{"id":352153,"date":"2026-01-20T13:03:35","date_gmt":"2026-01-20T11:03:35","guid":{"rendered":"https:\/\/uacrisis.org\/?p=352153"},"modified":"2026-01-20T13:04:23","modified_gmt":"2026-01-20T11:04:23","slug":"ukraine-en-flammes-92","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/uacrisis.org\/fr\/ukraine-en-flammes-92","title":{"rendered":"La vie des mus\u00e9es pendant la guerre &#8211; entretien avec Olga Apenko"},"content":{"rendered":"\n\n\n<p><em>Comment un mus\u00e9e vit-il pendant la guerre? Que faire des collections et des fonds \u00e0 l\u2019approche de l\u2019arm\u00e9e ennemie? Comment un mus\u00e9e se r\u00e9invente-il au lieu de fermer ses portes aux visiteurs? Nous rencontrons Olga Apenko, charg\u00e9e de documentation au mus\u00e9e Khanenko \u00e0 Kyiv. Olga Apenko a \u00e9t\u00e9 charg\u00e9e de mission au mus\u00e9e de Louvre en 2022-2024, o\u00f9 elle s\u2019occupait de l\u2019exposition des ic\u00f4nes byzantines de la collection Khanenko.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h4><strong>Bonjour Olga, vous \u00eates charg\u00e9e de documentation au mus\u00e9e Khanenko \u00e0 Kyiv. C\u2019est l\u2019un des mus\u00e9es les plus importants de la capitale ukrainienne.&nbsp;<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<h4><strong>Vous avez aussi \u00e9t\u00e9, par le pass\u00e9, charg\u00e9e de mission au mus\u00e9e du Louvre, du printemps 2022 jusqu\u2019au d\u00e9but de 2024. Vous connaissez donc la vie des mus\u00e9es et vous pouvez comparer la vie d\u2019un mus\u00e9e tel que le Louvre \u00e0 Paris avec celle du mus\u00e9e Khanenko ici, \u00e0 Kyiv, \u00e0 quelques kilom\u00e8tres \u00e0 peine de l\u2019endroit o\u00f9 nous parlons aujourd\u2019hui.<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<h4><strong>Ma premi\u00e8re question: comment un mus\u00e9e peut-il fonctionner quand il y a la guerre, quand il y a des bombardements, quand il y a des alertes a\u00e9riennes ? Comment le mus\u00e9e continue-t-il \u00e0 vivre?<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>La question du mus\u00e9e pendant la guerre est immense, c\u2019est une question qu\u2019on se pose tous les jours quand on travaille ici.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut dire qu\u2019au tout d\u00e9but de la guerre de grande \u00e9chelle en 2022, je n\u2019\u00e9tais pas ici avec mon \u00e9quipe au mus\u00e9e. J\u2019avais un enfant tr\u00e8s petit et nous avons d\u00e9cid\u00e9 de partir \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. C\u2019est pour cela que je me suis retrouv\u00e9e en France \u00e0 ce moment-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais mes coll\u00e8gues, d\u00e8s les premiers jours, se sont bien s\u00fbr charg\u00e9s d\u2019\u00e9vacuer la collection et de la conserver dans un endroit plus s\u00fbr. Au bout d\u2019environ sept semaines, l\u2019ensemble des 25 000 \u0153uvres \u00e9tait cach\u00e9, gr\u00e2ce \u00e0 un effort \u00e9norme de l\u2019\u00e9quipe.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s cela, on a commenc\u00e9 \u00e0 se poser des questions: il n\u2019y a plus d\u2019\u0153uvres sur les murs du mus\u00e9e, comment est-ce qu\u2019on fonctionne? Et je crois que nous r\u00e9pondons encore \u00e0 cette question tous les jours, jusqu\u2019\u00e0 maintenant, en trouvant toujours des r\u00e9ponses diff\u00e9rentes.<\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but, la vie du mus\u00e9e s\u2019est arr\u00eat\u00e9e pendant un certain temps. Il n\u2019y avait pas grand-chose, peut-\u00eatre pendant un mois ou deux. Mais ensuite, c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9t\u00e9, et notre \u00e9quipe s\u2019est rendu compte que le public continuait \u00e0 venir. C\u2019\u00e9tait incroyable, parce que le mus\u00e9e \u00e9tait vide, mais les personnes qui avaient l\u2019habitude de venir au mus\u00e9e ont continu\u00e9 \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n<p>Les coll\u00e8gues ont d\u2019abord ouvert le jardin int\u00e9rieur du mus\u00e9e et ont commenc\u00e9 \u00e0 y organiser une programmation pour les enfants et les familles. