{"id":340041,"date":"2025-07-04T15:54:39","date_gmt":"2025-07-04T12:54:39","guid":{"rendered":"https:\/\/uacrisis.org\/?p=340041"},"modified":"2025-07-04T15:54:44","modified_gmt":"2025-07-04T12:54:44","slug":"ukraine-en-flammes-86","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/uacrisis.org\/fr\/ukraine-en-flammes-86","title":{"rendered":"L\u2019Ukraine en guerre, vue par une po\u00e8te &#8211; l\u2019entretien avec H\u00e9l\u00e8ne L\u00e9pine"},"content":{"rendered":"\n\n\n<p><em>Comment l\u2019Ukraine d\u2019aujourd\u2019hui est vue par une po\u00e8te qu\u00e9b\u00e9coise? Quelle image po\u00e9tique&nbsp; correspond le mieux au pays \u00e9puis\u00e9 mais r\u00e9sistant? Dans ce podcast nous rencontrons H\u00e9l\u00e8ne L\u00e9pine, autrice qu\u00e9b\u00e9coise, membre du PEN Qu\u00e9bec,&nbsp; titulaire du prix Ren\u00e9-Leynaud, remis \u00e0 Lyon en 2022 pour son ouvrage po\u00e9tique \u201cLe C\u0153ur en joue\u201d. H\u00e9l\u00e8ne a parcouru une grande partie du globe:&nbsp; \u00e9tudi\u00e9 en Bulgarie, travaill\u00e9 \u00e0 Moscou, v\u00e9cu en R\u00e9publique dominicaine et dans les Cara\u00efbes. Elle a notamment visit\u00e9 la Syrie en 2008. En 2025 elle s\u2019est rendue en Ukraine pour d\u00e9couvrir le pays en guerre.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<h4><strong>Bonjour H\u00e9l\u00e8ne, vous \u00eates po\u00e8te, membre de PEN Qu\u00e9bec, vous avez re\u00e7u le prix Ren\u00e9-Leynaud et aujourd\u2019hui vous \u00eates ici en Ukraine. Pourquoi ce voyage et qu&#8217;est-ce qui vous a inspir\u00e9e \u00e0 traverser la moiti\u00e9 du globe pour arriver \u00e0 la gare de Kyiv?&nbsp;<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>Je pourrais vous dire d&#8217;embl\u00e9e que bien s\u00fbr j&#8217;ai eu un int\u00e9r\u00eat tr\u00e8s tr\u00e8s jeune pour tout ce qui \u00e9tait la partie slave du monde et mon passage \u00e0 Kyiv alors que j&#8217;\u00e9tudiais le russe a \u00e9t\u00e9 marquant dans une certaine mesure. Mais c&#8217;est v\u00e9ritablement beaucoup plus la situation actuelle qui m&#8217;a guid\u00e9e dans ce choix de venir. Cette n\u00e9cessit\u00e9, en quelque sorte, d&#8217;\u00eatre parmi vous, avec vous, par solidarit\u00e9 et aussi par admiration pour cet esprit de r\u00e9sistance qui est quand m\u00eame un peu hors du commun. Et puis r\u00e9cemment, enfin, je dirais, r\u00e9cemment, l&#8217;attention est un peu dirig\u00e9e vers notre voisin du Sud, un petit peu plus \u00e9loign\u00e9, le regard est un peu plus d\u00e9tourn\u00e9 de l&#8217;Ukraine qu&#8217;il ne l&#8217;\u00e9tait auparavant. Et puis les amiti\u00e9s aussi, les amiti\u00e9s tant po\u00e9tiques que locales avec des Ukrainiens, des Ukrainiennes. Il faut dire que j&#8217;\u00e9tais attir\u00e9e par ces gens d\u00e9j\u00e0 d&#8217;embl\u00e9e par la secousse terrible \u00e0 laquelle ils font face et continuent de faire face. Alors tout \u00e7a m&#8217;a men\u00e9e \u00e0accepter avec enthousiasme l&#8217;id\u00e9e du projet, m\u00eame si dans ma vie c&#8217;\u00e9tait peut-\u00eatre un moment particulier.<\/p>\n\n\n\n<h4><strong>Nous sommes au centre de Kyiv. Nous sommes \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres du Ma\u00efdan, la place cl\u00e9 de l&#8217;Ukraine. Vous \u00eates titulaire du prix Ren\u00e9-Leynaud, remis \u00e0 Lyon en 2022. C\u2019\u00e9tait pour votre ouvrage po\u00e9tique \u201cLe C\u0153ur en joue\u201d, n\u2019est-ce pas?&nbsp;<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>C&#8217;est un prix int\u00e9ressant dans le sens o\u00f9 il va exactement dans le sens de mes pr\u00e9occupations. C&#8217;est un prix qui est accord\u00e9 \u00e0 un ouvrage, comme le disent les organisateurs, un ouvrage n\u00e9cessaire aux jours bless\u00e9s d&#8217;aujourd&#8217;hui.