{"id":360483,"date":"2026-06-19T14:52:07","date_gmt":"2026-06-19T11:52:07","guid":{"rendered":"https:\/\/uacrisis.org\/?p=360483"},"modified":"2026-06-19T14:52:44","modified_gmt":"2026-06-19T11:52:44","slug":"ukraine-en-flammes-96","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/uacrisis.org\/fr\/ukraine-en-flammes-96","title":{"rendered":"La guerre, ce sont des noms propres &#8211; avec Ariane Chemin"},"content":{"rendered":"\n\n\n<p><em>Pourquoi la guerre, ce sont des noms propres? Comment raconter la guerre \u00e0 la hauteur des \u00e9crivains? Nous en discutons <\/em><em>avec Ariane Chemin, grand reporter et \u00e9crivaine. Ariane Chemin vient de publier son ouvrage &#8220;La guerre, ce sont les noms propres&#8221; aux Editions du Sous-sol. \u00c0 travers son r\u00e9cit poignant, Ariane Chemin explore le destin tragique de deux figures de la litt\u00e9rature ukrainienne contemporaine, Volodymyr Vakulenko et Viktoria Amelina, victimes de l&#8217;invasion russe.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pourquoi, dans cette guerre o\u00f9 il y a tant de victimes, de bless\u00e9s, de morts, tu as choisi cette histoire, \u00e9videmment tr\u00e8s tragique, mais cette histoire particuli\u00e8re de Victoria et de Volodymyr?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Alors, c&#8217;est une tr\u00e8s bonne question, parce que je me suis demand\u00e9 moi-m\u00eame si, en m&#8217;attachant \u00e0 cette histoire, il faut bien dire tragique et spectaculaire, mais aussi \u00e0 des personnes que l&#8217;Ukraine conna\u00eet, je ne tombais pas un peu dans la facilit\u00e9. Est-ce que je n&#8217;aurais pas pu choisir au fond des h\u00e9ros vraiment totalement anonymes ? Je me suis interrog\u00e9e l\u00e0-dessus. Je me suis dit : est-ce que c&#8217;est un peu facile ? Et en fait, je me suis dit: puisque la guerre que m\u00e8ne la Russie \u00e0 l&#8217;Ukraine, c&#8217;est une guerre qui veut d\u00e9truire tout ce qui est ukrainien, et qu&#8217;est-ce qu&#8217;il y a de plus ukrainien qu&#8217;\u00e9videmment la culture, et dans la culture la litt\u00e9rature ? Et donc je me suis autoris\u00e9e \u00e0 raconter cette histoire tragique qu&#8217;une partie des Ukrainiens connaissent, et qui s&#8217;incarne effectivement dans des gens de lettres, des gens qui aiment les livres, des gens qui les publient, des gens qui les gardent, des gens qui les feuillettent, des gens qui les \u00e9crivent.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Au centre de ce livre, l&#8217;histoire de Victoria et de Volodymyr. Raconte-nous ce premier voyage, qui t&#8217;a donn\u00e9 le pr\u00e9texte pour plusieurs publications<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Alors, j&#8217;arrive en Ukraine, je ne connais rien \u00e0 l&#8217;Ukraine, je ne connais rien \u00e0 la guerre. Et d&#8217;ailleurs j&#8217;ai voulu essayer de garder ce point de vue dans le livre. Je suis un peu comme les personnages de Montesquieu qui \u00e9carquillent les yeux et qui ne connaissent rien. Je voulais garder cette forme de na\u00efvet\u00e9 pour garder la r\u00e9volte. Et je d\u00e9barque dans la r\u00e9gion de Kharkiv effectivement, \u00e0 la fin de l&#8217;automne, d\u00e9but du mois de d\u00e9cembre, et j&#8217;apprends que va \u00eatre enterr\u00e9 dans une \u00e9glise un \u00e9crivain d&#8217;un village qui se trouve effectivement pr\u00e8s d&#8217;Izioum, \u00e0 4 ou 5 km. Et je suis accompagn\u00e9e d&#8217;une jeune femme qui est devenue une amie, Anna Koriagina, et de Guillaume Herbaut, qui est un formidable photographe avec qui je travaille. Et on rentre dans cette \u00e9glise de Kharkiv \u2014 il neige, je me souviens \u2014 et tout est bizarre dans l&#8217;\u00e9glise pour moi, qui ne connais rien \u00e0 cette histoire et \u00e0 l&#8217;Ukraine. Tout est bizarre. Pourquoi il y a une esp\u00e8ce de d\u00e9sordre ? Parce qu&#8217;il y a beaucoup de journalistes locaux avec des perches, ils font du bruit. D&#8217;ailleurs, Victoria Amelina le note elle-m\u00eame dans son journal inachev\u00e9. Il y a des cris, une sorte de lamentation tragique. En fait, ce sont les cris du fils de Volodymyr Vakulenko qui est l\u00e0, qui est autiste et qui hurle \u00e0 la mort. Et moi je ne sais pas qu&#8217;il est autiste, donc je ne comprends pas tr\u00e8s bien ce qui se passe. Et je vois aussi les parents de Volodymyr Vakulenko, qui sont \u00e9videmment \u00e9pouvant\u00e9s, constern\u00e9s, mais qui sont presque trop fatigu\u00e9s et us\u00e9s pour pleurer, parce qu&#8217;au fond \u00e7a a \u00e9t\u00e9 tellement compliqu\u00e9, l&#8217;histoire