{"id":346007,"date":"2025-10-20T13:18:46","date_gmt":"2025-10-20T10:18:46","guid":{"rendered":"https:\/\/uacrisis.org\/?p=346007"},"modified":"2025-10-20T13:18:53","modified_gmt":"2025-10-20T10:18:53","slug":"ukraine-en-flammes-89","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/uacrisis.org\/fr\/ukraine-en-flammes-89","title":{"rendered":"\u00catre m\u00e8re pendant la guerre &#8211; entretien avec Iryna Slavinska"},"content":{"rendered":"\n\n\n<p><em>Comment oser donner la vie pendant la guerre? Comment le quotidien familial est-il perturb\u00e9 par la r\u00e9alit\u00e9 de la guerre? Que sait-on du f\u00e9minisme en Ukraine? Nous en discutons avec Iryna Slavinska, journaliste, r\u00e9dactrice en chef de la Radio Culture, auteure des livres sur le f\u00e9minisme en Ukraine.&nbsp; Iryna a eu son premier&nbsp; fils en 2024, \u00e0 Kyiv.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Bonjour&nbsp; Iryna. Aujourd\u2019hui, nous allons parler de ce que signifie \u00eatre m\u00e8re en temps de guerre. Tu es aussi connue comme autrice de livres sur le f\u00e9minisme, sur le r\u00f4le des femmes dans la vie sociale et politique ukrainienne. Ma premi\u00e8re question, peut-\u00eatre un peu surprenante: comment expliquer la d\u00e9cision d\u2019avoir un enfant, de devenir m\u00e8re, dans un contexte de guerre ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je pense que \u00ab d\u00e9cision \u00bb, c\u2019est un grand mot. Dans les familles, les enfants arrivent comme un don. Mais c\u2019est vrai que j\u2019ai beaucoup r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 la vie que conna\u00eetrait mon fils \u2014 que conna\u00eetrait notre fils \u2014 en Ukraine en flammes.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce matin encore, en venant \u00e0 pied vers ce studio, j\u2019ai vu une c\u00e9r\u00e9monie d\u2019adieu \u00e0 un soldat ukrainien. Il y avait une minute de silence, les voitures passaient lentement\u2026 Et une fois de plus, je me suis dit : voil\u00e0 le monde dans lequel notre fils grandit.<\/p>\n\n\n\n<p>Ses parents voient d\u00e9j\u00e0 ce genre d\u2019\u00e9v\u00e9nements au quotidien; il y a souvent des c\u00e9r\u00e9monies dans les \u00e9glises, dans notre quartier\u2026 Et c\u2019est un b\u00e9b\u00e9, comme d\u2019autres b\u00e9b\u00e9s, qui peut rencontrer ce genre de r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame sur l\u2019aire de jeux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00catre m\u00e8re en temps de guerre, c\u2019est aussi devoir expliquer \u00e0 un tout petit enfant ce qui se passe: qui sont ces gens, ces voitures, cette musique, ce silence\u2026C\u2019est \u00e0 cela que je pensais quand nous attendions sa naissance.Oui, ce n\u2019est pas facile, si je peux \u00eatre franche. Mais en m\u00eame temps, c\u2019est la vie que nous partageons ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Tu as donn\u00e9 naissance \u00e0 ton fils en 2024 \u2014 une ann\u00e9e qui, selon les d\u00e9mographes, a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par un record n\u00e9gatif des naissances en Ukraine. Nous avons consult\u00e9 les statistiques tout \u00e0 l\u2019heure: \u00e0 peine 177 000 enfants sont n\u00e9s en 2024. C\u2019est le niveau le plus bas depuis l\u2019ann\u00e9e de l\u2019ind\u00e9pendance ukrainienne. Les raisons, \u00e9videmment, sont tr\u00e8s claires : la guerre, le d\u00e9part de nombreuses familles, de femmes et d\u2019enfants \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, et aussi l\u2019absence des p\u00e8res, puisque selon la loi martiale, les hommes sont mobilis\u00e9s.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><br>Il y a aussi des femmes qui servent dans l\u2019arm\u00e9e, et qui ont d\u00e9cid\u00e9 de remettre \u00e0 plus tard leur d\u00e9cision de devenir m\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mais revenons \u00e0 ton exp\u00e9rience personnelle, car elle est tr\u00e8s parlante. Selon toi, qu\u2019est-ce qui a chang\u00e9 dans le d\u00e9roulement d\u2019une grossesse en temps de guerre \u2014 avec les coupures d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, les bombardements, le suivi m\u00e9dical, ou encore la naissance elle-m\u00eame, \u00e0 la maternit\u00e9 ?