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, je dois dire que, justement, pour ce qui est de la Syrie, o\u00f9 j&#8217;avais voyag\u00e9 avant 2011, j&#8217;ai fait des amiti\u00e9s avec des femmes, des jeunes \u00e9tudiantes. La terrible r\u00e9pression qu&#8217;il y a eue dans ce pays, et puis ce qui a dur\u00e9, dure encore, en fait, dure, et a \u00e9t\u00e9 un peu r\u00e9tabli, mais rien n&#8217;est tout \u00e0 fait r\u00e9solu.<\/p>\n\n\n\n<p>Parler justement d&#8217;une blessure importante, c&#8217;est quelque chose qui m&#8217;a toujours pr\u00e9occup\u00e9e dans la vie. Les blessures tant sur le plan personnel des individus que des soci\u00e9t\u00e9s et tout, le moment o\u00f9 il y a une fracture,dans une vie et comment, in\u00e9vitablement, forc\u00e9ment, la vie nous demande de renouer avec elle, d&#8217;aller vers l&#8217;avant et de, en quelque sorte, tracer un chemin, comme le dit le po\u00e8te Machado. Camino se hace al andar. Al andar se hace camino. Et on ne peut pas revenir en arri\u00e8re. On trace le chemin pas \u00e0 pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, en quelque sorte, c&#8217;est un petit peu \u00e0 la fois cette impuissance, quand je dis le c\u0153ur en joue, le c\u0153ur est donc tenu en joue devant la terrible r\u00e9alit\u00e9, mais en m\u00eame temps, il y a cette n\u00e9cessit\u00e9 d&#8217;aller au-del\u00e0 de l&#8217;impuissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pour moi \u00e7a passe par les mots, \u00e7a passe par le d\u00e9sir de m&#8217;approcher, de regarder, non pas de comprendre d&#8217;une fa\u00e7on n\u00e9cessairement tr\u00e8s pr\u00e9cise ou analytique, mais de saisir un peu o\u00f9 sont les blessures, les fissures, les fractures,mais aussi ce qui va germer, un peu de potentiel de vie, de retour vers la beaut\u00e9, vers la libert\u00e9. Je sais qu&#8217;il y a un aspect un peu na\u00eff \u00e0 tout \u00e7a, mais je crois que la vie est plus forte que la mort. Et puis ici, on sent tr\u00e8s, tr\u00e8s bien cet appel du mouvement de la vie, cette force. C&#8217;est une des impressions majeures de ce voyage.<\/p>\n\n\n\n<h4><strong>Vous \u00eates bien ici \u00e0 Kyiv, en Ukraine, et durant les temps aussi difficiles o\u00f9 les fractures et les ruptures sont tellement multiples parce qu&#8217;on est en pleine guerre. Mais c&#8217;est aussi une terre de po\u00e8tes, on dit souvent qu\u2019on n&#8217;a jamais vu une telle renaissance po\u00e9tique ou une telle importance accord\u00e9e \u00e0 la po\u00e9sie que pendant justement ce temps v\u00e9ritablement tragique o\u00f9 il y a la mort, o\u00f9 il y a des blessures, o\u00f9 il y a le danger. Vous avez pu constater vous-m\u00eame en dormant quelques minutes \u00e0 Kyiv que le danger est tout \u00e0 fait physique, qu&#8217;il est tout \u00e0 fait r\u00e9el et qu&#8217;il peut toucher tout un chacun.<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<h4><strong>Quelles sont vos premi\u00e8res impressions de la sc\u00e8ne po\u00e9tique, des rencontres que vous avez faites pendant ces jours actifs, qui vous ont renforc\u00e9e peut-\u00eatre dans votre conviction que la po\u00e9sie est l\u00e0 o\u00f9 il y a justement cette trag\u00e9die, cette rupture.<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>Elle est pr\u00e9sente encore plus quand on a besoin d&#8217;elle. Oui, et je vous dirais, si vous me permettez, c&#8217;est la po\u00e9sie aussi. J&#8217;ai peut-\u00eatre oubli\u00e9 de mentionner cet aspect absolument essentiel dans les motivations qui ont fait que je suis ici. La po\u00e9sie m&#8217;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 parvenue gr\u00e2ce \u00e0 des ouvrages.