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s populaire, les gens venaient et revenaient.<\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite, nous avons commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la programmation du mus\u00e9e \u00e0 partir de projets d\u2019art contemporain. C\u2019est-\u00e0-dire que, puisque nous avions des \u0153uvres d\u2019artistes contemporains, ainsi que les commissaires responsables de ces \u0153uvres, nous pouvions travailler avec eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous ne pouvons pas sortir les \u0153uvres de la collection nationale. Nous avons pris cette d\u00e9cision parce que nous sommes responsables de cette collection nationale et qu\u2019il nous est impossible de la mettre davantage en danger. Mais si des artistes et des responsables de collections priv\u00e9es sont pr\u00eats \u00e0 nous pr\u00eater leurs \u0153uvres, m\u00eame en temps de guerre, nous sommes ouverts \u00e0 des projets avec eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement, nous nous sommes retrouv\u00e9s avec beaucoup de projets issus de cette dimension priv\u00e9e et de l\u2019art contemporain. Depuis&nbsp; la fin de 2022, le mus\u00e9e n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 vide. Nous avons toujours des expositions, tr\u00e8s diff\u00e9rentes de ce que nous avions avant.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant, notre sp\u00e9cialisation \u00e9tait l\u2019art ancien, classique. L\u2019exposition permanente \u00e9tait constitu\u00e9e d\u2019\u0153uvres allant jusqu\u2019\u00e0 la fin du XIX\u1d49 si\u00e8cle, tout d\u00e9but du XX\u1d49 si\u00e8cle. \u00c0 l\u2019origine, le mus\u00e9e reposait sur une collection priv\u00e9e, celle de la famille Khanenko, qui a collectionn\u00e9 des \u0153uvres partout en Europe, en Italie, en France, en Allemagne, en Autriche. Ils ont beaucoup voyag\u00e9, et c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 ces voyages que cette collection a \u00e9t\u00e9 constitu\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, nous nous trouvons face \u00e0 quelque chose de compl\u00e8tement diff\u00e9rent. Et nous avons presque la m\u00eame fr\u00e9quentation, presque le m\u00eame public qu\u2019avant l\u2019invasion russe.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand vous parlez de l\u2019exposition permanente qui a \u00e9t\u00e9 cach\u00e9e, \u00e9vacu\u00e9e, \u00e9videmment, c\u2019\u00e9tait une pratique adopt\u00e9e par la majorit\u00e9 des mus\u00e9es nationaux, sauf quelques tristes exceptions.<\/p>\n\n\n\n<h4><strong>Rappelons peut-\u00eatre \u00e0 nos auditeurs le triste sort du mus\u00e9e des Beaux-Arts de Kherson, qui n\u2019a pas pu \u00eatre \u00e9vacu\u00e9 pour des raisons \u00e9videntes, puisque les troupes russes sont arriv\u00e9es tr\u00e8s t\u00f4t. \u00c0 la fin de leur occupation, avant la lib\u00e9ration ukrainienne, ils ont pill\u00e9 enti\u00e8rement le mus\u00e9e. Plusieurs dizaines de milliers d\u2019\u0153uvres ont \u00e9t\u00e9 mises dans des sacs noirs en plastique, emport\u00e9es quelque part en Crim\u00e9e, et depuis, on a perdu leur trace.<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<h4><strong>Je vais vous poser cette question, m\u00eame si je sais que vous allez me dire que c\u2019est un secret. O\u00f9 se trouve la collection permanente?&nbsp;<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>Tout le monde nous pose cette question depuis 2022. C\u2019est une question \u00e0 laquelle on ne r\u00e9pond jamais. Disons qu\u2019une partie est en Ukraine et qu\u2019une autre partie est \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Il y a en r\u00e9alit\u00e9 une grande partie de notre collection qui voyage en ce moment. C\u2019\u00e9tait aussi une d\u00e9cision consciente de la directrice et de l\u2019\u00e9quipe de ne pas simplement cacher le patrimoine. Quand on parle de notre mus\u00e9e, il ne s\u2019agit pas seulement du patrimoine ukrainien, mais du patrimoine mondial.