Le Colossus, le robot de sécurité incendie créé par Shark Robotics, est arrivé en Ukraine. Ce robot s’est rendu célèbre en 2019 lorsque les sapeurs-pompiers de Paris l’ont utilisé dans l’incendie de Notre-Dame. Aujourd’hui, les premiers quarante robots Colossus sont livrés et déployés en Ukraine.
Nous avons rencontré Cyrille Kabbara, le CEO de Shark Robotics, qui s’est rendu en Ukraine pour célébrer la livraison et le déploiement de 40 robots «Colossus», financés par la France. Ces robots participent quotidiennement aux opérations après des frappes aériennes, et contribuent ainsi à la résilience de l’Ukraine.
Bonjour Cyrille. Vous êtes le CEO d’une start-up française, Shark Robotics, spécialisée dans les robots qui assistent les êtres humains lors des incendies, notamment les pompiers.
Avant de parler de robots, nous nous retrouvons aujourd’hui au centre de Kyiv, capitale d’un pays en guerre depuis 2014, et dans une guerre à grande échelle depuis 2022. Vous avez été militaire pendant neuf ans. Ma première question: comment cette expérience militaire, qui intéresse évidemment beaucoup les Ukrainiens, vous a-t-elle formé?
Effectivement, avant de fonder Shark Robotics en 2016, j’ai été membre des forces armées françaises pendant neuf ans, avec plusieurs déploiements, notamment en Afghanistan et en Afrique.
Au cours de ces déploiements opérationnels, j’ai eu l’occasion de voir des robots de déminage en action sur le terrain et de constater à quel point la robotique pouvait être un enjeu d’efficience, mais surtout un moyen de sauver des vies, celles des femmes et des hommes déployés quotidiennement dans des missions périlleuses.
On voit bien comment les robots peuvent aider dans la guerre. C’est une problématique particulièrement importante pour les Ukrainiens aujourd’hui, car nous faisons face à une guerre hautement technologique.
La guerre en Ukraine a considérablement évolué depuis 2022, avec des armements de plus en plus utilisés à distance, notamment les drones, mais aussi des technologies liées au déminage. Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à des robots qui ne sont plus militaires, mais civils, utilisés par les pompiers?
L’idée était de conserver ce principe fondamental, qui est l’ADN de Shark Robotics: sauver des vies grâce à la technologie. Il s’agissait de dupliquer des systèmes robotiques utilisés dans le domaine de la défense, notamment le déminage, vers la sécurité civile et en particulier vers les pompiers.
Les pompiers prennent des risques tous les jours, qu’il s’agisse des femmes et des hommes du State Emergency Service of Ukraine, qui sont déployés quotidiennement, notamment après les frappes russes. L’objectif était donc de leur fournir un outil robotique multimissions, capable de les rendre plus efficaces sur le terrain et de leur permettre d’intervenir en sécurité : localiser des victimes, éteindre des incendies et éviter ce que l’on appelle le «double tap».
Comme vous le savez, les forces russes frappent une première fois une cible, attendent que les secours arrivent, puis frappent de nouveau. L’enjeu de la robotique est donc de pouvoir intervenir rapidement, localiser les blessés, identifier les points chauds, les neutraliser et surtout protéger les opérateurs, les femmes et les hommes du SESU.
Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à l’Ukraine, et à quel moment avez-vous décidé que ces robots devaient être déployés ici?
Shark Robotics est une entreprise très tournée vers l’export. Aujourd’hui, nous comptons environ 90 collaborateurs et, depuis 2016, nous avons vendu plus de 200 robots dans 25 pays différents.
Pourquoi l’Ukraine? D’abord pour des raisons de contexte. Nous nous sentons européens, et l’Ukraine est un futur pays de l’Union européenne. Il nous semblait donc naturel de soutenir l’Ukraine dans ce combat européen, qui est aussi le nôtre.
Ensuite, parce que nous avons déjà livré de nombreux robots de sécurité incendie, notamment en Pologne et dans les pays d’Europe de l’Est, où existent des accords de coopération et de formation entre les pompiers ukrainiens et polonais. Les pompiers ukrainiens ont pu découvrir ces outils robotiques lors de ces formations, voir nos robots en action, puis venir chez nous pour travailler avec eux, les utiliser et en mesurer concrètement les avantages sur le terrain, qui sont nombreux.