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, en particulier des ouvrages dont la traduction a \u00e9t\u00e9 assur\u00e9e par Ella Yevtushenko. Alors, il y a cette anthologie formidable qui a \u00e9t\u00e9 faite avec Bruno Doucet en France et qui me permettait de d\u00e9couvrir, parce que mon ignorance \u00e9tait quand m\u00eame grande, outre les grands noms, et de d\u00e9couvrir, en partant de la po\u00e9sie actuelle des jeunes, et en remontant vers la po\u00e9sie ant\u00e9rieure, de d\u00e9couvrir une po\u00e9sie tr\u00e8s vivante, mais d&#8217;autant plus vivante aujourd&#8217;hui que le mode d&#8217;expression est un mode d&#8217;expression marqu\u00e9 par cette double vie, la vie bouscul\u00e9e par la guerre, la vie qui s&#8217;introduit dans l&#8217;appartement, dans la maison, dans tout, et qui est \u00e0 la fois, comment dire, une vie menac\u00e9e et une vie qui est aussi&#8230; qui est comme nourrie. Alors, il y avait cette po\u00e9sie-l\u00e0, et particuli\u00e8rement au Qu\u00e9bec, on a eu aussi la po\u00e9sie venue, encore une fois, gr\u00e2ce \u00e0 Ella Yevtushenko, qui a \u00e9t\u00e9 invit\u00e9e par une po\u00e8te de chez nous \u00e0 faire une revue qui portait seulement sur l&#8217;Ukraine. Et encore l\u00e0, on a d\u00e9couvert d&#8217;autres noms, d&#8217;autres po\u00e8tes. C&#8217;est tr\u00e8s, tr\u00e8s vivant. Et les po\u00e8tes qu\u00e9b\u00e9coises ont r\u00e9pondu, en quelque sorte, dans le m\u00eame ouvrage. Alors, la po\u00e9sie est peut-\u00eatre le mode d&#8217;expression qui a le plus r\u00e9sonn\u00e9 \u00e0 mes oreilles et r\u00e9sonne encore ici.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J&#8217;ai eu le plaisir de rencontrer deux personnes, deux artistes, donc cette po\u00e8te, Ella Yevtushenko, dont la po\u00e9sie est marqu\u00e9e par la concr\u00e9tisation, des choses tr\u00e8s, tr\u00e8s concr\u00e8tes et qui parlent de l&#8217;urgence de vivre.<\/p>\n\n\n\n<p>Et par une artiste, Olesya Drashkaba, chez toutes les deux, il y a cette charge po\u00e9tique qui dit \u00ab Allez \u00bb.Rien n&#8217;est simple, mais poursuivons. Et poursuivons en ne m\u00e9nageant pas non plus la v\u00e9rit\u00e9. On dit, on fait, il y a des images tr\u00e8s tr\u00e8s fortes, mais en m\u00eame temps, on propose. On propose des images, des images avec une certaine acuit\u00e9 du regard et une acuit\u00e9 des sens. Les perceptions sont accrues.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je trouve \u00e7a particuli\u00e8rement int\u00e9ressant. Les perceptions sont accrues, ce qui est peut-\u00eatre, pour mon \u0153il, invisible devient visible gr\u00e2ce \u00e0 la po\u00e9sie, gr\u00e2ce \u00e0 l&#8217;art de cette artiste. Et puis c&#8217;est quelque chose qui a \u00e9veill\u00e9 mon regard en \u00e9tant ici, bien que d&#8217;embl\u00e9e, j&#8217;aie \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s frapp\u00e9e par la superposition de deux r\u00e9alit\u00e9s. Un peu comme la belle ville de Kyiv avec ses collines, le haut et le bas, et il y a une esp\u00e8ce de survie, pas la survie, la survie o\u00f9 autre chose se per\u00e7oit, se sent. Et gr\u00e2ce \u00e0 cette attention accrue et que je ressens chez les gens et qui m&#8217;a port\u00e9e \u00e0 \u00eatre beaucoup plus attentive aussi, il y a aussi cette image qui me frappe, il y a la ville fleurie.