&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Moi, personnellement, j\u2019ai eu de la chance. Ma grossesse s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e pendant une p\u00e9riode relativement calme. Bien s\u00fbr, il y avait les alertes a\u00e9riennes, mais il y a eu quelques mois sans bombardements massifs, un certain silence relatif \u2014 disons, seulement les drones, mais pas les missiles, ce qui est d\u00e9j\u00e0 beaucoup.<br>Cela dit, il y avait aussi des nuits compliqu\u00e9es, que nous passions dans l\u2019abri avec mon mari. J\u2019\u00e9tais enceinte, et \u00e9videmment, ces nuits-l\u00e0 \u00e9taient tr\u00e8s charg\u00e9es \u00e9motionnellement.<\/p>\n\n\n\n<p>Si on parle de l\u2019exp\u00e9rience d\u2019accoucher, aujourd\u2019hui les maternit\u00e9s ukrainiennes doivent obligatoirement disposer d\u2019un abri anti-bombes. Certaines femmes ont donc d\u00fb vivre tout le processus de l\u2019accouchement dans ces abris. Nous, heureusement, nous avons pu le faire dans une salle normale, \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Mais j\u2019ai des amies qui ont v\u00e9cu des accouchements bien plus stressants que le mien.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s la naissance, nous avons connu un ou deux mois assez calmes. Puis sont venues les longues p\u00e9riodes de coupures d\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Tout le mois de juillet, et m\u00eame une partie de juin et d\u2019ao\u00fbt, c\u2019\u00e9tait compliqu\u00e9, parce qu\u2019il faisait tr\u00e8s chaud, et pour un b\u00e9b\u00e9 de deux ou trois mois, c\u2019est difficile de comprendre pourquoi il a si chaud dans la chambre, pourquoi la climatisation ne fonctionne pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Et ce n\u2019\u00e9tait pas seulement la chaleur. Nous vivons au 14\u1d49 \u00e9tage, et quand il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, les ascenseurs ne fonctionnent pas. Donc tout notre emploi du temps \u2014 les promenades, les sorties \u2014 d\u00e9pendait des horaires des coupures. Et quand il y avait une coupure impr\u00e9vue, apr\u00e8s un bombardement par exemple, c\u2019\u00e9tait toujours un peu risqu\u00e9. Prendre l\u2019ascenseur avec une poussette et un b\u00e9b\u00e9, en craignant qu\u2019il s\u2019arr\u00eate au milieu, c\u2019est une exp\u00e9rience que je n\u2019ai heureusement jamais eue, mais qui me faisait tr\u00e8s peur.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Oui, on peut facilement l\u2019imaginer. Il faut expliquer aussi que, pendant les coupures, les ascenseurs sont compl\u00e8tement \u00e0 l\u2019arr\u00eat. Quand tu parles d\u2019\u00ab emploi du temps \u00bb, tu veux dire qu\u2019il y a des horaires planifi\u00e9s de coupures, mais qu\u2019en plus de cela, il y a toujours des impr\u00e9vus : apr\u00e8s un bombardement, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 peut dispara\u00eetre \u00e0 tout moment. Et si tu es dans l\u2019ascenseur avec ton b\u00e9b\u00e9, tu restes bloqu\u00e9e. Tu appelles les secours, bien s\u00fbr, mais sans \u00e9lectricit\u00e9, ils ne peuvent pas faire grand-chose.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><br>J\u2019ai une amie qui a d\u00fb attendre plus d\u2019une heure avant d\u2019\u00eatre d\u00e9gag\u00e9e de l\u2019ascenseur. Pour que notre public comprenne bien: pendant les coupures, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 ne revient que pour deux heures d\u2019affil\u00e9e, apr\u00e8s une p\u00e9riode de quatre heures sans courant. Et pendant ces deux heures, il faut tout choisir: que faire ? descendre avec la poussette? faire la lessive? pr\u00e9parer \u00e0 manger? nettoyer et st\u00e9riliser les biberons? Rien que le nettoyage complet des biberons prend une quarantaine de minutes, ce qui repr\u00e9sente d\u00e9j\u00e0 la moiti\u00e9 du temps d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 disponible.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour moi, c\u2019\u00e9tait sans doute la partie la plus stressante, car on finit par s\u2019adapter \u00e0 tout emploi du temps, mais la n\u00e9cessit\u00e9 de choisir quoi faire dans ce laps de temps limit\u00e9, c\u2019est \u00e9puisant. Un b\u00e9b\u00e9 dort, mange, joue\u2026 mais une m\u00e8re doit g\u00e9rer tout le reste.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Je ne parle m\u00eame pas du travail : personnellement, je n\u2019ai presque pas arr\u00eat\u00e9 de travailler.