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019id\u00e9e n\u2019\u00e9tait pas de cacher ce patrimoine, mais de le faire parler de ce que nous vivons en ce moment. Parce que chaque fois que nous organisons une exposition \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, elle raconte aussi les conditions dans lesquelles elle a \u00e9t\u00e9 organis\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai plus les chiffres exacts, mais ce sont des dizaines d\u2019expositions \u00e0 l\u2019\u00e9tranger que nous avons organis\u00e9es depuis le d\u00e9but de l\u2019invasion. Il y a bien s\u00fbr un objectif de conservation: on envoie les \u0153uvres pour des expositions, mais on sait que l\u00e0-bas, elles seront conserv\u00e9es dans de bonnes conditions, hors danger et en toute s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut dire que les \u0153uvres les plus rares et les plus importantes ne se trouvent pas en Ukraine \u00e0 l\u2019heure actuelle, notamment les ic\u00f4nes byzantines. Nous les avons envoy\u00e9es au Louvre. Elles repr\u00e9sentent environ 50 % de ce que nous conservons de ce groupe-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le monde entier, il n\u2019existe qu\u2019une dizaine d\u2019ic\u00f4nes des VI\u1d49 et VII\u1d49 si\u00e8cles, cr\u00e9\u00e9es avant l\u2019\u00e9poque iconoclaste, qui ont surv\u00e9cu \u00e0 l\u2019iconoclasme. Quatre de ces ic\u00f4nes du mont Sina\u00ef se sont retrouv\u00e9es dans une collection \u00e0 Kyiv, dans des circonstances historiques tr\u00e8s complexes.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, nous sommes responsables de cette partie du patrimoine d\u2019une importance vraiment mondiale. Nous ne pouvions pas nous permettre de les laisser dans les conditions de la guerre. C\u2019est pourquoi la d\u00e9cision a \u00e9t\u00e9 prise de les envoyer en France, notamment au Louvre, o\u00f9 \u00e9tait en train de se cr\u00e9er le nouveau d\u00e9partement des Arts de Byzance et des chr\u00e9tiens d\u2019Orient.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce d\u00e9partement, avec Maximilien Durand \u00e0 sa t\u00eate, a jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9cisif. Ils ont d\u00e9cid\u00e9 imm\u00e9diatement de nous aider \u00e0 sauvegarder ces objets, ainsi que quelques autres. Ces \u0153uvres ont \u00e9t\u00e9 expos\u00e9es au Louvre en 2023, dans une petite salle, non loin de la Joconde.<\/p>\n\n\n\n<h4><strong>Parlons de cette exposition. Comment a-t-elle \u00e9t\u00e9 re\u00e7ue au Louvre, qui est \u00e9videmment un tr\u00e8s grand mus\u00e9e?<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>D\u2019abord, c\u2019\u00e9tait exceptionnel parce que nous avons pr\u00e9par\u00e9 cette exposition en six ou sept mois, alors que normalement, au Louvre, les expositions sont planifi\u00e9es cinq ou six ans \u00e0 l\u2019avance. Mais l\u00e0, comme il s\u2019agissait d\u2019un projet tr\u00e8s important, \u00e0 la fois en raison de la valeur du patrimoine pr\u00e9sent\u00e9 et du message que nous devions transmettre, nous avons tous travaill\u00e9 jour et nuit, des deux c\u00f4t\u00e9s, pour la r\u00e9aliser tr\u00e8s rapidement.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai beaucoup aim\u00e9 la sc\u00e9nographie. Elle \u00e9tait bleue, sombre, un peu cosmique. Nous avons pu pr\u00e9senter ces quatre ic\u00f4nes des VI\u1d49 et VII\u1d49 si\u00e8cles, r\u00e9alis\u00e9es en encaustique, une technique extr\u00eamement rare qui a surv\u00e9cu depuis cette \u00e9poque, ainsi qu\u2019une ic\u00f4ne byzantine en micromosa\u00efque du XIV\u1d49 si\u00e8cle. C\u2019est quelque chose d\u2019extr\u00eamement rare.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019une tr\u00e8s large couverture de la presse fran\u00e7aise et internationale. Il y a eu des centaines de publications sur cette exposition, m\u00eame si elle \u00e9tait tr\u00e8s petite, une seule salle.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui \u00e9tait tr\u00e8s important pour nous, c\u2019est que c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois dans l\u2019histoire du Louvre que des textes en ukrainien \u00e9taient affich\u00e9s sur les murs du mus\u00e9e. Rien que d\u2019en parler me touche encore aujourd\u2019hui. C\u2019\u00e9tait extr\u00eamement important et tr\u00e8s \u00e9mouvant.