Pourquoi est-il faux d’appeler la guerre que la Russie mène contre l’Ukraine “une guerre en Ukraine”? Quels sont les objectifs de l’agresseur et pourquoi le continent européen est concerné? Nous en discutons avec Volodymyr Yermolenko, philosophe et écrivain, président de PEN Ukraine, rédacteur en chef de UkraineWorld.
Nous allons parler d’un sujet très important, très fondamental, mais aussi récurrent dès que l’on évoque cette guerre que la Russie mène contre l’Ukraine. Pourquoi cette guerre n’est pas seulement une guerre en Ukraine ?
Je pense qu’il est vrai que l’expression «la guerre en Ukraine», ou parfois « la guerre ukrainienne», «la crise ukrainienne», est très répandue dans le monde francophone, mais aussi anglophone, germanophone. En anglais, on parle de Ukraine Crisis, Ukraine War.
Pour nous, Ukrainiens, pour beaucoup d’entre nous, quelque chose d’erroné dans cette expression. Parce que l’Ukraine n’est pas la seule cible de la Russie.
Ma lecture de cette guerre, c’est que la Russie tente une sorte de revanche pour sa défaite dans la guerre froide. Et, pour cette raison, le grand ennemi de la Russie, c’est «l’Occident», un Occident mythologisé, bien sûr.
Dans cet Occident, l’adversaire principal est l’Amérique. Et l’Europe n’est pas tant un adversaire qu’un champ de bataille. Plus les Russes pensent pouvoir avancer vers l’Europe, plus ils cherchent à le faire.
Donc, plus ils avancent, plus ils peuvent atteindre leurs objectifs. Pour moi, c’est très important de rappeler ce que les Russes ont dit en 2021, lorsqu’ils ont déclaré que l’élargissement de l’OTAN avait été une erreur, et qu’il fallait revenir aux frontières de l’OTAN d’avant ces élargissements, c’est-à-dire avant l’intégration des pays d’Europe centrale et orientale.
L’idée principale de la Russie, c’est donc de diviser à nouveau l’Europe, de revenir à l’ordre mondial de l’après-Seconde Guerre mondiale, lorsque la Russie et les États-Unis se partageaient le monde et l’Europe.
C’est pourquoi, pour moi, il est évident que la Russie ne veut pas s’arrêter en Ukraine, mais qu’elle souhaite attaquer d’autres pays de l’OTAN. On l’a déjà vu malheureusement avec cette attaque de drones contre la Pologne.
Nous allons y revenir. Mais pour reprendre de manière concrète: quand vous dites que votre lecture de cette guerre est celle d’une revanche que la Russie mène contre le monde démocratique — les États-Unis, l’Europe, l’Ukraine, etc. — vous la considérez donc comme une revanche pour la défaite écrasante de la guerre froide.
Rappelons à nos auditeurs que la guerre froide s’est terminée dans les années 1990, avec l’effondrement de l’Union soviétique. La défaite, c’était précisément la dissolution de l’URSS.
Mais il faudrait situer le moment où cette guerre actuelle a véritablement commencé. Cette guerre que l’on appelle aujourd’hui « la guerre en Ukraine », à votre avis, elle a débuté quand? Doit-on parler de 1992, avec la Transnistrie en Moldavie ? Ou bien de la Géorgie en 2008 ? Car pour appeler ce qui se passe aujourd’hui une guerre, il faut qu’il y ait un début — et espérons qu’il y aura une fin.
Je pense que cela a commencé dès l’effondrement soviétique. Vous avez mentionné la Transnistrie, et c’est en effet très important. Car aux frontières de l’empire, là où le contrôle de la Russie était déjà affaibli, elle a essayé de créer des enclaves sous sa coupe. En Moldavie, c’était la Transnistrie. En Géorgie, c’était l’Ossétie et l’Abkhazie. Ce sont des régions que la Russie a utilisées pendant des années, voire des décennies, pour déstabiliser la Géorgie — jusqu’à l’attaque de 2008.
On peut aussi parler du conflit du Haut-Karabakh entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Et bien sûr, concernant l’Ukraine, il y avait déjà la question de la Crimée.
En réalité, les dirigeants ukrainiens des années 1990, Kravtchouk et Koutchma, ont essayé de jouer la carte diplomatique, mais d’une façon assez « old school ». Je dirais qu’ils restaient dans l’orbite de la Russie.