<\/p>\n\n\n\n<p>La ville fleurit avec le printemps. Et puis, il y a la ville en alerte. Et c&#8217;est comme le haut et le bas. La ville fleurit, c&#8217;est ce que l&#8217;on voit. Et la ville en alerte, c&#8217;est l&#8217;abri o\u00f9 l&#8217;on doit descendre la nuit, c&#8217;est la ville aux aguets, c&#8217;est la crainte, c&#8217;est l&#8217;angoisse.<\/p>\n\n\n\n<p>Et ce n&#8217;est pas tellement mon angoisse, parce que je me sens tout \u00e0 fait privil\u00e9gi\u00e9e dans le sens o\u00f9 pour moi, dans le temps, c&#8217;est tr\u00e8s limit\u00e9. Par contre, je sens tr\u00e8s, tr\u00e8s bien que pour ces gens que j&#8217;ai rencontr\u00e9s, c&#8217;est quelque chose qui est pr\u00e9sent, mais que l&#8217;esprit pensant essaie de surmonter.<\/p>\n\n\n\n<p>C&#8217;est une, probablement, cette angoisse nourrit toutes les sensations, les perceptions, mais aussi le d\u00e9sir, le d\u00e9sir de surmonter. Et je trouve que tout le monde vit un peu, \u00e0 la fois, pas tout le monde, comment dire, les personnes avec qui j&#8217;ai parl\u00e9, vivent beaucoup, beaucoup de l&#8217;esprit. L&#8217;esprit, on pense, on note, on r\u00e9fl\u00e9chit. Mais aussi, on sent tr\u00e8s, tr\u00e8s bien quand l&#8217;urgence du d\u00e9sir, quand il est temps d&#8217;admirer quelque chose, de prendre un verre de vin, de d\u00e9cider de rire. On le fait \u00e0 plein. Il n&#8217;y a pas de mesure. On fait les choses \u00e0 fond. Et c&#8217;est tr\u00e8s frappant.<\/p>\n\n\n\n<h4><strong>Comme on dit souvent, les nuits ici font survie et apr\u00e8s durant les jours on vit. Il faut aussi pr\u00e9ciser que nous nous retrouvons dans une saison tout \u00e0 fait splendide parce que nous sommes au printemps, au d\u00e9but de l&#8217;\u00e9t\u00e9.<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<h4><strong>Cela me fait penser \u00e0 une autre ligne d&#8217;une autre po\u00e8te ukrainienne, Yaryna Tchornohouz, qui d&#8217;ailleurs aujourd&#8217;hui est traduite par Ella Yevtushenko et dont le livre va sortir en France \u00e0 l&#8217;automne 2025 aux \u00e9ditions Tripode. Et donc il y a cette ligne qui est tout \u00e0 fait marquante et qui r\u00e9sume en fait la situation. Elle dit, \u201cl&#8217;Ukraine c&#8217;est un pays o\u00f9 on n&#8217;oublie pas les hivers\u201d.<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<h4><strong>Plusieurs \u00e9v\u00e9nements majeurs, les r\u00e9volutions par exemple, la derni\u00e8re, Euroma\u00efdan, c&#8217;est l&#8217;hiver, c&#8217;est novembre 2013 jusqu&#8217;\u00e0 f\u00e9vrier 2014. La grande invasion russe, c&#8217;est f\u00e9vrier 2022, donc l&#8217;hiver qui est \u00e9prouvant, qui est long comme au Canada, comme au Qu\u00e9bec aussi, pareil, avec des temp\u00e9ratures tr\u00e8s basses, avec des \u00e9preuves physiques tr\u00e8s importantes.<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<h4><strong>Mais apr\u00e8s cette p\u00e9riode hivernale, vient toute cette beaut\u00e9 que vous constatez, toutes ces fleurs, \u00e0 commencer par les marronniers qui ne sont plus l\u00e0, sur la rue Khreshchatyk, mais qui \u00e9taient l\u00e0 il y a quelques semaines seulement, avec ces arbres splendides.<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<h4><strong>Je reviens \u00e0 votre exp\u00e9rience syrienne, parce que dans votre livre, vos textes po\u00e9tiques sont intercal\u00e9s, m\u00eal\u00e9s avec les illustrations de Dima Karout, qui est canadienne d&#8217;origine syrienne.&nbsp;<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<h4><strong>On compare souvent, en fait, la guerre en Syrie avec la guerre en Ukraine, parce que l&#8217;agresseur est le m\u00eame, parce que derri\u00e8re le r\u00e9gime de Bachar el-Assad, nous retrouvons souvent la Russie, et donc les m\u00e9thodes employ\u00e9es, comme par exemple les bombardements, et on a beaucoup compar\u00e9 Alep par exemple, avec Marioupol, une ville o\u00f9 on n&#8217;a plus acc\u00e8s parce que c&#8217;est en occupation russe.