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait une initiative du Louvre. Bien s\u00fbr, nous aurions pu le proposer, mais ce sont les coll\u00e8gues du Louvre qui ont sugg\u00e9r\u00e9 d\u2019avoir des textes en fran\u00e7ais, en anglais et en ukrainien. Il y avait d\u00e9j\u00e0 eu une exposition ukrainienne en 2012, consacr\u00e9e aux sculptures de Pinzel, mais \u00e0 l\u2019\u00e9poque, il n\u2019y avait pas de textes en ukrainien.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0, nous avons pu faire entendre la langue ukrainienne. C\u2019\u00e9tait quelque chose de tr\u00e8s, tr\u00e8s important.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette tradition s\u2019est poursuivie au Louvre-Lens, qui a pr\u00e9sent\u00e9 une autre partie de ce groupe d\u2019\u0153uvres envoy\u00e9es en France \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Cette exposition est toujours en cours et durera jusqu\u2019\u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e. Elle porte sur des ic\u00f4nes un peu plus modernes, du XVII\u1d49 si\u00e8cle, issues de l\u2019\u00e9cole cr\u00e9toise, notamment celles de Theodoros Poulakis.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0 aussi, les textes sont en fran\u00e7ais, en anglais et en ukrainien. Le Louvre-Lens a \u00e9galement d\u00e9cid\u00e9 d\u2019approfondir la question de la sauvegarde du patrimoine pendant la guerre. Le mus\u00e9e a \u00e9t\u00e9 fortement touch\u00e9 pendant la Seconde Guerre mondiale et sait tr\u00e8s bien ce que signifie une \u00e9vacuation rapide et ce que la guerre peut d\u00e9truire.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a tout un mur consacr\u00e9 au patrimoine pendant la Premi\u00e8re et la Seconde Guerre mondiale, avec une attention particuli\u00e8re port\u00e9e \u00e0 la Convention de La Haye de 1954, qui est aujourd\u2019hui totalement viol\u00e9e par la Russie. On parle clairement de l\u2019absence de respect du droit international et de la protection du patrimoine culturel en temps de guerre.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette convention est aujourd\u2019hui compl\u00e8tement bafou\u00e9e. Le mus\u00e9e \u00e9voque aussi la guerre actuelle en Ukraine. Tous ces discours, tout ce travail autour de ces th\u00e8mes, nous les consid\u00e9rons comme faisant partie d\u2019un immense effort de diplomatie culturelle men\u00e9 en ce moment.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour nous, il est tr\u00e8s important que ces messages aient \u00e9t\u00e9 formul\u00e9s avec nos coll\u00e8gues en France. Cela montre qu\u2019il y a une vraie compr\u00e9hension de leur part de ce que nous vivons en ce moment, ainsi qu\u2019un grand soutien et une grande solidarit\u00e9 dans cet effort commun.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces deux expositions ont \u00e9t\u00e9 pour nous des \u00e9v\u00e9nements vraiment exceptionnels. Le Louvre-Lens nous a demand\u00e9 \u00e0 deux reprises de prolonger l\u2019exposition. Elle dure donc tr\u00e8s longtemps. Elle est gratuite, ce qui est remarquable, car normalement les expositions au Louvre-Lens ne sont pas gratuites. Celle-ci est accessible \u00e0 tout le monde, et la sc\u00e9nographie est elle aussi exceptionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut aussi garder \u00e0 l\u2019esprit que ce n\u2019est pas uniquement une exposition, mais un geste de solidarit\u00e9 de la part du Louvre, qui conserve et prot\u00e8ge cet art. Ce sont des \u0153uvres uniques, prot\u00e9g\u00e9es pendant la guerre, tant que nous, malheureusement, ne pouvons pas les prot\u00e9ger \u00e0 Kyiv, puisque la capitale est aujourd\u2019hui sous des bombardements permanents.<\/p>\n\n\n\n<h4><strong>Nous parlons ici d\u2019un danger bien r\u00e9el et actif. On peut facilement imaginer combien de mus\u00e9es, des dizaines de mus\u00e9es, ont \u00e9t\u00e9 touch\u00e9s, d\u00e9truits ou endommag\u00e9s dans les r\u00e9gions de Louhansk, Zaporijjia, Kherson ou Mykola\u00efv. Ce sont toutes des r\u00e9gions o\u00f9 les mus\u00e9es ont beaucoup de mal \u00e0 survivre physiquement.