<br>Tout ce que je pouvais faire \u00e0 distance, je le faisais. Donc pendant ces deux heures de courant, j\u2019essayais aussi de r\u00e9pondre \u00e0 mes mails, puisque l\u2019internet fonctionne quand il y a de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois, je le faisais pendant les promenades, avec mon t\u00e9l\u00e9phone, tant qu\u2019il me restait de la batterie \u2014 parce que l\u00e0 aussi, tout peut tomber en panne.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est jamais simple de devenir m\u00e8re, de g\u00e9rer le temps, de travailler, surtout quand on a un poste \u00e0 responsabilit\u00e9s comme le mien \u00e0 Radio Culture. Mais avec les coupures d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 et les nuits sans sommeil, c\u2019est encore un autre niveau de difficult\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Et ces nuits, justement, avec les alertes a\u00e9riennes\u2026La nuit, quand une alerte commence, on entend les drones par la fen\u00eatre, parfois m\u00eame les missiles qui passent juste au-dessus de notre immeuble. Les explosions se font entendre, parfois tr\u00e8s proches.<\/p>\n\n\n\n<p>Et comme notre abri se trouve \u00e0 une dizaine de minutes \u00e0 pied de l\u2019immeuble, nous avons d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait trop risqu\u00e9 de faire ce trajet en pleine nuit avec un b\u00e9b\u00e9 \u2014 pr\u00e9parer le sac, la poussette, le r\u00e9veiller\u2026 C\u2019est trop long et trop dangereux.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, nous avons choisi une autre solution : rester dans l\u2019appartement, dans un endroit prot\u00e9g\u00e9 par plusieurs murs. Chez nous, c\u2019est le dressing. Il est \u00e9troit, mais il y a assez de place pour que deux personnes s\u2019allongent, et juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, un petit espace o\u00f9 l\u2019on peut installer la poussette. Notre fils dort donc dans la poussette, dans le dressing, pendant les alertes nocturnes.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour l\u2019instant, nous avons la chance de pouvoir le transf\u00e9rer de son lit \u00e0 la poussette sans le r\u00e9veiller. Il est encore petit, il ne comprend pas vraiment ce que sont ces bruits d\u2019explosion. Il arrive m\u00eame \u00e0 dormir pendant les nuits les plus bruyantes.<\/p>\n\n\n\n<p>En revanche, pendant les alertes de jour, c\u2019est diff\u00e9rent. \u00c0 quatre mois, un b\u00e9b\u00e9 comprend d\u00e9j\u00e0 qu\u2019il se passe quelque chose. Il entend la sir\u00e8ne, il r\u00e9agit au son. Nous essayons de lui expliquer ce que c\u2019est, que ce n\u2019est pas dangereux pour lui, qu\u2019il ne faut pas avoir peur.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais au d\u00e9but, bien s\u00fbr, il avait peur de ce bruit.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, il y a deux choses \u00e0 g\u00e9rer: d\u2019abord, l\u2019alerte elle-m\u00eame \u2014 d\u00e9cider si l\u2019on va \u00e0 l\u2019abri, ou au parking s\u2019il se trouve \u00e0 proximit\u00e9 \u2014 et ensuite, calmer l\u2019enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, il a compris plus ou moins ce que cela veut dire. Il ne r\u00e9agit plus vraiment, il n\u2019a plus peur. Au contraire, il essaie m\u00eame d\u2019imiter le son de la sir\u00e8ne. Quand l\u2019alerte commence, on l\u2019entend faire un petit \u201couuuu\u201d pour l\u2019imiter. Il en fait presque un jeu. Et moi, je suis heureuse qu\u2019il n\u2019ait plus peur.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Il y a aussi tout le poids psychologique de ces actualit\u00e9s. Il y a \u00e0 peine trois semaines, \u00e0 Kyiv, une femme enceinte de huit mois a \u00e9t\u00e9 gri\u00e8vement bless\u00e9e par un bombardement russe. Elle avait de graves br\u00fblures, et malgr\u00e9 les soins, elle est morte \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Les m\u00e9decins ont r\u00e9ussi \u00e0 sauver son b\u00e9b\u00e9, qui est vivant aujourd\u2019hui. Mais cette histoire, comme tant d\u2019autres, nous a profond\u00e9ment marqu\u00e9s.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Je me souviens aussi d\u2019un autre drame, \u00e0 Vilniansk, au d\u00e9but de la guerre, en 2022. Un missile russe avait frapp\u00e9 directement une maternit\u00e9. Une femme venait d\u2019y accoucher: son b\u00e9b\u00e9 avait deux jours, il \u00e9tait en bonne sant\u00e9\u2026 et il a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 dans l\u2019explosion. C\u2019est l\u2019une des plus jeunes victimes de la grande invasion \u2014 un nouveau-n\u00e9 de deux jours.