&nbsp;<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<h4><strong>Quels \u00e9chos syriens vous reviennent quand vous \u00eates ici en Ukraine ? Est-ce que vous voyez les similitudes ou bien en m\u00eame temps vous voyez aussi les divergences dans le traitement de la situation, dans le traitement politique de la situation ?<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>Je vais le dire avec une certaine r\u00e9serve parce que mes contacts sont plus limit\u00e9s maintenant. Mais je pense que d&#8217;embl\u00e9e, ce qui frappe, c&#8217;est toute la question du non-respect de la vie civile. Bien s\u00fbr, il y a eu la Tch\u00e9tch\u00e9nie, il y a eu d&#8217;autres choses avant, mais l\u00e0, c&#8217;\u00e9tait le non-respect de cette vie civile, le non-respect de ce qui a \u00e9t\u00e9 un tr\u00e9sor d&#8217;humanit\u00e9 aussi, parce qu&#8217;Alep, c&#8217;\u00e9tait une ville aussi de la diversit\u00e9, de l&#8217;\u00e9change. Alors il y a quelque chose o\u00f9 il me semble qu&#8217;il y a ce non-respect qui est terrible et puis qui semble s&#8217;\u00e9tablir comme un mode guerrier, sans \u00e9thique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h4><strong>Une guerre totale, comme on appelle \u00e7a. Une guerre totale qui ne respecte rien.<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>Par contre, dans ce que j&#8217;ai pu \u00e0 la fois lire ou discuter avec les gens que j&#8217;ai connus, il y a cette m\u00eame &#8211; le mot me semble trop faible &#8211; r\u00e9silience. Il y a ce m\u00eame courage, disons. Ce m\u00eame courage pour dire, bon, \u00e7a y est.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a y est, on se rel\u00e8ve, on poursuit. Il y a une n\u00e9cessit\u00e9 aussi de se ressaisir parce qu&#8217;il y a les enfants aussi. Alors dans les deux cas, j&#8217;entends beaucoup parler aussi des enfants. J&#8217;entends parler du fait qu&#8217;on met de c\u00f4t\u00e9, on se met un peu de c\u00f4t\u00e9 pour la famille, aider \u00e0 nourrir une vision d&#8217;avenir, m\u00eame si elle chancelle parfois dans l&#8217;esprit des gens qui soutiennent les enfants. Mais ce qui me frappe toujours, c&#8217;est l&#8217;esp\u00e8ce de coh\u00e9rence, de coh\u00e9sion du groupe quand on d\u00e9cide, bon, \u00e7a y est l\u00e0, on agit, on \u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, nos efforts vont dans le sens d&#8217;une remise en marche sur un sentier m\u00e9connu, inconnu. Des fois, c&#8217;est le d\u00e9placement. Des fois, c&#8217;est demeurer sur place.<\/p>\n\n\n\n<p>Et dans le cas de Dima Karout, c&#8217;est un d\u00e9placement, c&#8217;est la volont\u00e9 de faire en sorte que l&#8217;art parle, parle \u00e0 tous, non seulement aux Syriens, mais aussi \u00e0 ceux qui ne connaissent rien de tout cela. Et maintenant, on est toujours en contact. Je viens de lui parler en venant vers l&#8217;Ukraine.<\/p>\n\n\n\n<p>Et \u00e0 Londres, elle entretient elle-m\u00eame cette esp\u00e8ce de conversation tant avec le public britannique qu&#8217;avec les d\u00e9plac\u00e9s des&nbsp; pays du monde arabe ou du monde africain o\u00f9 il y a un probl\u00e8me. Elle entretient ce qu&#8217;elle appelle cette conversation sur la n\u00e9cessit\u00e9 non pas de rester accroch\u00e9e aux images de destruction, mais d&#8217;essayer de progresser, de fournir \u00e0 ceux qui sont de g\u00e9n\u00e9ration plus jeune, mais qui souffrent et qui n&#8217;ont pas la m\u00eame fondement solide dans leur petite vie, de leur fournir, justement, quelque chose qui est presque une maison, b\u00e2tir maison sans maison.