de leur fils. Il a disparu au mois de mars 2022, ils le cherchent pendant tout l&#8217;\u00e9t\u00e9, on finit par se dire : tiens, il est peut-\u00eatre enterr\u00e9 dans la fosse commune, on le d\u00e9terre. On pense que ce n&#8217;est pas lui parce que Volodymyr Vakulenko avait une coiffure de Kozaque et donc il avait une queue de cheval. Donc on s&#8217;est dit : c&#8217;est une fille. Et c&#8217;est finalement gr\u00e2ce aux recherches ADN qu&#8217;on comprend que c&#8217;est lui. Et c&#8217;est comme s&#8217;ils n&#8217;avaient plus la force de pleurer. Et l\u00e0 il y a cette jeune femme que je ne connais pas, au teint p\u00e2le, diaphane, ravissante il faut bien le dire. Je crois que Guillaume Herbaut a pris la seule photo o\u00f9 se trouvent \u00e0 la fois Volodymyr Vakulenko dans son cercueil et Victoria Amelina qui tient une bougie au-dessus du cercueil. \u00c7a a d&#8217;ailleurs inspir\u00e9 le dessin de la couverture du livre, et c&#8217;est la seule fois au fond o\u00f9 ils sont r\u00e9unis sur une photo.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Elle n&#8217;a pas du tout \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e. Mais c&#8217;\u00e9tait le cercueil ferm\u00e9, n&#8217;est-ce pas?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le cercueil est ferm\u00e9. Et je les vois, et on me dit : \u00abTu sais, c&#8217;est elle qui a d\u00e9terr\u00e9 le journal d&#8217;occupation de cet \u00e9crivain qu&#8217;on enterre\u00bb. Et l\u00e0 j&#8217;\u00e9coute \u00e7a, et \u00e9videmment \u00e7a me glace, mais \u00e7a me fascine et \u00e7a me passionne aussi.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Cela te passionne parce qu&#8217;il s&#8217;agit justement de litt\u00e9rature. Dans ton parcours de journaliste et d&#8217;\u00e9crivaine, tu t&#8217;int\u00e9resses toujours aux \u00e9crivains. Et donc l\u00e0 tu as ce secret-l\u00e0. Donc \u00e9videmment, c&#8217;est toute notre histoire en fait, une histoire de Victoria et de Volodymyr, qui se connaissaient \u00e0 peine avant la grande guerre. Tu d\u00e9cris dans ton livre ce court \u00e9change de messages \u00e9lectroniques, quand elle a refus\u00e9 sa participation au festival dans la ville de New York. Raconte-nous.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui, je pense qu&#8217;il r\u00eaverait d&#8217;\u00eatre un grand \u00e9crivain reconnu, ce qui n&#8217;est pas le cas. Et donc il r\u00eave de \u00e7a, et d&#8217;ailleurs je trouve \u00e7a extr\u00eamement touchant. Je me souviens chez sa m\u00e8re, j&#8217;avais lu la d\u00e9dicace qu&#8217;il lui avait faite. Il avait dit : \u00ab Ton fils \u00e9crivain. \u00bb Et on voit que son plus grand r\u00eave, c&#8217;est que ses parents le reconnaissent comme un \u00e9crivain. Alors que sa m\u00e8re peut-\u00eatre se dit que c&#8217;est pas forc\u00e9ment un m\u00e9tier \u2014 c&#8217;est pas un m\u00e9tier en fait. Et il n&#8217;arrive pas vraiment \u00e0 percer, il faut bien le dire. D&#8217;ailleurs, j&#8217;ai regard\u00e9 plein de vid\u00e9os et souvent quand il faisait des lectures, il disait : \u00abVous avez de la chance, vous \u00eates connu, j&#8217;esp\u00e8re qu&#8217;un jour je serai connu\u00bb. \u00c7a revenait beaucoup dans son discours. Et donc il adorerait \u00e9videmment aller \u00e0 ce festival de New York \u2014 cette petite ville du Donbas o\u00f9, quelques mois avant, Victoria Amelina avait d\u00e9cid\u00e9 d&#8217;organiser un festival, comme une sorte de pied de nez \u00e0 tous ceux d&#8217;abord qui habitent \u00e0 l&#8217;ouest, et puis \u00e9videmment avec ce nom extraordinaire qui l&#8217;amuse beaucoup. Et il re\u00e7oit un message via Messenger, par Facebook. Il lui demande tr\u00e8s gentiment : \u00abEst-ce que je pourrais venir au festival?\u00bb Je ne sais pas tr\u00e8s bien si elle se dit que c&#8217;est d\u00e9j\u00e0 programm\u00e9, qu&#8217;il y a trop de monde. En tout cas, c&#8217;est la r\u00e9ponse qu&#8217;elle lui donne. Et il est d&#8217;ailleurs charmant \u2014 il lui r\u00e9pond extr\u00eamement gentiment. Il dit: \u00abJe comprends tr\u00e8s bien, peut-\u00eatre \u00e0 une prochaine fois, et si vous avez besoin de quoi que ce soit, je serai l\u00e0\u00bb. Et je trouve cet \u00e9change assez touchant.