arrestation qui s’est déroulée le 30 mai. L’avocat du détenu, Yevhen Solodko, connu pour la défense d’Olexandre Yefremov, ancien chef du «Parti des régions», a déclaré que son subordonné est le directeur exécutif de la coentreprise ukraino-allemande «Schmeisser». C’est une entreprise non-étatique qui fabrique des armes. Boris Herman est connu comme bénévole pour les besoins de l’armée ukrainienne. Au tribunal, Herman a prétendu qu’il était un agent du service de sécurité et qu’il avait coopéré avec le service du renseignement ukrainien. Cependant, le procureur a nié cette déclaration. Toujours à la Cour, Boris Herman a affirmé qu’il savait que le tueur embauché, Olexiy Tchymbalyuk, collaborait avec le Service de sécurité. À l’heure actuelle, Herman a été arrêté pour 2 mois, sans droit à caution.

Boris Herman; organisateur présumé du meutre

«Tueur». Selon les informations du SBU, pour assassiner Babtchenko, Herman a embauché un ami, un ancien combattant qui a participé à des opérations de combats dans le Donbass. Cependant, il ne savait pas que cet ami avait coopéré avec le SBU.

Selon le procureur, dans l’affaire Babtchenko, l’executeur du meurtre devait être le volontaire et ancien combattant Olexiy Tsymbaluk. Selon lui, Herman a transmis à Tsymbalyuk 14 000 dollars de dépôt.

Le «tueur» lui-même confirme cette information. «Après la diffusion de l’enregistrement de la réception du paiement anticipé pour le meurtre d’une personne, je ne change pas ma voix, je ne vois aucun motif pour me cacher. L’enquête suit son cours, j’ai signé une obligation de non-divulgation», a écrit Tsymbalyuk sur Facebook. Il dit qu’après avoir reçu la commande, il s’est immédiatement rendu au SBU et a collaboré à l’enquête. Maintenant, il apparaît dans l’affaire en tant que «témoin».

Qui est Tsymbalyuk? Olexiy Tsymbalyuk a été hiéromoine de l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou. Il a vécu pendant une certaine période dans les montagnes des Carpates. Plus tard, il est devenu volontaire du bataillon « Hospitalaires » du corps volontaire ukrainien « Pravy secteur » qui a combattu dans le Donbass. C’est là qu’il a rencontré des agents de sécurité de l’Ukraine. Avec eux, il a travaillé dans des groupes mobiles du SBU pour arrêter la contrebande dans la zone des combats du Donbass.

Pourquoi est-ce à lui qu’Herman a suggéré de coopérer? Le profil de Tsymbalyuk dans les réseaux sociaux le présente comme patriote avec une préférence pour le parti nationaliste. Il est connu dans les cercles de bénévoles, il a également figuré dans un film pour Hromadske. Il est vraiment impossible de comprendre, à ce stade, pourquoi l ‘«organisateur» du meurtre, Boris Herman, l’a précisément choisi comme «tueur» pour accomplir le meurtre.

«Tsymbalyuk a été élu par le service de renseignement car il est connu de l’ATO. Par conséquent, nous savions qu’il s’agissait d’une mise en scène et que Tsymbalyuk courra (au SBU – ed)», a déclaré Herman. Selon Herman, il a personnellement collaboré avec une unité du SBU et Tsymbalyuk dit avec une autre.

Il a également dit qu’il avait trouvé plusieurs façons de livrer l’argent, ainsi que «des partis politiques et des politiciens qui utilisent cet argent». Cette information est-elle vraie? Est-il probable que la mise en scène de l’assassinat de Babtchenko s’est jouée entre deux divisions distinctes du SBU? Qui est vraiment Boris Herman? Il n’y a actuellement aucune réponse à ces questions.

Olexiy Tsymbaluk, le “tueur”

Cette performance était-elle vraiment nécessaire?