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je sens ce d\u00e9sir de b\u00e2tir maison, m\u00eame si la maison s&#8217;est \u00e9croul\u00e9e. Bien s\u00fbr, avec tout ce que \u00e7a suppose de tristesse, de drame. Puis l\u00e0-dessus, je voudrais bien sp\u00e9cifier que j&#8217;en parle avec un peu de g\u00eane, parce que ce n&#8217;est pas moi qui souffre. D&#8217;ailleurs, je pense que vraiment, \u00e7a doit \u00eatre clair pour toute personne qui nous \u00e9coute. Moi, je me sens privil\u00e9gi\u00e9e, je n&#8217;ai pas eu \u00e0 vivre une telle vie. Alors, je n&#8217;ai pas \u00e0 vivre dans ces circonstances, mais je ne peux faire autrement que de ressentir des choses.<\/p>\n\n\n\n<h4><strong>&nbsp;De rendre compr\u00e9hensible aux autres et faire les autres sentir ce que vous sentez en tant que po\u00e8te et le mettre en mots.Pour que les autres comprennent, j&#8217;aime beaucoup votre expression de la \u201cmaison sans maison\u201d, parce qu&#8217;on dit souvent, on essaie d&#8217;expliquer que les bombardements de la population civile qui font perdre leur maison, ce n&#8217;est pas uniquement les biens mat\u00e9riels, il ne s&#8217;agit pas de perdre des murs ou bien perdre un toit, \u00e7a veut dire perdre tout un monde, parce que ce sont l\u00e0 des toits ou des murs o\u00f9 il y avait toute une petite vie, tout un petit univers avec une famille, c&#8217;est l&#8217;endroit o\u00f9 les enfants ont grandi, c&#8217;est l\u00e0 o\u00f9 il y a ta biblioth\u00e8que ou tes livres favoris, c&#8217;est l\u00e0 o\u00f9 il y a quelque chose qui te rappelle ton pass\u00e9. Donc ce sont une multitude, une centaine de milliers de maisons qui sont d\u00e9truites, qui restent dans les esprits. On parle souvent avec les d\u00e9plac\u00e9s, des gens dont la maison est en occupation, par exemple.<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<h4><strong>Elle est d\u00e9truite et puis ces gens portent cette maison avec eux toute leur vie, m\u00eame si cette maison n&#8217;est plus ni physiquement, elle n&#8217;est que dans leur m\u00e9moire, mais cette maison, d&#8217;une mani\u00e8re ou d&#8217;une autre, elle ne dispara\u00eet pas. Et dans votre voix, dans votre engagement, il y a cette dimension f\u00e9minine, de l&#8217;engagement f\u00e9minin, qui est important, parce que vous avez fond\u00e9, \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur de PEN Qu\u00e9bec, un Comit\u00e9 Femmes. C&#8217;est quoi, cette solidarit\u00e9 entre femmes ?&nbsp;<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>C&#8217;est justement, probablement cette esp\u00e8ce de position o\u00f9, en quelque sorte, on est oblig\u00e9e d&#8217;\u00eatre dans le regard et non pas dans l\u2019action, mais il y a quand m\u00eame ce besoin de partager et de faire entendre, justement, les voix des personnes qui sont priv\u00e9es de haut-parleurs, mais pire encore, priv\u00e9es m\u00eame du droit de parole.