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Assez touchant parce qu&#8217;ils ne s&#8217;\u00e9taient jamais rencontr\u00e9s en vrai, en personne. Et cet attachement de Victoria Amelina \u2014 on peut facilement imaginer \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur d&#8217;elle ce sentiment, la culpabilit\u00e9 de ne pas avoir rencontr\u00e9 Vakulenko. Tu as raison de dire qu&#8217;il avait du mal \u00e0 percer, mais je dirais quand m\u00eame \u2014 l\u00e0 j&#8217;ai envie de contredire un petit peu \u2014 parce que justement je me rappelle tr\u00e8s bien de son livre, le livre vert, <\/strong><strong><em>Livre de papa<\/em><\/strong><strong>, qui \u00e9tait un peu connu quand m\u00eame dans les ann\u00e9es 2014-2015 et il \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 l&#8217;Arsenal. C&#8217;est un livre que moi j&#8217;avais \u00e0 la maison. Ce sont des vers, des po\u00e8mes en fait que Volodymyr a \u00e9crits pour son fils Vitaliy \u2014 que tu viens d&#8217;\u00e9voquer, autiste. Donc il \u00e9tait quand m\u00eame connu, l&#8217;auteur de ce livre.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C&#8217;est \u00e7a. Alors, il y a ce livre effectivement, et d&#8217;ailleurs je me souviens que tu m&#8217;en avais parl\u00e9 parce que tu m&#8217;avais dit que tu l&#8217;avais achet\u00e9 et lu \u00e0 tes enfants. Je m&#8217;en souviens. Mais il aimerait \u00eatre un romancier ou un po\u00e8te un peu reconnu, et je vois bien que \u00e7a lui manque et \u00e7a le ronge quand m\u00eame. Il a 49 ans, il aimerait bien qu&#8217;un jour il appartienne \u00e0 ce cercle des \u00e9crivains ukrainiens, je pense. Et effectivement, tu as raison de parler de culpabilit\u00e9, parce que je pense qu&#8217;elle le porte un peu comme un poids. Et quand je la vois pench\u00e9e sur ce cercueil, je ne sais pas ce qu&#8217;elle se dit, mais j&#8217;imagine qu&#8217;elle se dit : \u00ab \u00c9coute, on ne s&#8217;est pas rencontr\u00e9, mais je vais faire tout pour publier ton journal et pour que tu acqui\u00e8res \u00e0 titre posthume une forme de notori\u00e9t\u00e9. Avec ma notori\u00e9t\u00e9 \u00e0 moi, Victoria Amelina, je vais t&#8217;aider \u00e0 devenir quelqu&#8217;un qu&#8217;on va reconna\u00eetre en Ukraine\u00bb. Et ce sera le cas.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Et au moment o\u00f9 tu retrouves cette sc\u00e8ne dans cette \u00e9glise dans la ville de Kharkiv \u2014 on est \u00e0 Kharkiv, on n&#8217;est pas \u00e0 Kapitolivka ou l\u00e0 o\u00f9 Volodymyr Vakulenko habitait avec ses parents, avec son fils \u2014 \u00e0 ce moment-l\u00e0, le manuscrit est d\u00e9j\u00e0 d\u00e9terr\u00e9, le manuscrit est d\u00e9j\u00e0 au mus\u00e9e litt\u00e9raire, il y a d\u00e9j\u00e0, comme tu le d\u00e9cris dans ton livre, toute l&#8217;\u00e9quipe qui travaille dessus. Et Victoria Amelina, elle est en train de songer \u2014 elle n&#8217;est peut-\u00eatre pas encore en train d&#8217;\u00e9crire &#8211;&nbsp; \u00e0 cette belle pr\u00e9face, n&#8217;est-ce pas? Une pr\u00e9face o\u00f9 elle dit: voil\u00e0, elle est optimiste.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre qu&#8217;elle est plus optimiste que moi d&#8217;ailleurs. Elle dit: la litt\u00e9rature \u00e7a peut sauver. \u00c7a peut sauver, les mots sont peut-\u00eatre plus forts que les armes, et en lisant un po\u00e8te, eh bien vous le faites vivre et vous le ressuscitez d&#8217;une certaine mani\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Oui, elle dit aussi que Volodymyr Vakulenko a vaincu. C&#8217;est-\u00e0-dire que si vous lisez ces lignes, alors Volodymyr Vakulenko est vainqueur, il a vaincu la mort, parce qu&#8217;on d\u00e9couvre toute cette histoire. On peut imaginer que tu te diriges assez rapidement dans le village de Kapitolivka, Izioum, pour d\u00e9couvrir justement la famille \u2014 le p\u00e8re Vassyl et la m\u00e8re Olena de Volodymyr \u2014 et Vitaliy, un adolescent \u00e0 l&#8217;\u00e9poque, il avait 14-15 ans.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Raconte-nous comment, qu&#8217;est-ce que tu as d\u00e9couvert d&#8217;ailleurs dans cette histoire-ci ? Parce qu&#8217;il fallait tout lire pour \u00e9crire ce livre. Ce qui est absolument incroyable dans ton livre, c&#8217;est que tu te donnes cette description tr\u00e8s minutieuse en fait des \u00e9v\u00e9nements, qui a demand\u00e9 un travail presque policier pour d\u00e9couvrir tous les d\u00e9tails.