Il faut bien comprendre que la Russie n’a pas déclenché de guerre ouverte contre l’Ukraine dès les années 1990, car l’Ukraine restait encore dans sa zone d’influence. Il pouvait donc y avoir des tensions, voire des conflits potentiels, mais finalement, cela n’a pas débouché sur une guerre.
Mais il y avait malgré tout cette colonisation qui continuait. On sait bien qu’en Crimée, il y avait beaucoup d’argent russe, une forte influence de la culture russe, de la culture russophone, et tout cela préparait déjà 2014.
Donc, je pense que cela a commencé dès le début des années 1990. Mais bien sûr, une rupture importante a été l’agression contre la Géorgie en 2008. Je rappelle que c’était en août 2008. Mais, avant cela, il y avait eu un sommet de l’OTAN à Bucarest, en avril 2008, où une décision avait été prise, une sorte de compromis entre, d’un côté, les intérêts ukrainiens, géorgiens et américains à l’époque, et, de l’autre, les intérêts de la France et de l’Allemagne qui voulaient bloquer l’adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie à l’OTAN.
Finalement, la décision fut la suivante: on ne donne pas de plan d’adhésion à ce moment-là, mais on promet à l’Ukraine et à la Géorgie qu’elles entreront un jour dans l’OTAN. Cette promesse s’est révélée désastreuse pour tout le monde. Pour les Russes, elle signifiait qu’il fallait agir au plus vite. Pour les Ukrainiens et les Géorgiens, ce fut une déception, mais aussi la création d’une zone grise, d’une incertitude: ces pays deviendront membres de l’OTAN, mais on ne sait pas quand ni comment. Ce vide sécuritaire a été exploité par la Russie à cette époque.
Revenons encore une fois sur cette idée de revanche. Cette idée de revanche de la Russie, qui a perçu sa défaite dans la guerre froide comme quelque chose de très douloureux, signifiait pour elle qu’il fallait revenir en arrière.
Mais, au fond, quand on y pense, la Russie ne cherche pas littéralement à restaurer l’Union soviétique, parce qu’une génération entière a passé depuis. On ne parle plus aujourd’hui des idéaux communistes ou soviétiques. Mais il y a une autre idée : plutôt géographique, impériale. Ce n’est plus un combat idéologique, car l’URSS avait perdu la guerre froide en raison, entre autres, de facteurs économiques mais aussi idéologiques: ce monde-là ne pouvait plus exister.
Pourtant, si la Russie veut une revanche, elle doit proposer un autre modèle. Quand on dit qu’elle veut sa zone d’influence sur les territoires biélorusse, moldave, ukrainien, et plus largement en Europe de l’Est et en Europe centrale, il faut se demander: pour quoi faire? Au nom de quel modèle ? Car, à mon sens, ce n’est plus un modèle soviétique. Alors, qu’est-ce que c’est au juste? Qui en a tracé les contours ?
C’est une question intéressante. Je crois que la Russie actuelle est un vide idéologique. Il n’y a pas d’idéologie véritable, pas d’idée directrice. Et cela a toujours été le cas. C’est ce que les observateurs, ceux qui admirent la Russie en Occident ou ailleurs dans le monde, ne comprennent pas. Ils voient une « énigme russe », ils pensent qu’il y a une spiritualité très profonde. Mais en réalité, ce n’est qu’un simulacre. À chaque époque de son histoire, la Russie a importé des idées d’ailleurs, surtout de l’Occident, notamment aux siècles précédents, et elle les a transformées, souvent en idées opposées.
Prenez le marxisme, par exemple : il a été importé en Russie. Prenez aussi l’idée de nation.
Poutine a affirmé qu’il existe une nation russe qui remonte à la Rus’ de Kyiv, à Riourik, etc. Mais d’où vient cette idée de nation ? Elle ne vient pas de la Russie elle-même. Elle vient du XIXᵉ siècle.
À l’époque napoléonienne, la Russie n’était pas une nation mais un empire : il y avait un empereur, et beaucoup parlaient français ou allemand. Ce n’était pas une véritable nation. L’idée nationale a pénétré en Russie par les Polonais, les Ukrainiens et d’autres peuples.
Prenez le XVIIIᵉ siècle, avec Catherine II qui voulait se présenter comme l’impératrice des Lumières. D’où venait cette idée ? Des philosophes français, de Voltaire, de Diderot. Et aujourd’hui encore, l’idée de la multiplicité des civilisations vient d’ailleurs : de Huntington, de Toynbee, de Spengler, mais aussi de quelques penseurs russes. C’est plutôt une idée romantique du XIXᵉ siècle : la pluralité des civilisations.