<\/p>\n\n\n\n<p>Priv\u00e9es du droit de faire entendre la po\u00e9sie ou la traduction, que ce soit des femmes journalistes, des femmes traductrices, des po\u00e8tes, des essayistes. Alors, dans notre esprit, c&#8217;\u00e9tait bon. Allez, nous, on a la possibilit\u00e9 de faire des jumelages avec des personnes dont la voix est compl\u00e8tement inaudible et demeure \u00e9teinte pour des circonstances de r\u00e9pression. Alors, prenons les textes, lisons les textes. Il y a tout le moins, si on ne poss\u00e9dait pas les textes au d\u00e9but, c&#8217;\u00e9tait un peu plus compliqu\u00e9. Mais l\u00e0, on a trouv\u00e9 de plus en plus de voix pour y parvenir, de canaux. Mais l&#8217;id\u00e9e \u00e9tait de faire entendre, donc de lire, ou d&#8217;\u00e9crire \u00e0 ces personnes. Alors il y a toute cette question de l&#8217;adresse \u00e0 la personne \u00e0 qui on peut \u00eatre facilement jumel\u00e9e par int\u00e9r\u00eat par d\u00e9sir particulier de faire entendre cette voix-l\u00e0, sans qu&#8217;il y ait n\u00e9cessairement de parent\u00e9 d\u2019int\u00e9r\u00eat. Mais c\u2019est v\u00e9ritablement comme \u00e7a que les choses se sont produites. On a fait des spectacles avec de la musique. Il y a eu \u00e9norm\u00e9ment d&#8217;activit\u00e9s et \u00e7a se poursuit. \u00c7a se poursuit \u00e0 plus ou moins grande \u00e9chelle selon les ann\u00e9es. Maintenant, moi, je suis moins active de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0 pour, justement, nos centres d&#8217;int\u00e9r\u00eat se d\u00e9placent ou on laisse la place \u00e0 d&#8217;autres parce qu&#8217;il y a toujours ces bons mouvements de la rel\u00e8ve.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais c&#8217;est tr\u00e8s important, \u00e7a continue d&#8217;\u00eatre tr\u00e8s vivant, et au PEN Qu\u00e9bec, il y a ce d\u00e9sir de faire conna\u00eetre, ce d\u00e9sir de laisser la voix libre pour que les \u0153uvres parviennent \u00e0 leur lectorat.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h4><strong>Pour vous comme po\u00e8te, pour chaque po\u00e8te, en fait, ce qui compte beaucoup, c\u2019est le rapport intime \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9. Et donc, on peut facilement imaginer que vous aviez une id\u00e9e de ce que vous alliez voir en Ukraine. L\u00e0, vous arrivez \u00e0 la fin de votre voyage. Il n&#8217;est pas encore termin\u00e9. Vous restez encore en Ukraine quelques jours, mais vous avez d\u00e9j\u00e0 pu voir des choses.<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<h4><strong>Qu\u2019est-ce qui vous a surpris ? C\u2019est-\u00e0-dire, qu\u2019est-ce qui a trahi vos id\u00e9es, en fait, de ce que vous alliez voir ? Est-ce que vous \u00e9tiez surprise par quelque chose ? Et qu\u2019est-ce qui vous a marqu\u00e9e?<\/strong>&nbsp;<\/h4>\n\n\n\n<p>Vous savez, je crois que je d\u00e9couvre une diversit\u00e9. Il y a une diversit\u00e9 linguistique. Il y a une diversit\u00e9 de mentalit\u00e9s. Et parmi les gens qui me parlent, malgr\u00e9 cette coh\u00e9rence et cette coh\u00e9sion qui les fait agir, \u0153uvrer comme dans une certaine mission de remise en route, il y a quand m\u00eame cette qualit\u00e9 des voix qui est diff\u00e9rente o\u00f9 on entend la diversit\u00e9, la diversit\u00e9 de provenance, la diversit\u00e9 aussi de l&#8217;identit\u00e9, l&#8217;identification \u00e0 l&#8217;Ukraine est diff\u00e9rente. Alors, c\u2019est cette diversit\u00e9-l\u00e0 qui est peut-\u00eatre ce qui m\u2019a surprise davantage parce que dans ma t\u00eate, \u00e0 moi, tout le monde \u00e9tait dans une forme, une certaine unit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne dis pas qu&#8217;elle n&#8217;est pas l\u00e0, non. C\u2019est pour \u00e7a que je ne voudrais pas m\u2019aventurer sur un plan qui n\u2019est pas, comment dire, de l\u2019ordre po\u00e9tique. J\u2019en parlerai dans la mesure o\u00f9 je serais capable de fournir des images o\u00f9 je vois autant de fleurs et d\u2019arbres et de vari\u00e9t\u00e9s de tout cela, mais qui forment un paysage unique.