<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<h4><strong>Vous avez \u00e9voqu\u00e9 cette nouvelle vie du mus\u00e9e, cette sorte de page blanche, ces murs vides \u00e0 partir desquels il a fallu r\u00e9inventer un mus\u00e9e, r\u00e9inventer quelque chose. Vous dites qu\u2019aujourd\u2019hui, il y a autant de visiteurs qu\u2019avant la grande invasion.<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<h4><strong>Actuellement, il y a une exposition particuli\u00e8rement int\u00e9ressante au mus\u00e9e Khanenko. Elle est consacr\u00e9e \u00e0 l\u2019Afrique et aux questions postcoloniales. Pouvez-vous nous expliquer le concept?<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit en fait d\u2019une nouvelle collaboration avec des collectionneurs priv\u00e9s, qui nous ont en partie pr\u00eat\u00e9 et en partie offert leur collection. C\u2019est un couple de collectionneurs qui a travaill\u00e9 pendant pr\u00e8s de trente ans dans le domaine de la sant\u00e9 publique dans plusieurs pays d\u2019Afrique. Ils ont constitu\u00e9 une collection d\u2019objets provenant de diff\u00e9rents pays et ont d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019ils souhaitaient la pr\u00e9senter dans un mus\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour nous, c\u2019\u00e9tait un grand honneur qu\u2019ils choisissent de travailler avec notre institution. Les coll\u00e8gues qui sont commissaires de cette exposition se sont pos\u00e9 une question plus large, qui d\u00e9passe une approche purement esth\u00e9tique ou simplement informative, d\u2019o\u00f9 vient cet objet, \u00e0 quoi sert-il, est-ce beau ou pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils ont d\u00e9velopp\u00e9 toute une r\u00e9flexion autour de la provenance de nos connaissances sur l\u2019Afrique. Comment ces connaissances se sont-elles form\u00e9es ? Elles se sont rarement construites \u00e0 partir de contacts directs avec les pays concern\u00e9s. Ces objets arrivaient presque toujours via des pays europ\u00e9ens.<\/p>\n\n\n\n<p>En Ukraine, \u00e0 l\u2019\u00e9poque sovi\u00e9tique, ce n\u2019\u00e9tait m\u00eame pas directement l\u2019Europe occidentale: tout passait par la Russie. C\u2019\u00e9tait une autre forme d\u2019imp\u00e9rialisme du savoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour nous, il \u00e9tait important d\u2019entrer en contact avec des repr\u00e9sentants de diff\u00e9rentes cultures et de diff\u00e9rents pays afin de comprendre plus directement de quoi il s\u2019agit, ce que ces objets signifient pour chaque pays, pour chaque communaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je crois que les coll\u00e8gues ont accompli un travail \u00e9norme. Ils ont aussi \u00e9t\u00e9 soutenus, en termes de contacts et de connaissances, par B\u00e9n\u00e9dicte Savoy, qui est une figure majeure en Europe sur ces questions et qui a profond\u00e9ment fait \u00e9voluer les d\u00e9bats.<\/p>\n\n\n\n<p>Les coll\u00e8gues ont beaucoup consult\u00e9 son travail, \u00e9chang\u00e9 avec elle sur les objets et sur leur contexte. Elle est \u00e9galement venue personnellement pour le vernissage et a donn\u00e9 une conf\u00e9rence remarquable. Il y avait beaucoup de monde, m\u00eame si c\u2019\u00e9tait en pleine journ\u00e9e, en semaine. Il y avait des \u00e9tudiants de l\u2019universit\u00e9 voisine, mais aussi notre public habituel.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s int\u00e9ressant et tr\u00e8s enrichissant. Pour le vernissage, nous avons aussi accueilli des repr\u00e9sentants des ambassades de pays africains ainsi que des membres des communaut\u00e9s africaines en Ukraine.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut souligner qu\u2019il s\u2019agit de la premi\u00e8re exposition depuis l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Ukraine en 1991 consacr\u00e9e au patrimoine africain. L\u00e0 encore, \u00e0 cause de cet imp\u00e9rialisme du savoir, ce sujet \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme secondaire au centre de l\u2019Union sovi\u00e9tique, puis il est rest\u00e9 marginal par la suite.