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Alors, c&#8217;est ma mani\u00e8re d&#8217;enqu\u00eater quand je travaille au <em>Monde<\/em>. C&#8217;est \u00e9videmment plus compliqu\u00e9 pour moi en Ukraine puisque je ne parle pas ukrainien et que j&#8217;avais toujours une merveilleuse traductrice, un merveilleux traducteur. Mais parfois je sais que \u00e7a me ronge, parce que j&#8217;entends une petite intonation, un petit d\u00e9tail, et que je n&#8217;arrive pas \u00e0 l&#8217;attraper parce que je ne parle pas l&#8217;ukrainien. Donc je ne cessais de poser des questions. Quand j&#8217;arrive, je rencontre d&#8217;abord l&#8217;oncle de Volodymyr Vakulenko. Je crois que la chose qui me frappe le plus, c&#8217;est la disposition de la maison dans le village. La maison de Volodymyr, elle est \u00e0 l&#8217;entr\u00e9e du village. Et les chars russes quand ils sont arriv\u00e9s d\u00e9but mars pour occuper le village \u2014 \u00e0 l&#8217;\u00e9poque, ils pensaient qu&#8217;ils allaient juste passer, pas s&#8217;arr\u00eater \u2014, ils s&#8217;arr\u00eatent devant sa maison et devant la fen\u00eatre o\u00f9 lui-m\u00eame il \u00e9crivait. C&#8217;est fascinant g\u00e9ographiquement de voir \u00e7a. Il y a \u00e0 l&#8217;entr\u00e9e du village ce petit jardinet qu&#8217;il essayait de faire vivre, non sans mal. C&#8217;est comme s&#8217;ils le d\u00e9signaient d\u00e9j\u00e0, comme si sa table d&#8217;\u00e9criture \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 la cible de l&#8217;occupant russe. \u00c7a, c&#8217;est la premi\u00e8re chose qui m&#8217;a frapp\u00e9e. Et l&#8217;autre chose qui m&#8217;a frapp\u00e9e, c&#8217;est que je vais tr\u00e8s vite dans la biblioth\u00e8que. Et l\u00e0, la biblioth\u00e8que, elle n&#8217;est pas encore remise sur pied. Elle a \u00e9t\u00e9 occup\u00e9e par les soldats russes. Quand j&#8217;y arrive, la biblioth\u00e9caire est l\u00e0. Yulia est l\u00e0, un peu d\u00e9sempar\u00e9e \u2014 je me souviens, les bras ballants. Et l\u00e0 je prends je ne sais pas 200 photos de tous les d\u00e9tails. C&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;\u00e9videmment apr\u00e8s, plong\u00e9e dans mes photos, j&#8217;ai trouv\u00e9 le livre de Kourkov, j&#8217;ai vu ce pr\u00e9servatif compl\u00e8tement incroyable \u2014 <em>Faire l&#8217;amour \u00e0 la russe<\/em> \u2014 qui \u00e9tait par terre, et qui au fond est un symbole, parce qu&#8217;on a l&#8217;impression que la biblioth\u00e8que de Yulia a \u00e9t\u00e9 viol\u00e9e. Et voil\u00e0, donc l\u00e0 je travaille un peu comme la journaliste que je suis, sur un crime, litt\u00e9ralement.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Exactement. Tu photographies tout. Et Yulia te dit \u2014 tu l&#8217;avais oubli\u00e9 \u2014 qu&#8217;en partant de la biblioth\u00e8que, tu lui dis : \u00abNe vous inqui\u00e9tez pas, Yulia, je suis s\u00fbre que vous allez la remettre sur pied, vous allez faire une belle biblioth\u00e8que, vous allez reconstruire\u00bb.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J&#8217;avais compl\u00e8tement oubli\u00e9 que je lui avais dit \u00e7a, mais elle me l&#8217;a rappel\u00e9 il n&#8217;y a pas longtemps. Et \u00e9videmment, beaucoup de gens d&#8217;autres personnes ont d\u00fb lui dire la m\u00eame chose, mais je me dis peut-\u00eatre que j&#8217;ai apport\u00e9 ma petite pierre pour lui redonner un peu le moral, parce qu&#8217;elle a \u00e9t\u00e9 d&#8217;un courage exemplaire \u2014 biblioth\u00e9caire qui avait un mari militaire, donc qui \u00e9tait une cible potentielle, et qui tient t\u00eate \u00e0 ces soldats qui occupent et qui souillent litt\u00e9ralement sa biblioth\u00e8que. Et d&#8217;ailleurs, elle leur dit : \u00abVous vous comportez comme des cochons\u00bb. Elle n&#8217;h\u00e9site pas \u00e0 leur dire \u00e7a, \u00e0 ces jeunes soldats russes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Rappelons aussi aux gens qui nous \u00e9coutent, nous regardent, que Yulia Kakulia-Danilyuk, c&#8217;est exactement la personne \u00e0 qui tu d\u00e9dicaces ton livre. C&#8217;est une amie, une copine tr\u00e8s proche de Volodymyr Vakulenko. Ils \u00e9taient vraiment tr\u00e8s amis. Elle a toujours soutenu ce qu&#8217;il \u00e9crivait parce qu&#8217;il fr\u00e9quentait cette biblioth\u00e8que. C&#8217;est jamais \u00e9vident d&#8217;avoir une biblioth\u00e8que dans un village o\u00f9 la moiti\u00e9 de la population n&#8217;a aucun int\u00e9r\u00eat pour la litt\u00e9rature, ni pour la langue ukrainienne. Donc Yulia \u00e9tait pour Volodymyr quelqu&#8217;un d&#8217;important, m\u00eame si leurs chemins se sont s\u00e9par\u00e9s un peu sous l&#8217;occupation, parce que lui \u00e9tait surtout responsable de son fils. Et je crois que tu d\u00e9cris d&#8217;une mani\u00e8re tr\u00e8s d\u00e9taill\u00e9e qu&#8217;elle a perdu la trace de Volodymyr assez rapidement et ne savait m\u00eame pas, pendant de longs mois, quel \u00e9tait son sort.