Le Colossus est un robot qui peut servir aussi bien en temps de paix qu’en temps de guerre. L’un des scénarios les plus connus reste l’incendie de la cathédrale Notre-Dame en 2019, où le robot est intervenu pendant dix heures à l’intérieur, à plus de 900 degrés.
Quand vous venez en Ukraine et que vous échangez avec les sapeurs-pompiers ukrainiens, avec les équipes de terrain, dans des régions plus ou moins exposées aux frappes russes, notamment aux frappes dites «double tap», qu’est-ce que cela vous apporte comme nouvelles connaissances du terrain ? Comment gère-t-on un incendie qui n’est pas un incendie de temps de paix, mais un incendie provoqué par une explosion militaire, qu’elle soit due à un drone ou à un missile?
Les conditions d’emploi de nos robots en Ukraine sont très particulières. Ils sont déployés en temps de guerre, dans des phases de bombardement, avec des incendies qui ne sont pas liés à des causes naturelles, mais à des explosions, des frappes, parfois des pièges.
L’enjeu reste toujours le même: éloigner l’homme du danger, protéger les opérateurs, les femmes et les hommes du State Emergency Service of Ukraine, et surtout les rendre plus efficaces dans la localisation des victimes et l’extinction des incendies.
Le contexte ukrainien nous apporte un retour d’expérience extrêmement riche. Les conditions sont très spécifiques: il faut travailler dans des environnements brouillés, avec du brouillage radio. Cela nous oblige à renforcer, à «durcir» nos communications. Il y a aussi des enjeux très forts de cybersécurité, ainsi que des enjeux de modularité.
Le Colossus est un robot d’environ 500 kilos, compact, capable de franchir des portes, des escaliers, très agile, et transportable dans une petite camionnette. L’objectif est d’avoir l’empreinte logistique la plus faible possible. Sa grande force réside dans sa polyvalence: un seul robot peut remplir plus de douze missions.
Il peut entrer dans un bâtiment en feu, localiser un point chaud, l’éteindre rapidement, évacuer des blessés, transporter du matériel grâce à différents modules, ou encore réaliser des missions NRBC — nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques.
Dans des contextes à risque nucléaire, comme autour des centrales de Zaporijjia ou de Tchernobyl, le robot a été testé jusqu’à des niveaux de radioactivité très élevés. Il peut effectuer des missions d’inspection et d’extinction dans des environnements extrêmement dangereux pour l’être humain.
Le retour d’expérience des femmes et des hommes du SESU est donc extrêmement précieux pour nous. C’est pourquoi nous souhaitons renforcer ce lien à l’avenir et capitaliser pleinement sur cette expérience commune.
L’Ukraine devient donc, en quelque sorte, un laboratoire en temps de guerre, un terrain où l’on peut observer comment ces robots fonctionnent dans des conditions extrêmes.
Vous êtes aujourd’hui à Kyiv pour présenter ces robots. Il y en a une quarantaine, n’est-ce pas, que vous avez livrés à l’Ukraine?
Oui, exactement. Nous avons officiellement célébré la livraison des quarante robots, livrés en sept mois. La flotte est désormais complète. Les robots sortent déjà tous les jours en opération.
Nous avons reçu des retours très positifs du SESU. Ils nous ont indiqué que depuis le déploiement de ces outils robotiques, les pertes ont été divisées par trois. Pour nous, c’est un signal extrêmement encourageant.
C’est pour cela que nous souhaitons renforcer cette collaboration. Les besoins opérationnels sont très importants pour couvrir les vingt-trois oblasts de l’Ukraine, aussi bien pendant la guerre que demain, en temps de paix. Nous souhaitons donc nous implanter durablement en Ukraine, avec des capacités locales de maintenance opérationnelle et, à terme, de production sur place.
Les sites énergétiques sont en effet l’un des problèmes majeurs aujourd’hui. Nous avons encore été témoins, ici à Kyiv, de frappes contre les infrastructures énergétiques, parfois avec des dégâts touchant aussi des quartiers résidentiels. Vous avez déjà mentionné l’efficacité des robots, notamment le fait qu’ils ont permis de réduire par trois les pertes parmi les pompiers. Mais avez-vous déjà perdu des robots ici, en Ukraine?
Pour le moment, non, nous n’avons pas perdu de robot. Mais même si cela devait arriver, ce ne serait pas grave. Il vaut toujours mieux perdre un robot qu’un être humain. Une vie humaine aura toujours plus de valeur qu’une machine, et c’est précisément à cela que servent ces robots.