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous n\u2019avions m\u00eame pas de bons ouvrages r\u00e9cents dans notre biblioth\u00e8que, pourtant tr\u00e8s riche. Il n\u2019y avait que quelques livres anciens. Les coll\u00e8gues ont d\u00fb chercher, acheter de nouveaux ouvrages, acqu\u00e9rir de nouvelles connaissances.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est donc un v\u00e9ritable \u00e9v\u00e9nement. C\u2019est la premi\u00e8re exposition de ce type, et elle nous est tr\u00e8s ch\u00e8re aujourd\u2019hui, parce qu\u2019elle ouvre aussi de nouvelles voies de communication et de diplomatie culturelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous souhaitions aussi cr\u00e9er un lien avec ce que l\u2019on appelle aujourd\u2019hui le \u00abSud global\u00bb. Nous esp\u00e9rons que le Sud global puisse nous comprendre, et nous essayons aussi de le comprendre. Finalement, nous partageons des exp\u00e9riences tr\u00e8s similaires. Les personnes pr\u00e9sentes au vernissage ont toutes soulign\u00e9 cette proximit\u00e9 entre nos v\u00e9cus.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a toujours une m\u00e9tropole qui tente d\u2019imposer sa vision, d\u2019\u00ab\u00e9duquer\u00bb, de \u00abciviliser\u00bb, selon ses propres termes, sans tenir compte de la culture existante. Pour nous, cette exposition a \u00e9t\u00e9 un moment de compr\u00e9hension des richesses, de la pluralit\u00e9 des visions du monde, des esth\u00e9tiques diff\u00e9rentes, des croyances diff\u00e9rentes.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pense sinc\u00e8rement que cette exposition est une grande r\u00e9ussite. Je suis tr\u00e8s heureuse qu\u2019elle ait aussi un effet miroir, car nous y avons vu des \u00e9l\u00e9ments qui nous relient directement \u00e0 cette exp\u00e9rience. Et il est frappant de constater que, tant d\u2019ann\u00e9es apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Ukraine, c\u2019est la premi\u00e8re fois que nous accueillons une exposition consacr\u00e9e \u00e0 l\u2019art africain.<\/p>\n\n\n\n<h4><strong>Quand nous parlons aujourd\u2019hui du mus\u00e9e \u00abvide\u00bb pendant la guerre, il y a souvent un accent mis sur le pr\u00e9sent, sur l\u2019art contemporain, les collections modernes, comme si elles \u00e9taient moins pr\u00e9cieuses que l\u2019art ancien. C\u2019est un peu la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 laquelle nous sommes confront\u00e9s. D\u2019o\u00f9 cette n\u00e9cessit\u00e9, pour le mus\u00e9e, de se r\u00e9inventer.<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<h4><strong>Vous dites que le public est toujours pr\u00e9sent. Comment expliquez-vous ce soutien constant du public pendant la guerre, alors que les gens vivent dans un \u00e9tat de stress permanent, avec les bombardements, les alertes a\u00e9riennes, les coupures d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 qui sont malheureusement revenues?<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>C\u2019est quelque chose de tr\u00e8s touchant. Je crois qu\u2019avant l\u2019invasion, nous ne r\u00e9alisions pas vraiment l\u2019importance du mus\u00e9e pour le public. C\u2019\u00e9tait presque automatique, les gens venaient au mus\u00e9e, cela semblait normal.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais quand le mus\u00e9e s\u2019est retrouv\u00e9 vide, nous avons commenc\u00e9 \u00e0 nous poser des questions. Et peu \u00e0 peu, nous avons compris que nous \u00e9tions devenus un lieu s\u00fbr pour beaucoup de personnes. D\u00e9j\u00e0, le b\u00e2timent lui-m\u00eame, construit au XIXe si\u00e8cle, a travers\u00e9 les deux guerres mondiales du XXe si\u00e8cle. Il est toujours l\u00e0. Il est au centre-ville. On peut toujours y revenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a ce sentiment de stabilit\u00e9, de continuit\u00e9. \u00abCe lieu existe toujours. Je l\u2019ai visit\u00e9 il y a vingt ans, je peux encore y venir aujourd\u2019hui\u00bb. Pour nous, il est tr\u00e8s important de donner cette impression de normalit\u00e9, m\u00eame au c\u0153ur d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 profond\u00e9ment anormale.