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je me souviens qu&#8217;elle me racontait qu&#8217;avant la grande invasion, l&#8217;apr\u00e8s-midi, il venait souvent avec son fils, il installait son fils devant des livres, et puis eux ils papotaient \u2014 politique, et cetera. Il \u00e9tait d&#8217;ailleurs beaucoup plus virulent qu&#8217;elle. Il ne pardonnait rien aux Russes, et parfois elle me disait : \u00abJ&#8217;\u00e9tais oblig\u00e9e de lui dire: &#8220;Non mais l\u00e0, Volodymyr, calme-toi\u00bb. Et quand elle m&#8217;a racont\u00e9 ces sc\u00e8nes, elle m&#8217;a dit: \u00abMais en fait, il avait raison. \u00bb Et ce que je trouve incroyable, c&#8217;est qu&#8217;en fait ils sont deux amis, deux amis qui aiment les livres, qui \u00e0 partir du moment o\u00f9 l&#8217;occupant s&#8217;installe dans le village et o\u00f9 les checkpoints sont install\u00e9s, ne peuvent plus se voir. Ils ne savent m\u00eame pas l&#8217;un et l&#8217;autre qu&#8217;ils tiennent tous les deux un journal. Et ces deux personnes qui vivaient dans les livres \u2014 et c&#8217;est \u00e7a que je trouve extraordinaire \u2014 ont \u00e9t\u00e9 peut-\u00eatre les plus lucides, beaucoup plus que des politiques, aussi bien ukrainiens qu&#8217;europ\u00e9ens. Volodymyr, il a compris que la guerre c&#8217;\u00e9tait une question de jours, et \u00e7a faisait des mois qu&#8217;il le savait. Il sait que la Russie va envahir l&#8217;Ukraine et tout le monde le prend pour un guignol. Et ce n&#8217;est pas parce qu&#8217;on vit dans les livres qu&#8217;on ne voit pas la r\u00e9alit\u00e9. Au contraire, c&#8217;est peut-\u00eatre \u00e7a que \u00e7a nous enseigne.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Lui, il est tr\u00e8s lucide. Tu d\u00e9cris aussi dans ton livre comment il a pris conscience de l&#8217;importance historique du moment que nous avons travers\u00e9 lors du Ma\u00efdan de 2013-2014. Donc le moment auquel il a particip\u00e9, il a \u00e9t\u00e9 bless\u00e9, et cetera. Lui qui habitait \u2014 pendant une certaine p\u00e9riode \u2014 \u00e0 Lviv, parce qu&#8217;il y avait cette&#8230; tu racontes aussi sa vie personnelle. Tu as rencontr\u00e9 son ex-femme en fait, la m\u00e8re de son fils Vitaliy. Donc peut-\u00eatre quelques mots, raconte-nous.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Eh bien, il se rend compte \u2014 par des sites de po\u00e9sie, c&#8217;est quand m\u00eame assez merveilleux quand on y pense \u2014 que \u00e7a n&#8217;arriverait jamais en France parce qu&#8217;il n&#8217;y a pas de sites de po\u00e9sie comme \u00e7a. C&#8217;est quand m\u00eame un sport national en Ukraine, la po\u00e9sie. Ils se rencontrent comme \u00e7a, c&#8217;est pas forc\u00e9ment \u00e9vident. Lui, il h\u00e9site \u00e0 quitter \u2014 ils habitent quand m\u00eame \u00e0 1000 km de distance, compl\u00e8tement \u00e0 l&#8217;est de l&#8217;Ukraine. Elle habite pr\u00e8s de Lviv. Et c&#8217;est par la litt\u00e9rature au fond \u2014 elle \u00e9tait r\u00e9dactrice ou quelque chose comme \u00e7a, correctrice \u2014 voil\u00e0, ils se rencontrent comme \u00e7a. Et puis bon, \u00e7a ne marche pas tr\u00e8s bien, mais c&#8217;est quand m\u00eame une histoire d&#8217;amour bien s\u00fbr, parce que c&#8217;est une histoire d&#8217;amour qui s&#8217;est tiss\u00e9e sur la po\u00e9sie. C&#8217;est quand m\u00eame magnifique. Et d&#8217;ailleurs, m\u00eame s&#8217;il y a eu des choses compliqu\u00e9es, jamais jamais jamais son ex-compagne ne m&#8217;a dit un mot d\u00e9sagr\u00e9able sur Volodymyr, et j&#8217;ai trouv\u00e9 \u00e7a tr\u00e8s touchant. Donc ils se rendent compte assez vite que leur enfant ne parle pas, est \u00e9trange, comme enferm\u00e9 dans une bulle. Ils comprennent que c&#8217;est l&#8217;autisme. Et elle tombe malade, elle commence \u00e0 avoir des difficult\u00e9s \u00e0 marcher. Elle a une maladie g\u00e9n\u00e9tique qui la rattrape. Et je voulais raconter \u00e7a aussi en d\u00e9tail parce qu&#8217;on n&#8217;imagine pas que la guerre \u00e7a peut \u00eatre \u00e7a aussi. C&#8217;est-\u00e0-dire qu&#8217;elle suit un traitement, elle doit aller dans un sanatorium, et puis tout d&#8217;un coup la grande invasion, et ben \u00e7a a termin\u00e9 le traitement.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Et aujourd&#8217;hui elle est paralys\u00e9e parce que le sanatorium est en Crim\u00e9e. C&#8217;est \u00e7a.