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors \u00e7a, c\u2019est peut-\u00eatre cette diversit\u00e9-l\u00e0 qui va rester, m\u00eame en image, mais qui n\u2019emp\u00eache pas la force de l\u2019unit\u00e9. Donc un pays qui est tr\u00e8s vari\u00e9, qui est tr\u00e8s diversifi\u00e9, \u00e9videmment.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h4><strong>Et encore, vous \u00eates ici au moment de l\u2019unit\u00e9 sans pr\u00e9c\u00e9dent. On peut imaginer combien le pays est diff\u00e9rent quand il n\u2019y avait pas ce d\u00e9fi existentiel devant tout un pays, tout un peuple, toutes les voix et donc combien on \u00e9tait tr\u00e8s diff\u00e9rents avant cela et on le sera peut-\u00eatre apr\u00e8s. C\u2019est cette diversit\u00e9-l\u00e0 qui est aussi synonyme de ce qu\u2019on appelle le monde libre.<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>Oui, c\u2019est ce que j\u2019allais dire. Il y a quelque chose de tr\u00e8s positif dans \u00e7a. Parce que la cr\u00e9ation, toute cette diversit\u00e9-l\u00e0 est dans un moment aussi de cr\u00e9ation, d\u2019un pr\u00e9sent, de la suite des choses. Alors, il y a un potentiel tr\u00e8s fort dans cette diversit\u00e9-l\u00e0. Et ce n\u2019est pas un r\u00eave unique, mais c\u2019est un r\u00eave color\u00e9 de diff\u00e9rentes nuances. Avec des couleurs diff\u00e9rentes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h4><strong>La derni\u00e8re question, est-ce qu\u2019on peut attendre un autre recueil po\u00e9tique ou quelques po\u00e9sies suite \u00e0 ce voyage en Ukraine?&nbsp;<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>\u00c9coutez, je pense que ce serait mon v\u0153u le plus cher que, oui, que naissent des po\u00e8mes de tout cela. Pour le moment, je suis submerg\u00e9e par les impressions et j\u2019imagine que la po\u00e9sie, de toute fa\u00e7on, elle doit se d\u00e9poser avant de surgir en mots et en images.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne commande pas ces choses, mais je vais m\u2019asseoir pour laisser venir, laisser venir. Et puis, il y a une autre chose que j\u2019ajouterais aussi, tout simplement en revenant au prix Ren\u00e9 Leynaud, si vous me permettez. Nous sommes le 13 juin aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p>Et Ren\u00e9 Leynaud a \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 34 ans, le 13 juin 1944. Alors, il y a quelque chose o\u00f9, pour moi, d\u00e9j\u00e0, \u00e7a fait image. Et puis je me disais, non,, il y a tout cet aspect-l\u00e0 d\u2019une jeunesse fauch\u00e9e. Et d\u00e9j\u00e0, c\u2019est une autre image. Puis je me dis, tout \u00e7a s\u2019ajoute et ce ne sont pas des vers qui s\u2019alignent, des lignes qui se suivent, un discours qui prend forme, mais ce sont certainement des images, et je pense \u00e0 des jeunes, \u00e0 un jeune homme en particulier \u00e0 qui j\u2019ai parl\u00e9, \u00e0 Bila Tserkva, justement, un jeune soldat du m\u00eame \u00e2ge. Et \u00e7a me frappe beaucoup. Ces images-l\u00e0 vont rester. J\u2019esp\u00e8re beaucoup pouvoir livrer quelques po\u00e8mes \u00e0 la suite de mon s\u00e9jour en Ukraine. Qui aurait l\u2019Ukraine au c\u0153ur.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comment l\u2019Ukraine d\u2019aujourd\u2019hui est vue par une po\u00e8te qu\u00e9b\u00e9coise? Quelle image po\u00e9tique&nbsp; correspond le mieux au pays \u00e9puis\u00e9 mais r\u00e9sistant? Dans ce podcast nous rencontrons H\u00e9l\u00e8ne L\u00e9pine, autrice qu\u00e9b\u00e9coise, membre du PEN Qu\u00e9bec,&nbsp; titulaire du prix Ren\u00e9-Leynaud, remis \u00e0 Lyon en 2022 pour son ouvrage po\u00e9tique \u201cLe C\u0153ur en joue\u201d. 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