Dans le monde, nous avons déployé plus de 200 robots. Leur grand avantage est de pouvoir intervenir rapidement à l’intérieur d’un bâtiment. Prenons l’exemple d’un feu d’entrepôt, qui est l’un des incendies les plus fréquents en Europe, aux États-Unis et ailleurs. Dans ce type de structure métallique, le risque d’effondrement du toit survient souvent après quinze minutes.
Avec un robot, les pompiers restent à l’extérieur et téléopèrent l’engin à l’intérieur. Il peut localiser le point chaud et l’éteindre rapidement. Il y a donc un enjeu majeur d’efficacité opérationnelle : on déploie moins d’hommes, moins de matériel, et même si le toit s’effondre, ce n’est pas grave.
Il y a aussi, même si ce n’est pas encore le schéma dominant, un enjeu écologique. Un robot consomme environ dix fois moins d’eau que les méthodes traditionnelles avec des camions de pompiers. Pourquoi ? Parce qu’il peut intervenir directement à l’intérieur. C’est le principe de la frappe chirurgicale : mieux vaut intervenir précisément que noyer un site industriel depuis l’extérieur, au risque de détruire entièrement les infrastructures, les stocks et le patrimoine économique.
Aujourd’hui, nos données montrent que 80% des entreprises touchées par un incendie mettent malheureusement la clé sous la porte. Il y a donc un véritable enjeu de résilience grâce à l’outil robotique : intervenir rapidement, filmer la scène, comprendre ce qui se passe, protéger les équipes. On parle à la fois d’efficacité, de résilience, d’écologie et bien sûr de protection des personnes.
Bien sûr, nous recevons aujourd’hui des demandes supplémentaires du SESU pour couvrir l’ensemble des oblasts. Les besoins sont importants. C’est pourquoi nous travaillons désormais non plus uniquement dans une logique bilatérale franco-ukrainienne, mais dans une logique européenne, ce que nous appelons «Team Europe».
L’objectif est d’inscrire ces robots dans une stratégie de reconstruction et de résilience portée par l’Union européenne, en cohérence avec ses lignes directrices sur la sécurité civile, la défense et l’ensemble du système névralgique ukrainien. C’est dans cette perspective que nous mobilisons aujourd’hui l’Europe, pour aller plus loin dans la coopération et dans l’implantation en Ukraine.
On parle même d’une production future en Ukraine. Quel serait le coût d’un robot produit par votre start-up ?
Il est encore difficile de donner un chiffre précis, car un robot fonctionne un peu comme une voiture: il existe différents modules, et le prix dépend de la configuration choisie.
Mais au-delà du coût, l’enjeu principal pour nous est de travailler au plus près des besoins des opérateurs du SESU. Ce sont eux qui sont sur le terrain tous les jours, qui prennent des risques quotidiens, et leur savoir-faire est inestimable. Nous devons donc travailler très étroitement avec eux pour comprendre dans quels cas le robot a été utile, et quels nouveaux modules ou fonctionnalités pourraient être développés.
L’objectif est bien sûr de gagner la guerre, mais aussi de renforcer la résilience future, notamment dans les infrastructures énergétiques et la sécurité civile. C’est pourquoi nous souhaitons implanter en Ukraine un site de production et de recherche et développement, afin d’être au plus proche du terrain et de capitaliser sur cette expérience.
À terme, l’enjeu pour l’Ukraine ne sera pas seulement la résilience interne, mais aussi la capacité d’exporter. Nous pensons qu’il est possible de créer ici, en Ukraine, l’un des meilleurs sites de production de robots au monde, dans une logique franco-ukrainienne ou européenne-ukrainienne, pour exporter ensuite vers d’autres pays.
C’est une projection vers l’avenir que nous espérons tous. Quand on observe ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine, notamment sur le champ de bataille, on voit une transformation profonde des pratiques militaires et civiles. En tant qu’ancien militaire, cela doit vous interpeller.
Pensez-vous qu’il existe d’autres axes de développement, au-delà des robots pour les pompiers ? Par exemple des robots ukrainiens pour l’évacuation sur le champ de bataille, la livraison de nourriture ou de matériel dans les tranchées. Y voyez-vous un potentiel ?
Les perspectives sont très fortes. Au-delà des robots terrestres, on a vu comment les drones ont révolutionné le champ de bataille, dans le domaine militaire mais aussi dans la sécurité civile.