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Absolument, parce que la Crim\u00e9e est occup\u00e9e. Donc du coup elle est paralys\u00e9e. La guerre l&#8217;a immobilis\u00e9e au sens propre, et elle ne peut plus vivre avec son enfant. Elle est coup\u00e9e de son enfant. Et c&#8217;est comme \u00e7a que Volodymyr s&#8217;occupe de son fils qu&#8217;il adore, et r\u00e9ciproquement \u2014 son fils le suit partout. Et il \u00e9crit ses livres pour son fils aussi, parce que son fils ne comprenait pas bien les livres qu&#8217;il lui achetait ou lui donnait. Il \u00e9crit des livres pour que son fils comprenne. Donc je trouve que c&#8217;est assez magnifique. Et s&#8217;il reste \u00e0 Kapitolivka, c&#8217;est parce qu&#8217;il ne veut pas laisser son fils. Et si la biblioth\u00e9caire reste \u00e0 Kapitolivka, c&#8217;est je pense qu&#8217;elle ne veut pas laisser ses livres. Voil\u00e0, donc les choses auxquelles on s&#8217;attache \u2014 les livres, l&#8217;enfant, l&#8217;enfant malade aussi, l&#8217;enfant que Volodymyr mentionne dans les pages de son journal.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Donc disons aussi que gr\u00e2ce \u00e0 Victoria Amelina et toute l&#8217;\u00e9quipe qui est derri\u00e8re \u2014 les autres, Sophie Chelyak et Tetyana Teren qui ont beaucoup aid\u00e9 pour d\u00e9chiffrer le manuscrit \u2014 il a \u00e9t\u00e9 \u00e9dit\u00e9 en ukrainien, n&#8217;est-ce pas, avec la pr\u00e9face de Victoria Amelina. Il a aussi paru dans la traduction fran\u00e7aise au Qu\u00e9bec, et dans la traduction allemande et polonaise dans d&#8217;autres maisons d&#8217;\u00e9dition. Et donc \u00e7a devient un document. Et Victoria signe sa pr\u00e9face, d\u00e9but juin 2023\u2026 Qu&#8217;est-ce qui se passe apr\u00e8s?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Eh bien, elle pr\u00e9sente ce livre en avant-premi\u00e8re d&#8217;une certaine mani\u00e8re \u00e0 l&#8217;Arsenal, et apr\u00e8s l&#8217;Arsenal se termine, elle va d\u00eener \u00e0 Kyiv avec \u00e0 la fois un \u00e9crivain colombien tr\u00e8s connu qui s&#8217;appelle H\u00e9ctor Abad, qui a \u00e9crit des livres magnifiques, et puis un diplomate colombien qui est l\u00e0 aussi. Et le diplomate dit : \u00abBon, \u00e9coutez, c&#8217;est gentil tout \u00e7a, mais nous l\u00e0 on est rest\u00e9s \u00e0 Kyiv \u2014 \u00e0 l&#8217;\u00e9poque en 2023, c&#8217;est assez tranquille, il n&#8217;y a pas les bombardements qu&#8217;on conna\u00eet aujourd&#8217;hui. Moi, je n&#8217;imagine pas retourner en Am\u00e9rique latine alors qu&#8217;on est venu ici pour mobiliser l&#8217;Am\u00e9rique latine, qui n&#8217;est pas tr\u00e8s concern\u00e9e par ce conflit, qui fait partie du Sud global, qui franchement n&#8217;a pas tellement d&#8217;int\u00e9r\u00eat particulier pour l&#8217;Ukraine et encore moins pour l&#8217;Ukraine victime\u00bb. Il dit : \u00abIl faudrait quand m\u00eame qu&#8217;on aille quelque part. Par exemple, on pourrait aller visiter un village qui a \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 apr\u00e8s l&#8217;occupation russe de mars 2022\u00bb. Et c&#8217;est comme \u00e7a que \u2014 alors qu&#8217;H\u00e9ctor Abad, l&#8217;\u00e9crivain qui a le courage et l&#8217;humour de se d\u00e9crire comme un trouillard, il l&#8217;\u00e9crit lui-m\u00eame, il n&#8217;a aucune envie d&#8217;aller \u00e0 l&#8217;est parce que sa femme s&#8217;inqui\u00e8te \u2014 finalement, il est convaincu, et Victoria Amelina va partir les accompagner pour une sorte de petit voyage de deux jours o\u00f9 ils s&#8217;arr\u00eatent \u00e0 Kharkiv, un petit passage \u00e0 Kapitolivka, elle leur montre le cerisier, ils vont rendre visite \u00e0 la biblioth\u00e9caire, et ils dorment une premi\u00e8re nuit \u00e0 Kramatorsk, puis une seconde. Et avant de passer cette seconde nuit, ils d\u00e9cident d&#8217;aller manger dans une pizzeria que toi tu connais, et que connaissent tous les gens qui bougent, qui vont transporter des voitures pour les soldats, des m\u00e9dicaments, qui apportent beaucoup de choses sur le front. Cette pizzeria qui est une esp\u00e8ce d&#8217;endroit o\u00f9 on retrouve une population tr\u00e8s vari\u00e9e de journalistes, de membres d&#8217;organisations humanitaires. Et ils s&#8217;installent l\u00e0, ils commandent tr\u00e8s vite parce qu&#8217;il y a le couvre-feu, ils d\u00eenent et ils s&#8217;appr\u00eatent \u00e0 trinquer, ils l\u00e8vent leur verre \u00e0 la fin de ce s\u00e9jour, quand tout d&#8217;un coup il y a une ombre noire qui arrive et un missile balistique tombe sur la pizzeria. Et j&#8217;ai voulu m&#8217;attacher \u00e0 ce moment. \u00c7a peut para\u00eetre sordide, mais au fond ce que \u00e7a voulait dire, c&#8217;est : qu&#8217;est-ce que \u00e7a veut dire qu&#8217;une guerre qui vous tombe sur la t\u00eate, au sens propre et au sens figur\u00e9 ? Pour moi c&#8217;est invraisemblable. Je ne sais pas ce que c&#8217;est qu&#8217;une guerre qui me tombe sur la t\u00eate. Et on raconte assez rarement \u2014 parce que souvent les gens sont morts \u2014 ce que \u00e7a fait de se prendre un missile sur la t\u00eate. Et l\u00e0, ce qui m&#8217;a sembl\u00e9 int\u00e9ressant, c&#8217;est qu&#8217;il y a deux photographes, un \u00e9crivain, et \u00e0 leur mani\u00e8re, mais pas tout de suite, ils vont raconter cette frappe mortelle qui va faire des dizaines de morts, dont, h\u00e9las, trois jours apr\u00e8s, Victoria Amelina \u2014 la seule de la table, hein.