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant l\u2019exposition africaine, nous avions pr\u00e9sent\u00e9 une exposition consacr\u00e9e aux artistes ukrainiens de l\u2019\u00c9cole de Paris. Des collectionneurs priv\u00e9s nous avaient pr\u00eat\u00e9 des \u0153uvres magnifiques. Ces \u0153uvres rappelaient ce que l\u2019on voyait autrefois dans le mus\u00e9e. Les visiteurs disaient : \u00abLes cadres dor\u00e9s, c\u2019est comme avant, on reconna\u00eet cela\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec cette exposition, nous avons ressenti un v\u00e9ritable retour \u00e0 une forme de normalit\u00e9 mus\u00e9ale. Nous avons vu des visages apais\u00e9s, presque soulag\u00e9s, comme si quelque chose de familier revenait.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour cette exposition, il \u00e9tait aussi important de cr\u00e9er un espace th\u00e9rapeutique. Nous avions am\u00e9nag\u00e9 une salle o\u00f9 \u00e9tait projet\u00e9 un film de 1928 sur Montparnasse. Il y avait de petites tables, comme dans un caf\u00e9 parisien, avec des lampes. Les visiteurs pouvaient dessiner, rester aussi longtemps qu\u2019ils le souhaitaient.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait une d\u00e9marche consciente. Apr\u00e8s des nuits pass\u00e9es dans les salles de bain \u00e0 cause des bombardements, \u00e0 suivre des nouvelles terribles, les gens pouvaient venir au mus\u00e9e le matin et voir des peintures dans des cadres dor\u00e9s, comme avant. Regarder un film tourn\u00e9 avant la Seconde Guerre mondiale, ressentir cette joie de vivre transmise par ces images, par ces petites lampes dor\u00e9es sur des tables rappelant une terrasse parisienne.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait aussi une mani\u00e8re d\u2019offrir un sentiment de voyage. \u00c0 ce moment-l\u00e0, beaucoup de personnes ne peuvent pas voyager, notamment les hommes, en raison de la loi martiale, mais aussi pour des raisons financi\u00e8res ou de s\u00e9curit\u00e9. Nous voulions permettre aux visiteurs de \u00abvoyager\u00bb sans quitter Kyiv.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, chaque exposition n\u2019est pas seulement une question d\u2019accrochage des \u0153uvres. Nous r\u00e9fl\u00e9chissons aussi \u00e0 la mani\u00e8re de r\u00e9conforter les visiteurs, de les soutenir. Cela nous aide aussi nous-m\u00eames, car nous faisons partie de ce public.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mus\u00e9e est, par nature, un espace hors du temps. Il propose un dialogue avec le pass\u00e9 et avec le pr\u00e9sent. On a souvent l\u2019impression que le temps s\u2019y arr\u00eate. Cela permet une sortie temporaire de l\u2019actualit\u00e9, qui est particuli\u00e8rement lourde et douloureuse pour les Ukrainiens.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en cela que l\u2019art et le mus\u00e9e ont une dimension th\u00e9rapeutique. Nous avons conserv\u00e9 tous les dessins r\u00e9alis\u00e9s par les visiteurs pendant cette exposition. Ils constituent d\u00e9j\u00e0 un document important de cette p\u00e9riode de guerre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a des dessins r\u00e9alis\u00e9s par des soldats en permission, avec des messages de leur brigade, par des enfants qui dessinent le drapeau, la paix. Dans vingt ans, les chercheurs qui viendront \u00e9tudier l\u2019histoire du mus\u00e9e pendant la guerre y trouveront un t\u00e9moignage pr\u00e9cieux de l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit de nos visiteurs. Ces dessins sont d\u00e9j\u00e0 dans les archives du mus\u00e9e et seront peut-\u00eatre un jour expos\u00e9s, qui sait, m\u00eame au Louvre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Merci beaucoup, Olga, pour cet entretien et pour votre travail au mus\u00e9e, qui soutient le moral des visiteurs et joue un r\u00f4le psychologique essentiel pour les habitants de Kyiv, alors que l\u2019Ukraine entre bient\u00f4t dans sa cinqui\u00e8me ann\u00e9e de guerre.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comment un mus\u00e9e vit-il pendant la guerre? Que faire des collections et des fonds \u00e0 l\u2019approche de l\u2019arm\u00e9e ennemie? Comment un mus\u00e9e se r\u00e9invente-il au lieu de fermer ses portes aux visiteurs? 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