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ces histoires sont terribles, et elles posent une question que toutes les m\u00e8res ukrainiennes se posent. Chaque fois qu\u2019on lit ce genre de nouvelles, on se dit : <\/strong><strong><em>cela aurait pu \u00eatre nous<\/em><\/strong><strong>. Ce n\u2019est pas quelque chose qui se passe loin, c\u2019est dans la m\u00eame ville, parfois dans le m\u00eame quartier. Alors bien s\u00fbr, on s\u2019interroge : comment continuer \u00e0 vivre ainsi, \u00e0 prot\u00e9ger son enfant, \u00e0 rester lucide?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je ne crois pas qu\u2019il existe une mani\u00e8re \u201cukrainienne\u201d de g\u00e9rer ce genre de tension. Toi comme moi, nous la vivons au quotidien. Je ne pense pas qu\u2019il y ait de bonne r\u00e9ponse. Chaque famille prend ses propres d\u00e9cisions: certaines choisissent de partir \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, m\u00eame si cela signifie \u00eatre s\u00e9par\u00e9es de leurs proches ; d\u2019autres restent ici, entour\u00e9es de leur famille et de leurs amis, mais au prix d\u2019un danger permanent. Aucune option n\u2019est simple.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans notre cas, nous avons d\u00e9cid\u00e9 de rester. Mais pour moi, personnellement, c\u2019est toujours tr\u00e8s difficile de lire les nouvelles apr\u00e8s chaque bombardement de ce genre.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien que je sois journaliste, je vis dans l\u2019espace m\u00e9diatique, dans l\u2019espace de l\u2019information, mais il y a des jours, il y a des nuits o\u00f9 je me dis : l\u00e0, je ne lis plus les infos\u2026 pendant une heure ou deux. Un des exemples qui me frappent beaucoup, c\u2019est bien s\u00fbr la terreur que les Russes font subir aux habitants de la r\u00e9gion de Kherson. Tu te rappelles, bien s\u00fbr, de cette violence avec laquelle les soldats russes, avec leurs drones FPV, ont d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment tu\u00e9 un gar\u00e7on d\u2019un an qui \u00e9tait dans la cour avec sa grand-m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Et en sachant comment un drone FPV est op\u00e9r\u00e9, en sachant comment la personne, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9cran, choisit o\u00f9 et sur qui elle tire\u2026 Il y avait quelqu\u2019un, un Russe, derri\u00e8re un \u00e9cran quelconque, qui a d\u00e9cid\u00e9 de tuer un enfant d\u2019un an, qui s\u2019amusait sur la pelouse, dans la cour, avec sa grand-m\u00e8re. Bien s\u00fbr, ce genre d\u2019exemples, ces atrocit\u00e9s-l\u00e0, me touchent le plus, elles d\u00e9passent toute imagination, parce qu\u2019on se projette sur soi. Appara\u00eetre m\u00e8re pendant la guerre\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Tu es aussi autrice de plusieurs livres sur le f\u00e9minisme, et tu es en train d\u2019\u00e9crire un livre sur le fait d\u2019\u00eatre m\u00e8re pendant la guerre. Parlons d\u2019abord du f\u00e9minisme. Si on essaie d\u2019expliquer ce qu\u2019est le f\u00e9minisme en Ukraine aujourd\u2019hui \u2014 la r\u00e9partition des r\u00f4les, l\u2019\u00e9galit\u00e9 des sexes \u2014 on en est o\u00f9 ? On en \u00e9tait o\u00f9 avant la grande invasion russe, et qu\u2019est-ce qui a chang\u00e9 selon toi apr\u00e8s le d\u00e9but de la guerre \u00e0 grande \u00e9chelle?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je pense qu\u2019on pourrait commencer par l\u2019\u00e2ge du f\u00e9minisme ukrainien. Parce que m\u00eame dans le milieu des f\u00e9ministes ukrainiennes, certaines pensent que c\u2019est quelque chose qui date de l\u2019ind\u00e9pendance, ou m\u00eame de l\u2019\u00e9poque des changements apr\u00e8s l\u2019Euroma\u00efdan, apr\u00e8s la R\u00e9volution de la dignit\u00e9. Mais en r\u00e9alit\u00e9, si tu regardes l\u2019histoire ukrainienne, le f\u00e9minisme ukrainien a d\u00e9j\u00e0 environ cent quarante ans.