Mais, au fond, nous ne répondons pas à la question: qu’y a-t-il derrière cette politique de revanche ? Car il s’agit d’une compilation d’idées étrangères, très diverses, sans cohérence ni organicité. Quel est le modèle proposé, qui serait attractif, et qui justifierait cette volonté de contrôler une partie du globe ?
Je pense que c’est important de comprendre pourquoi la Russie réussit aujourd’hui, y compris idéologiquement. Parce qu’il y a une crise des idéologies en Occident, une crise du libéralisme. Cet espace idéologique est devenu vide, et la Russie l’utilise, voire en abuse, en se présentant comme le défenseur des «valeurs de la famille» ou en exploitant des thèmes liés au sexe et au genre.
Oui, on pourrait parler d’une « idéologie sexuelle » ou d’une « idéologie du genre ». Car aujourd’hui, le débat idéologique majeur dans le monde concerne justement la sexualité, le genre. Foucault l’avait montré dans son Histoire de la sexualité : la fixation des sociétés modernes sur le sexe. Désormais, ce débat est global.
Les Russes prétendent revenir aux valeurs traditionnelles de la famille. Mais regardez la famille russe : un niveau énorme de violence domestique, qui traverse les siècles, du XIXᵉ au XXIᵉ. Et malgré le mythe de la « grande famille nombreuse », la Russie est en crise démographique, au moins depuis les années 1990. Comment les Russes voient-ils le monde, puisqu’ils veulent proposer quelque chose au monde ?
Justement, il n’y a pas de vision homogène, mais une vision hétéroclite. Toutes les accusations sont bonnes : l’Europe homosexuelle, une obsession constante de la propagande ; l’Occident perçu comme décadent, contraire à la nature humaine, etc. C’est une vision très fragmentée, très contradictoire.
Mais si cette guerre n’est pas, comme on le dit faussement, «une guerre en Ukraine», mais bien une guerre globale, peut-on dire que c’est une guerre entre deux modèles? Le problème, c’est qu’on peine à définir quel modèle la Russie propose.
Récemment, Poutine a évoqué ses petits-enfants qui parlent chinois, et on constate effectivement un rapprochement avec la Chine. Mais j’ai des doutes : la Russie, du fait de sa culture, de sa langue, de sa mentalité, ne peut pas vraiment s’intégrer à la Chine.
La Chine est une civilisation plurimillénaire, qui s’oppose historiquement à l’idée européenne de politique. En Europe, comme le disait Hannah Arendt, la politique (polis) est distincte de la sphère familiale (oikos). La famille est toujours hiérarchique — respect des parents, des grands-parents. Si ce respect se brise, la famille est en crise. Mais la politique, au contraire, doit être horizontale et égalitaire.
Dans la civilisation chinoise, au contraire, la politique est conçue comme une grande famille, hiérarchisée de haut en bas. C’est ce qui fonde l’importance de la méritocratie.
Et en Russie ? Quelle méritocratie ? Historiquement, le modèle soviétique consistait plutôt à exterminer les meilleurs, c’était une méritocratie inversée.
Donc, c’est une sorte de ce qu’on appelle un ascenseur social, mais inversé: ce sont les pires qui font carrière. Ou alors les meilleurs, mais très encadrés. Oui, les meilleurs dans la violence. On pourrait dire qu’il y avait une sélection technique, dans la technologie par exemple, mais uniquement parmi ceux qui collaboraient avec le régime. Beaucoup de génies scientifiques ont été exterminés ou contraints de travailler pour Staline.
Le modèle soviétique, en réalité, c’était une méritocratie inversée. Et on le voit se répéter aujourd’hui dans les territoires ukrainiens occupés. Ce n’est pas la compétence qui gouverne, c’est la violence. Vous devez avoir des gens qui obéissent. C’est pour cela que je parle de thanatocratie : un gouvernement par la mort. Le pouvoir appartient à celui qui peut décider de la mort de ses sujets. C’est une logique destructrice, pas une logique de production.
Revenons donc à la guerre actuelle. Ce n’est pas seulement une guerre contre l’Ukraine, mais une guerre contre des modèles d’existence beaucoup plus larges. Elle concerne aussi les Polonais, les Baltes, les Français, les Allemands, les Américains. Mais en même temps, il est difficile de convaincre. Depuis des années, nous expliquons que cette guerre les concerne personnellement, et nous n’arrivons pas à percer ce mur d’indifférence.