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Donc ils \u00e9taient quatre et seule elle est morte.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Exactement. Apr\u00e8s une sorte de jeu de translation et de chaise musicale o\u00f9 elle prend la place de quelqu&#8217;un d&#8217;autre. Enfin, tout \u00e7a c&#8217;est&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Cela m&#8217;a frapp\u00e9e vraiment, cet \u00e9pisode, parce que justement pour comprendre ce qui se passait, tu as d\u00fb aller jusqu&#8217;au livre d&#8217;Abad pour voir comment \u00e7a se passait&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Alors, j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 en fait \u00e0 Bruxelles rencontrer le diplomate colombien. Je voulais qu&#8217;il m&#8217;explique comment \u00e7a se passait. Ils \u00e9taient trois \u2014 ils \u00e9taient quatre, et seule Victoria&#8230; On a pass\u00e9 un long moment et c&#8217;est lui qui m&#8217;a expliqu\u00e9 qu&#8217;ils avaient achet\u00e9 des bouteilles de whisky, les deux Colombiens, \u00e0 l&#8217;a\u00e9roport, et qu&#8217;ils \u00e9taient en train de se servir du whisky sous la table. Donc l\u00e0 ils ont \u00e9t\u00e9 prot\u00e9g\u00e9s de cette mani\u00e8re, et cetera. Et H\u00e9ctor Abad est un peu sourd d&#8217;une oreille. Donc il demande \u00e0 Victoria Amelina : \u00ab Est-ce que tu ne veux pas changer de place avec moi ? Est-ce que tu ne veux pas te mettre \u00e0 la gauche du diplomate ? \u00bb Et inversement. Et c&#8217;\u00e9tait une mani\u00e8re aussi de raconter le r\u00f4le du hasard. Certains diront la mal\u00e9diction. Et \u00e7a fait \u00e9cho \u00e0 un po\u00e8me tr\u00e8s connu de Victoria Amelina qu&#8217;on voit ressurgir en Ukraine lorsqu&#8217;il y a des frappes, sur les comptes Facebook, et cetera : <em>Cette fois-ci ce n&#8217;\u00e9tait pas moi.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Fin de l&#8217;alerte. <\/em><\/strong><strong>Un po\u00e8me documentaire de Victoria Amelina qui est extr\u00eamement connu. Et d&#8217;ailleurs la derni\u00e8re vid\u00e9o de Victoria vivante \u2014 en tout cas la derni\u00e8re vid\u00e9o de Victoria en public \u2014 c&#8217;\u00e9tait justement quelques jours avant sa mort. Le 23 juin 2023, elle \u00e9tait \u00e0 l&#8217;Arsenal. Nous \u00e9tions tous l\u00e0, les amis de PEN, elle \u00e9tait sur sc\u00e8ne, elle lisait ce po\u00e8me en particulier et deux ou trois autres po\u00e8mes, accompagn\u00e9s de piano, avec Volodymyr Yermolenko. Et \u00e9videmment on n&#8217;avait aucune id\u00e9e que \u00e7a serait la derni\u00e8re fois qu&#8217;on la voyait. Elle n&#8217;\u00e9tait pas du tout cens\u00e9e aller \u00e0 Kramatorsk, ni d&#8217;ailleurs \u00e0 l&#8217;est. Elle devait aller \u2014 nous en parlions longuement \u2014 elle devait aller \u00e0 Paris parce qu&#8217;elle venait de gagner une bourse de Columbia University \u00e0 Paris pour passer toute l&#8217;ann\u00e9e l\u00e0-bas, pour justement terminer son livre, qui n&#8217;a paru maintenant en fran\u00e7ais que de fa\u00e7on incompl\u00e8te. Donc on parlait de son balcon, de l&#8217;appartement que notre ami \u00e0 Paris lui avait d\u00e9j\u00e0 trouv\u00e9. Elle parlait de l&#8217;\u00e9cole, comment mettre son enfant adolescent dans telle ou autre \u00e9cole \u2014 des choses comme \u00e7a quand on se pr\u00e9pare \u00e0 quitter le pays. Et c&#8217;\u00e9tait un peu la d\u00e9cision de la derni\u00e8re minute, autour d&#8217;une table avec les Colombiens, que de partir l\u00e0-bas \u00e0 l&#8217;est. Et puis apr\u00e8s \u00e9videmment le jeu du hasard \u2014 c&#8217;est extr\u00eamement dramatique, ces pages-l\u00e0 o\u00f9 tu d\u00e9cris avec autant de d\u00e9tails tous ces moments-l\u00e0. Un autre moment tr\u00e8s important dans ton livre, quand tu d\u00e9cris pourquoi cette femme, romanci\u00e8re, qui est devenue un peu po\u00e8te au d\u00e9but de la grande invasion russe, pourquoi elle est devenue