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a remonte au premier congr\u00e8s des femmes, qui a eu lieu \u00e0 Stanislaviv \u2014 la ville qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui Ivano-Frankivsk une grande ville de l\u2019ouest de l\u2019Ukraine \u00e0 l\u2019\u00e9poque, et ce congr\u00e8s avait r\u00e9uni plusieurs femmes de diff\u00e9rentes r\u00e9gions, et m\u00eame de diff\u00e9rents pays, parce que c\u2019\u00e9tait quelque chose d\u2019international. Tout cela a commenc\u00e9 avec la cr\u00e9ation de groupes de femmes. Le mot \u00ab f\u00e9minisme \u00bb n\u2019existait pas encore.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui est important, c\u2019est que les premi\u00e8res f\u00e9ministes ukrainiennes sont apparues en m\u00eame temps que celles d\u2019autres pays du monde. Et surtout, en Ukraine \u00e0 cette \u00e9poque, les mouvements de femmes \u00e9taient tr\u00e8s \u00e9troitement li\u00e9s au mouvement pour l\u2019ind\u00e9pendance ukrainienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Les premi\u00e8res f\u00e9ministes ukrainiennes luttaient, par exemple, pour l\u2019\u00e9ducation des femmes, pour l\u2019\u00e9ducation des filles, mais dans des \u00e9coles en langue ukrainienne. Parce que, dans l\u2019Ukraine qui se trouvait sous le contr\u00f4le de l\u2019Empire austro-hongrois, comme dans celle sous le contr\u00f4le de l\u2019Empire russe, les \u00e9coles en langue ukrainienne n\u2019existaient pas. Pour ces femmes, pour nos m\u00e8res du f\u00e9minisme ukrainien contemporain, il \u00e9tait donc essentiel de disposer de cette libert\u00e9 \u2014 \u00e0 la fois comme femmes et comme Ukrainiennes. Et je pense que ces deux \u00e9l\u00e9ments expliquent beaucoup o\u00f9 nous en sommes aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p>Juste avant l\u2019invasion \u00e0 grande \u00e9chelle, il y avait d\u00e9j\u00e0 plusieurs g\u00e9n\u00e9rations de f\u00e9ministes ukrainiennes, de diff\u00e9rents \u00e2ges, avec des exp\u00e9riences tr\u00e8s diverses: certaines \u00e9taient d\u00e9put\u00e9es, d\u2019autres ministres, d\u2019autres encore activistes \u00e0 un niveau plus horizontal, travaillant sur ce qu\u2019on appelle, entre guillemets, les \u201cpetits\u201d probl\u00e8mes \u2014 qui, bien s\u00fbr, n\u2019en sont pas. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 elles que, en 2022, les femmes ont eu la possibilit\u00e9 de prendre la d\u00e9cision d\u2019aller sur la ligne de front et d\u2019y combattre \u00e0 \u00e9galit\u00e9 avec les hommes, qu\u2019ils soient volontaires ou mobilis\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Et maintenant, si je ne me trompe pas, on compte environ cinq ou six mille femmes directement sur la ligne de front. En g\u00e9n\u00e9ral, dans les forces de d\u00e9fense, dans l\u2019arm\u00e9e ukrainienne, on compte environ soixante mille femmes. Donc c\u2019est quand m\u00eame assez important.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout cela a commenc\u00e9 \u00e0 se d\u00e9velopper en 2014, quand les premi\u00e8res femmes b\u00e9n\u00e9voles ont d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019elles iraient \u00e0 la guerre. \u00c0 cette \u00e9poque-l\u00e0, il n\u2019y avait m\u00eame pas de possibilit\u00e9 de le faire l\u00e9galement. Gr\u00e2ce aux f\u00e9ministes issues de ce milieu, des premi\u00e8res combattantes de 2014, le minist\u00e8re de la D\u00e9fense a cr\u00e9\u00e9, en 2017, tout le cadre n\u00e9cessaire pour qu\u2019une femme puisse devenir soldate si elle le souhaitait \u2014 avec un salaire, une protection sociale pour sa famille, une couverture m\u00e9dicale, une assurance, etc. Ce d\u00e9tail est d\u00e9j\u00e0 frappant pour comprendre les fruits du travail des f\u00e9ministes ukrainiennes dans le contexte de la guerre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pour confirmer ce que tu dis, hier, nous avons visit\u00e9 un lyc\u00e9e militaire \u00e0 Tchernihiv, qui a ouvert pour la premi\u00e8re fois de son histoire ses portes aux filles. Ce sont des enfants de 15, 16, 17 ans, et aujourd\u2019hui, 30 % de tous les \u00e9l\u00e8ves sont des filles. Nous avons parl\u00e9 avec les enseignants, et nous \u00e9tions surpris d\u2019apprendre que, parmi les gar\u00e7ons, certains sont tr\u00e8s motiv\u00e9s, mais d\u2019autres h\u00e9sitent encore \u00e0 choisir la voie militaire, le m\u00e9tier d\u2019officier ou l\u2019aviation, car ce lyc\u00e9e est sp\u00e9cialis\u00e9 en aviation.