Pourquoi un tel refus de voir le danger ? Dès 2014-2015, nous disions que Poutine ne voulait pas seulement Donetsk, Louhansk ou la Crimée, mais bien plus. Cela paraissait invisible. En 2022, l’invasion a montré qu’il voulait toute l’Ukraine. Aujourd’hui, on parle encore de concessions territoriales, mais cela ne calmera pas Poutine. Il veut plus, toujours plus, même si cela échappe à l’œil occidental.
Récemment encore, une vingtaine de drones russes ont pénétré en territoire polonais. Cela illustre que le danger dépasse largement l’Ukraine. Pourtant, nous devons sans cesse réexpliquer ce qui devrait être évident.
En Europe, la difficulté vient peut-être de cette illusion: l’Europe se pense comme un continent de paix. Une génération entière est née avec l’idée que la guerre était impossible. L’Europe vit dans ce que l’historien Tony Judt a appelé « l’après-guerre ». Mais cette idée rend les Européens incapables d’imaginer qu’il faille à nouveau se battre pour défendre leurs valeurs.
Je pense que, dans la génération des Européens, ce que l’on apprend dans les manuels d’histoire de l’Europe et de l’Union européenne nourrit l’idée que les guerres appartiennent au passé. C’est comme une «fin de l’histoire», bien avant Fukuyama. Pour les Européens, cette fin de l’histoire s’est produite dans les années 1960-1970. Bien sûr, c’est une utopie séduisante, mais aujourd’hui dangereuse.
Car, historiquement, les républiques ont toujours été menacées par les empires. Les cités libres, les polis, étaient certes des lieux de commerce, de communication horizontale, d’agora où l’on échangeait idées et produits. Mais elles savaient aussi qu’il fallait des murs, une défense, ce que j’appelle l’agon, c’est-à-dire la capacité de se battre. Dans l’histoire de la pensée républicaine, il n’y a pas cette naïveté consistant à croire que la république vit dans un paradis sans menaces.
Il faut donc réapprendre des républiques du passé — les cités néerlandaises du XVIe siècle, Venise au Moyen Âge, Florence à la Renaissance, ou encore les grandes cités grecques. Si les Européens n’apprennent pas à se battre, alors c’est fini, car leurs concurrents — la Chine, la Russie et d’autres — sont très puissants. Ils bénéficient d’avantages démographiques et économiques, et leur modèle de société est l’inverse du modèle européen : un modèle hiérarchique, où les individus ne sont que des cellules remplaçables dans un grand corps collectif.
C’est tout le contraire de la vision européenne et ukrainienne du monde. Quant aux Américains, ils sont aujourd’hui plongés dans une confusion totale : ils considèrent que leur ennemi principal est intérieur. Trump parle sans cesse de Biden, les démocrates parlent sans cesse de Trump. Cette intériorisation de l’ennemi risque de conduire les États-Unis à un véritable conflit civil. Si une société en vient à penser que son plus grand ennemi est en son sein, c’est le début de la fin.
Revenons à l’Europe. Les Européens désapprennent à se battre. Ils imaginent un monde où les guerres n’existent que loin d’eux, sur d’autres continents. Ils pensent vivre dans un ordre fondé sur la paix, sur les compromis qui arrangent tout le monde, sans jamais recourir à la violence. Mais cela produit une confusion entre deux concepts : la force et la violence.
Autant le refus de la violence est grand en Europe, autant le concept de force — la force de se défendre, de protéger ce qui nous est cher — doit être réhabilité. Or, parfois, la défense implique de recourir à la violence. Qu’est-ce que la guerre sinon de la violence ? Il faut tirer, il faut tuer l’ennemi.
Je me souviens des mots du général Zaloujny, commandant en chef de l’armée ukrainienne en 2022. Dans sa première interview, il a dit ce qui avait surpris beaucoup de monde : «La chose la plus importante que nous avons apprise dans les premières heures, jours et semaines, c’est à tuer». C’est fondamental, car pour les Ukrainiens aussi, peuple qui n’avait pas connu de grandes guerres depuis des décennies, le premier cap fut d’apprendre à tuer.