Selon le SBU, grâce à la mise en scène de l’ « assassinat » du journaliste russe Arkady Babtchenko, les forces de l’ordre ukrainiennes ont réussi à rassembler des preuves de l’implication de l’organisateur de l’assassinat, à savoir, quel procédé a été mis en place pour le transfert de l’argent à l’exécuteur. Cela sera utile au tribunal.

En outre, le SBU affirme que la mise en scène a permis de collecter des données sur la planification d’autres attaques terroristes. Ils ont déclaré que, lors de leur conversation, l’organisateur du crime avait donné une liste de 30 personnes à éliminer après Babtchenko. Par conséquent, les agents des forces de l’ordre ont décidé de mettre en scène la mort du journaliste afin d’obtenir cette liste. Selon eux, cette liste a finalement été reçue. Yuriy Loutsenko, Procureur général de l’Ukraine, a également déclaré que, en raison d’une opération spéciale, il avait réussi à rassembler suffisamment de faits qui permettraient de valider l’hypothèse « de la version des traces russes dans l’organisation de ce crime».

Mais qui est vraiment « l’organisateur » du meurtre? Et sera-t-il vraiment possible de trouver des traces des «clients» russes et de prouver leur implication?

Babtchenko: «Ce n’était simplement pas possible d’une autre manière»

Lors d’un point de presse, mercredi 30 mai, Babtchenko a déclaré qu’il avait des raisons de croire que l’ordre venait de la Fédération de Russie. “L’ordre de m’éliminer avait été donné. L’argent avait déjà été transféré. Ils ont montré les données de mon passeport, dont une copie se trouve au commissariat de police en Russie, et une photo qui figure seulement dans mon passeport. Il devient clair que l’information vient de Russie», – a déclaré Babtchenko, lors d’une conférence de presse au SBU. La participation à l’opération spéciale lui a été proposée par les services spéciaux ukrainiens.

Plus tard dans le commentaire, il a noté: «Ce n’est pas si important que ma vie soit sauvée, il est important qu’une attaque terroriste à grande échelle ait été empêchée ». Il s’est aussi excusé pour l’anxiété causée à ses amis et collègues: «Ce n’était tout simplement pas possible autrement». Dans cette toute première interview après l’opération, Babtchenko a aussi raconté en détail le déroulement des événements.

En même temps, Babtchenko admet qu’il n’a aucune preuve que cette opération n’est pas une manipulation du SBU. Son consentement à participer à l’opération a été basé sur le fait qu’il a fini par croire les agents du SBU. «Personne ne m’a fourni une lettre de Poutine avec un sceau qui décrétait de tuer Arkady Babtchenko», a-t-il précisé.

En lieu de conclusion: quel est le prix des faits?

Il est maintenant clair que le prix des faits nouveaux dans cette affaire est extrêmement élevé. Et la plupart de ces faits devraient confirmer la version officielle des événements du SBU et du Bureau du Procureur général et l’approuver de façon convaincante en démontrant qu’ils n’auraient pas pu agir d’une autre manière.  En ce moment, «l’organisateur» est détenu, et cela peut en effet être le premier pas vers le succès de l’enquête. Mais il faut tout d’abord  prouver qu’Herman a été vraiment recruté par la Russie et démontrer ses liens concrets avec ces personnes. Cependant, la déclaration d’Herman au sujet de sa coopération avec le SBU affiche un scénario complètement opposé.

En outre, les enquêteurs vont devoir convaincre le public que c’est ainsi qu’il faut procéder avec les émotions de tous ceux pour qui Babtchenko est important. Les tentatives d’utiliser l’affaire à des fins politiques à la veille de la campagne électorale ont peu de chance de réussir. Enfin, dans un mois et demi, ce sera le deuxième anniversaire de l’assassinat dePavel Cheremet. Si des nouvelles concernant cette affaire ne sont pas suivies par l’enquête, il sera nécessaire d’expliquer au public cette contradiction : le professionnalisme exemplaire dans le cas de Babchenko, l’enquête bloquée et l’absence de réponses dans le cas de Cheremet.

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