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ce qui nous a \u00e9galement marqu\u00e9s, c\u2019est que, parmi les filles \u2014 qui restent minoritaires, 30 %, ce n\u2019est pas la parit\u00e9, mais c\u2019est d\u00e9j\u00e0 beaucoup \u2014 la quasi-totalit\u00e9 ont fait ce choix de mani\u00e8re absolument consciente. L\u00e0, on voit cette nouvelle g\u00e9n\u00e9ration. Ce sont encore des enfants \u2014 \u00e0 15 ou 16 ans, on n\u2019est pas encore adulte \u2014 mais elles ont d\u00e9j\u00e0 cette motivation d\u2019embrasser une carri\u00e8re militaire et de d\u00e9fense.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019\u00e9tait pareil \u00e0 Kyiv, parce qu\u2019\u00e0 Kyiv, nous avons aussi notre lyc\u00e9e militaire Ivan Bohoun, qui a ouvert ses portes aux filles pour la premi\u00e8re fois en 2019 ou en 2020 \u2014 je ne me souviens plus de l\u2019ann\u00e9e exacte, mais en tout cas, c\u2019\u00e9tait avant la grande invasion, deux ou trois ans avant.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette d\u00e9cision impliquait beaucoup de changements dans toute l\u2019infrastructure du lyc\u00e9e : il Il a fallu construire des dortoirs pour les filles, des vestiaires et des sanitaires s\u00e9par\u00e9s. Il y a donc eu beaucoup de travaux de r\u00e9novation pour cr\u00e9er un espace o\u00f9 les filles pouvaient \u00e9tudier dans un cadre militaire, car il y a des casernes et des b\u00e2timents sp\u00e9cifiques. Il me semble que c\u2019\u00e9tait le premier groupe de lyc\u00e9ennes de ce lyc\u00e9e. Je me rappelle des interviews des professeurs, qui parlaient de leur exp\u00e9rience de travail avec ces filles. Ils \u00e9voquaient une motivation tr\u00e8s forte, et j\u2019avais \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9e d\u2019apprendre que parmi elles, il y avait des filles de soldats tomb\u00e9s au combat apr\u00e8s 2014. Pour elles, c\u2019\u00e9tait important de continuer le travail de leur p\u00e8re, par exemple.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une histoire familiale. Et je pense que, si je compte bien, une partie des filles qui ont d\u00e9j\u00e0 termin\u00e9 leurs \u00e9tudes dans ce lyc\u00e9e combattent peut-\u00eatre aujourd\u2019hui sur la ligne de front.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pour remettre tout cela dans le contexte, rappelons que, selon la loi martiale en Ukraine, les femmes ne sont pas mobilisables. Elles ne sont donc pas oblig\u00e9es de servir. Une femme peut choisir le m\u00e9tier militaire si elle le souhaite, se faire mobiliser volontairement, signer un contrat, mais la mobilisation obligatoire aujourd\u2019hui ne concerne que les hommes.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Sauf les m\u00e9decins, bien s\u00fbr, car les m\u00e9decins des deux sexes sont mobilisables, notamment pour servir dans les h\u00f4pitaux militaires. Mais en tout cas, les femmes exer\u00e7ant ce m\u00e9tier de m\u00e9decin sont enregistr\u00e9es dans le syst\u00e8me de mobilisation.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>En m\u00eame temps, pendant cette guerre, comme lors des guerres pr\u00e9c\u00e9dentes, on observe un ph\u00e9nom\u00e8ne universel. On a vu cela pendant la Premi\u00e8re Guerre mondiale et la Seconde Guerre mondiale dans des pays europ\u00e9ens comme la France\u202f: tant que les hommes sont majoritairement au combat, les femmes s\u2019\u00e9mancipent \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. On se souvient tr\u00e8s bien du r\u00f4le des femmes en France pendant la Premi\u00e8re Guerre mondiale\u202f: celles qui travaillaient dans les usines, produisant les obus, celles qui \u00e9taient conductrices de tramways, qui exer\u00e7aient des m\u00e9tiers auparavant r\u00e9serv\u00e9s aux hommes. Et \u00e9videmment, on peut observer aujourd\u2019hui quelque chose de comparable en Ukraine: tant que les hommes sont mobilis\u00e9s, des femmes s\u2019\u00e9mancipent \u00e0 l\u2019arri\u00e8re.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En Ukraine, on parle plut\u00f4t des femmes qui s\u2019\u00e9mancipent. Plusieurs \u00e9l\u00e9ments montrent qu\u2019un grand nombre de femmes se sont autoris\u00e9es, peut-\u00eatre pour la premi\u00e8re fois de leur vie, \u00e0 prendre des responsabilit\u00e9s, surtout parce que le syst\u00e8me pr\u00e9sente plusieurs lacunes qui \u00e9taient auparavant combl\u00e9es par les hommes. Je parle surtout des milieux li\u00e9s au prestige, \u00e0 l\u2019argent, au pouvoir\u2026 Mais quand les hommes sont absents pour diff\u00e9rentes raisons, ce sont les femmes qui doivent prendre la rel\u00e8ve.