Aujourd’hui, les drones permettent d’avoir une vision globale de l’environnement, de gagner un temps précieux dans l’analyse de la situation, et de mieux comprendre l’écosystème dans lequel les femmes et les hommes de terrain vont évoluer. Connaître la menace, la comprendre pour agir plus vite: c’est le premier enjeu, celui de la connaissance de l’écosystème dans lequel on évolue.
L’outil robotique est ensuite un véritable démultiplicateur d’efficacité sur le terrain. Il permet de pallier le manque d’effectifs face à une armée adverse plus nombreuse, notamment grâce à la massification des drones et des robots. Aujourd’hui, les robots sont utilisés pour transporter des munitions, assurer des rotations, effectuer des évacuations de blessés — ce que l’on appelle le casualty evacuation — ou encore mener des missions de reconnaissance.
Ce sont des tâches à faible valeur ajoutée humaine, mais à très haut risque. Transporter du matériel d’un point A à un point B, évacuer un blessé, reconnaître une zone: ce sont des missions qui doivent être robotisées, car on ne peut pas se permettre de perdre des vies humaines pour ce type d’opérations. Les robots permettent de protéger l’humain, les femmes et les hommes, au sens large.
C’est donc l’avenir de la guerre qui se dessine ici, et tristement, l’Ukraine est devenue un laboratoire de cette robotisation. De l’efficacité de ces efforts dépend aussi l’issue de la guerre. Si l’on parle des effectifs de votre entreprise, combien êtes-vous aujourd’hui à concevoir et produire ces robots?
Aujourd’hui, Shark Robotics est une deeptech de 90 personnes, basée à La Rochelle. Environ trente collaborateurs travaillent en recherche et développement. Le reste des équipes est mobilisé sur les opérations et la production.
Nous avons une capacité de production de 100 à 150 robots par an, avec différentes gammes: la sécurité incendie, le law enforcement et la défense. Nous travaillons déjà avec différentes unités françaises et échangeons également sur des besoins en Ukraine, notamment en matière de déminage et de défense.
C’est pour cela que nous souhaitons nous implanter en Ukraine, afin de couvrir ces trois domaines : firefighting, law enforcement et défense.
Comment se déroule votre dialogue avec vos partenaires ukrainiens, que ce soit au niveau des ministères, de l’État ou d’autres acteurs clés ? Ressentez-vous une compréhension et un soutien suffisants?
L’Ukraine dispose d’un écosystème politique jeune, dynamique, pleinement engagé dans l’effort de guerre et dans la dynamique européenne. C’est très agréable d’évoluer dans cet environnement.
Il y a aussi un dynamisme entrepreneurial exceptionnel, avec de nombreuses start-up et une culture de l’innovation extrêmement réactive. Les Ukrainiens sont capables de faire passer très rapidement un produit d’un niveau de maturité technologique faible à un niveau opérationnel élevé.
Le défi se situe ensuite dans l’industrialisation à grande échelle. C’est là que réside l’enjeu de notre implantation en Ukraine: capitaliser sur un co-développement avec les Ukrainiens, répondre aux besoins locaux et, demain, exporter. Nous voulons apporter notre savoir-faire en structuration industrielle pour répondre à la demande.
Pour conclure, j’aimerais vous poser une question plus personnelle. Vous êtes venu plusieurs fois en Ukraine, vous avez vu le pays de près, rencontré des équipes de terrain. Quelles sont vos impressions générales? Où en est-on aujourd’hui dans cette guerre, et comment percevez-vous l’avenir?
Je ne me permettrais pas de faire des pronostics. Je ne suis pas diplomate, seulement un observateur du conflit et des négociations.
Ce qui m’a le plus marqué, et ce qui a profondément touché l’ensemble des équipes de Shark Robotics, c’est la résilience et le courage des Ukrainiens. Nous avons accueilli à plusieurs reprises des délégations ukrainiennes, notamment des pompiers venus se former chez nous, et nos équipes se sont rendues en Ukraine à plusieurs reprises.
Ce qui frappe, c’est leur capacité à garder le sourire, à rester combatifs, à se lever chaque matin et à aller de l’avant, malgré une situation extrêmement éprouvante depuis plus de trois ans. Cette résilience est impressionnante. C’est un véritable exemple pour nous, Européens, et pour les Français.
Un podcast sur l’Ukraine par Ukraine Crisis Media Center. Un podcast enregistré en Ukraine et par des Ukrainiens raconte la résistance ukrainienne face à l’agression russe et donne des explications sur l’histoire de l’Ukraine, sa société et sa culture.
Le projet est soutenu par the International Renaissance Foundation.