Dire aux Européens qu’ils doivent apprendre à tuer paraît insoutenable. Mais il ne s’agit pas de violence arbitraire, il s’agit de force, de la capacité à se défendre. C’est un vrai bouleversement de culture politique, et je comprends combien il est difficile pour beaucoup d’Européens de l’accepter.
Le problème, c’est qu’en russe, en ukrainien, et dans d’autres langues slaves, la force et la violence partagent la même racine : sila. La confusion linguistique nourrit une confusion politique et culturelle. La Russie, et dans une certaine mesure l’Ukraine, en sont infectées.
Je pense que les Ukrainiens ne se sont pas encore complètement libérés de la culture politique russe. Elle est toujours très présente. Dans la culture politique russe, l’idée dominante est que la seule véritable force, c’est la violence. Et, dans leur conception du monde, le plus grand chef, le plus grand tsar, c’est celui qui est capable d’une violence extrême.
Si l’on regarde Ivan le Terrible, il a tué son fils. Pierre le Grand, lui aussi, a tué son fils. Catherine Iʳᵉ a organisé le meurtre de son mari. On peut dire que Staline a négligé sa famille. Poutine, on ne sait pas ce qui se passe avec sa famille, etc. Cette idée que vous pouvez tuer beaucoup de monde et que cela vous donne de la force est très séduisante pour les Russes.
C’est pour cela que les guerres de Tchétchénie, qui pour le monde entier représentaient l’horreur absolue, ont été perçues par beaucoup de Russes comme la preuve que ce dirigeant était capable d’une violence extrême, surtout durant la deuxième guerre de Tchétchénie. Et c’est ainsi qu’il est devenu leur chef.
Deuxième chose, je pense qu’en Europe nous avons aussi une certaine narration de la Deuxième Guerre mondiale, centrée surtout sur l’idée de la victime. C’est très bien. Je pense qu’une grande révolution dans la mémoire ukrainienne est justement de commencer à parler des victimes. Car la narration soviétique était uniquement celle de la victoire : nous avons combattu le fascisme, nous sommes les vainqueurs.
Je crois que la narration la plus saine, c’est celle qui combine les deux: l’idée de l’héroïsme, du combat contre le mal et contre l’ennemi, et l’idée de la victime, c’est-à-dire la valorisation de la mémoire des victimes. Dans le monde occidental, on parle surtout des victimes, notamment de l’Holocauste, qui fut un crime énorme. Mais la Deuxième Guerre mondiale, ce n’est pas seulement l’Holocauste, c’est aussi le combat contre l’Holocauste, contre le nazisme et le fascisme. Ce combat, lui aussi, fut parfois plein de crimes, pensons à l’Armée rouge, etc.
Ce sont donc des questions très difficiles. Quand vous devez combattre le mal — le nazisme était le mal, le fascisme était le mal, le poutinisme est le mal —, quels outils utilisez-vous ? Vous n’utilisez pas toujours des outils « bons ».
Je pense que les Ukrainiens rejettent l’idée que «nous sommes des victimes», que l’on peut nous tuer, que nous allons être génocidés et qu’il ne restera que quelques milliers d’Ukrainiens en France ou en Allemagne pour en parler, tandis que l’Ukraine disparaîtra. Nous rejetons cette narration. Nous ne voulons pas être des victimes, nous voulons vraiment nous battre. C’est pour cela que l’héroïsation reprend aujourd’hui en Ukraine.
L’idée du héros, si on prend le sens antique, c’est quelqu’un qui défie des forces plus puissantes que lui. Le héros, c’est celui qui ose affronter un adversaire plus fort. L’héroïsme, ce n’est pas d’opprimer plus faible que soi, c’est de tenir debout face à quelque chose de plus fort.
Bien sûr, l’époque du postmodernisme en Europe a un peu dévalorisé l’idée de l’héroïsme et du combat contre des forces supérieures, mais cela a laissé une empreinte profonde. C’est pourquoi il est aujourd’hui difficile de revenir vers cette idée de combat.
Merci beaucoup pour cet échange. Espérons que cette guerre sera de moins en moins appelée seulement « guerre en Ukraine » et que l’on élargira le cadre pour comprendre ce qui est derrière, car ce n’est pas une guerre uniquement russe. Derrière la Russie, nous voyons déjà de plus en plus d’alliés. C’est donc une guerre entre deux systèmes, même si aux contours flous et hétéroclites, mais il y a quelque chose de fondamental. Et nous avons tous quelque chose à défendre — nous, les Ukrainiens, nous, les Européens.