<\/p>\n\n\n\n<p>En Ukraine, ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois que cela se produit. Je pense \u00e0 la Premi\u00e8re Guerre mondiale, durant laquelle le pays a connu sa premi\u00e8re exp\u00e9rience de femmes soldats. Je pense \u00e0 Olena Stepaniv, l\u2019une des premi\u00e8res offici\u00e8res militaires. Elle a eu cette exp\u00e9rience avec une trentaine d\u2019autres femmes, parties comme volontaires pour servir sur la ligne de front. Pour les femmes ukrainiennes, c\u2019est donc d\u00e9j\u00e0 la troisi\u00e8me guerre \u00e0 laquelle elles participent. Et si l\u2019on parle des femmes civiles, c\u2019est un peu pareil\u202f: certaines deviennent cheffes d\u2019entreprise, d\u2019autres cr\u00e9ent leur premi\u00e8re soci\u00e9t\u00e9, d\u2019autres encore essayent de nouveaux postes, de nouvelles responsabilit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut comprendre les raisons pour lesquelles cela arrive. D\u2019abord, ce sont des femmes talentueuses, des femmes leaders. Ensuite, il y a l\u2019absence des hommes, un facteur important. Troisi\u00e8mement, il ne faut pas oublier toutes ces femmes qui ont d\u00fb quitter leur domicile, changer de r\u00e9gion, de ville ou de village.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela implique souvent la n\u00e9cessit\u00e9 de changer de m\u00e9tier, de repenser toute sa vie. On se retrouve dans un cadre tr\u00e8s strict, avec des enfants dont il faut r\u00e9organiser toute la routine scolaire \u2014 s\u2019ils changent d\u2019\u00e9cole, de maternelle ou de primaire \u2014, la m\u00e9decine, les services sociaux, le logement, qui est un facteur tr\u00e8s important. Et avec tout cela, il faut aussi gagner sa vie, trouver un emploi.<\/p>\n\n\n\n<p>Souvent, le poste qu\u2019une femme occupait auparavant n\u2019existe plus. On ne peut pas emporter avec soi son magasin du village de la r\u00e9gion de Kyiv, ni son poste de cadre ou de fonctionnaire depuis la r\u00e9gion de Kherson, par exemple. Il faut donc faire autre chose : reprendre des \u00e9tudes, tenter un nouveau projet ou m\u00eame cr\u00e9er une petite entreprise \u00e0 soi.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>C\u2019est une situation o\u00f9 l\u2019on assume beaucoup plus de responsabilit\u00e9s. Pour les femmes qui ont des enfants \u2014 on parle d\u2019\u202f\u00eatre m\u00e8re pendant la guerre \u2014, cela signifie r\u00e9inventer toute sa vie dans des circonstances extr\u00eamement d\u00e9favorables: d\u00e9m\u00e9nagement, reconversion professionnelle, choix difficiles, rester ou partir. Et m\u00eame partir \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, que certains imaginent facile, ne l\u2019est pas du tout. Une femme qui part \u00e0 l\u2019\u00e9tranger ne parle pas forc\u00e9ment la langue, doit s\u2019int\u00e9grer, penser \u00e0 l\u2019\u00e9cole des enfants\u2026 Au d\u00e9part, il y a des aides sociales, mais on ne peut pas vivre avec cela pendant des ann\u00e9es. Il faut se r\u00e9inventer compl\u00e8tement, tout en \u00e9tant seule, tout en restant la gardienne de la famille, pendant que le mari, par exemple, combat sur la ligne de front.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Cette pression est au moins double, sinon triple, pendant la guerre. En plus, il y a tout ce travail invisible, le travail \u00e9motionnel, parce que, dans la culture ukrainienne \u2014 comme dans beaucoup d\u2019autres \u2014, c\u2019est la m\u00e8re qui est responsable de la vie \u00e9motionnelle de la famille, des anniversaires, des relations, des contacts entre g\u00e9n\u00e9rations, etc. Et quand on se retrouve \u00e0 l\u2019\u00e9tranger avec les enfants, avec tout ce travail sur les \u00e9paules et la distance en plus, cela fait beaucoup. Oui, cela p\u00e8se.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Tu es en train d\u2019\u00e9crire un livre sur ce ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019\u00ab\u202f\u00eatre m\u00e8re pendant la guerre\u202f\u00bb. \u00c0 quoi ressemblera ce livre\u202f? Sur quoi vas-tu te concentrer\u202f? Quelle sera la probl\u00e9matique\u202f?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je pense que je voudrais essayer de lier ensemble quelques grands axes. Le premier, c\u2019est tout ce dont nous venons de parler: le quotidien d\u2019\u00eatre m\u00e8re, avec quelques anecdotes de la vie ordinaire pendant la guerre, avec un enfant, y compris tout ce qui me fait rire aujourd\u2019hui \u2014 l\u2019ascenseur, toutes ces histoires d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 quand on n\u2019a que deux heures pour d\u00e9cider ce que l\u2019on va faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais nous avons oubli\u00e9 de parler du couvre-feu. Imaginons une femme qui commence \u00e0 accoucher pendant le couvre-feu, en vigueur dans toutes les villes d\u2019Ukraine, de minuit \u00e0 six heures du matin. C\u2019\u00e9tait un sujet que j\u2019avais googl\u00e9 le plus juste avant mon accouchement, parce que c\u2019\u00e9tait une grande question : comment se d\u00e9placer pour aller jusqu\u2019\u00e0 la maternit\u00e9\u202f?<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame si vous prenez votre propre voiture, il faut que la police comprenne que c\u2019est une femme qui accouche pour vous laisser passer, ou m\u00eame pour vous accompagner afin que vous n\u2019ayez pas de probl\u00e8me avec les forces de l\u2019ordre, puisque le couvre-feu est contr\u00f4l\u00e9. Il faut comprendre que le couvre-feu reste un couvre-feu : vous restez chez vous, vous ne circulez pas. M\u00eame un chien qui doit sortir pour faire pipi, vous ne sortez pas. La nuit, de minuit \u00e0 cinq heures, il faut attendre. Heureusement, dans cette situation, vous pouvez utiliser votre voiture pour aller \u00e0 la maternit\u00e9. Mais bien s\u00fbr, l\u2019ambulance est ce qui sauve vraiment : vous l\u2019appelez et elle vous am\u00e8ne directement l\u00e0 o\u00f9 il faut.<\/p>\n\n\n\n<p>Je parlerai bien s\u00fbr de tout cela, ce qui touche le quotidien d\u2019\u00eatre m\u00e8re en temps de guerre. Le deuxi\u00e8me axe concerne toutes les tensions et \u00e9motions li\u00e9es \u00e0 la d\u00e9cision d\u2019\u00eatre m\u00e8re et aux responsabilit\u00e9s que cela implique, y compris tout ce qui peut blesser un peu. Par exemple, la question \u00ab\u202fPourquoi ne partez-vous pas\u202f?\u202f\u00bb est une question blessante, mordante, et parfois, il faut y r\u00e9pondre quand m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Le troisi\u00e8me axe est de parler un peu du contexte \u2014 f\u00e9ministe, d\u00e9mographique et aussi des st\u00e9r\u00e9otypes. Qu\u2019\u00e9tait-ce qu\u2019\u00eatre m\u00e8re avant\u202f? Comment cela \u00e9tait-il consid\u00e9r\u00e9\u202f? Cela impliquait-il un changement d\u2019attitude envers une femme devenue m\u00e8re\u202f? Et comment le contexte de la guerre change-t-il cette attitude\u202f? Comment l\u2019image m\u00eame de la m\u00e8re \u00e9volue-t-elle\u202f? Voil\u00e0 ce qui m\u2019int\u00e9resse.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pour terminer sur une note plus joyeuse, je me souviens d\u2019une anecdote. Pour les femmes divorc\u00e9es avec enfants, il est toujours compliqu\u00e9 de refaire sa vie. Pour celles avec plusieurs enfants, c\u2019est encore plus compliqu\u00e9. Il y a un exemple : une femme avec trois enfants. Aujourd\u2019hui, une blague circule beaucoup en Ukraine: les hommes, p\u00e8res de famille avec trois enfants ou plus, ne sont pas mobilisables. Les femmes disent donc : \u00ab\u202fMoi, avec trois enfants, je suis reine\u202f!\u202f\u00bb Tout le monde voudra me marier avec trois enfants, parce que cela donne le droit de ne pas \u00eatre mobilis\u00e9e, au moins jusqu\u2019aux 18 ans de l\u2019a\u00een\u00e9.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les femmes qui sont m\u00e8res de famille nombreuse deviennent tr\u00e8s d\u00e9sirables.<\/p>\n\n\n\n<p>Merci beaucoup, Iryna, pour cet \u00e9change, pour ton analyse et pour ton histoire, qui redonne du courage \u00e9videmment. Esp\u00e9rons que les femmes ukrainiennes vont tenir le coup et que nous verrons un jour beaucoup plus de b\u00e9b\u00e9s et d\u2019enfants ici, en Ukraine, apr\u00e8s la guerre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comment oser donner la vie pendant la guerre? Comment le quotidien familial est-il perturb\u00e9 par la r\u00e9alit\u00e9 de la guerre? Que sait-on du f\u00e9minisme en Ukraine? 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