documentariste de crimes de guerre. Pourquoi ? Raconte-nous comment elle aurait pu rester l\u00e0-bas et ne pas partir \u00e0 Kapitolivka pour documenter des crimes de guerre ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Elle est romanci\u00e8re effectivement, elle a \u00e9crit des essais, et tout d&#8217;un coup elle est emp\u00each\u00e9e, elle n&#8217;arrive plus \u00e0 \u00e9crire de la fiction. Elle se dit : \u00abJe n&#8217;y arriverai pas\u00bb. Je crois que c&#8217;est toi qui citais dans un article \u2014 qui m&#8217;avait beaucoup int\u00e9ress\u00e9e \u2014 o\u00f9 tu r\u00e9fl\u00e9chissais sur ce que la guerre pouvait faire aux \u00e9crivains, et tu r\u00e9citais ce texte tr\u00e8s connu d&#8217;Adorno: \u00ab Peut-on \u00e9crire encore de la po\u00e9sie apr\u00e8s Auschwitz?\u00bb Elle ne peut plus \u00e9crire de fiction parce qu&#8217;au fond ce qu&#8217;elle a sous les yeux est tellement inimaginable et indicible qu&#8217;elle n&#8217;y arrive pas. Et donc au d\u00e9but, elle s&#8217;engage dans une association humanitaire, elle fait des colis et tout \u00e7a. Je pense qu&#8217;elle se dit elle-m\u00eame : \u00ab Je pourrais quand m\u00eame peut-\u00eatre faire un peu mieux \u00bb, mais elle est modeste, elle ne le dit pas ouvertement. Puis finalement, elle s&#8217;enr\u00f4le dans cette ONG qui s&#8217;appelle Truth Hounds, et elle fait une formation active pour apprendre \u00e0 documenter, parce que c&#8217;est tr\u00e8s difficile de documenter des crimes de guerre. C&#8217;est tout un m\u00e9tier. Il suffit qu&#8217;il manque une appr\u00e9ciation, une question, et cetera, pour ne pas pouvoir remonter l&#8217;affaire apr\u00e8s \u00e0 un tribunal p\u00e9nal en cas de paix juste, si je puis dire. Donc c&#8217;est tout un processus. C&#8217;est un peu comme quand on apprend le journalisme \u2014 il y a des questions qu&#8217;il faut absolument poser. Et elle apprend tout \u00e7a. Et quand sur le groupe WhatsApp de Truth Hounds s&#8217;annonce cette question : \u00ab Qui voudrait aller documenter des crimes de guerre dans la r\u00e9gion d&#8217;Izioum qui vient d&#8217;\u00eatre lib\u00e9r\u00e9e?\u00bb, tout de suite elle veut y aller, parce que tout de suite elle pense \u00e0 Volodymyr Vakulenko, cet \u00e9crivain qu&#8217;elle n&#8217;a pas invit\u00e9 \u00e0 son festival, et dont elle a des nouvelles par le groupe de PEN Ukraine. Donc elle conna\u00eet l&#8217;existence de cet \u00e9crivain disparu. Elle ne sait pas encore qu&#8217;il avait \u00e9crit un journal d&#8217;occupation. Et tout de suite elle veut y aller, et elle fait partie de l&#8217;\u00e9quip\u00e9e qui se dirige vers Izioum, o\u00f9 elle d\u00e9couvre des choses \u00e9pouvantables. Alors c&#8217;est vrai que j&#8217;avais parfois l&#8217;impression \u2014 \u00e0 quelques mois de distance \u00e9videmment, je fais une pause, \u00e0 quelques mois de distance et sans \u00e9videmment le savoir \u2014 qu&#8217;elle a appris \u00e0 documenter des crimes de guerre, mais parfois elle fait des d\u00e9couvertes \u00e0 Izioum: elle manque de marcher sur une biographie de Staline qu&#8217;elle trouve dans les d\u00e9combres d&#8217;une salle qui servait \u00e0 emprisonner les Ukrainiens. Et moi, dans la komandatura \u2014 comme on appelait ce grand local d&#8217;Izioum o\u00f9 ne cessait de se rendre la m\u00e8re de Volodymyr pour avoir des nouvelles de son fils \u2014, eh bien je tombe sur des dessins qu&#8217;avaient \u00e9crits de jeunes \u00e9coliers de Rostov-sur-le-Don et qu&#8217;ils envoyaient, des dessins de propagande absolument sid\u00e9rants, aux soldats sur le front. Et c&#8217;est un sentiment \u00e9trange de fouler le sol comme \u00e7a. C&#8217;est comme si on marchait sur un mat\u00e9riau historique et qu&#8217;on \u00e9tait les premiers, comme quand on marche les premiers sur la Lune. Je ne sais pas comment dire, mais on marche sur des archives vivantes d&#8217;une certaine mani\u00e8re. Et j&#8217;avais ce sentiment-l\u00e0, \u00e0 quelques semaines de d\u00e9calage en fait.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Et elle d\u00e9crit \u2014 Victoria dans la pr\u00e9face \u2014 je me rappelle tr\u00e8s bien le moment du d\u00e9pouillement, quand les gens creusent les tombes de ce cimeti\u00e8re improvis\u00e9 dans la for\u00eat d&#8217;Izioum. Mais elle, en m\u00eame temps, elle creuse le jardin du p\u00e8re de Volodymyr pour essayer de trouver le manuscrit, parce que son p\u00e8re lui a dit que Volodymyr avait laiss\u00e9 enterrer le journal. Et \u00e9videmment, je vois tr\u00e8s bien que toi, tu es all\u00e9e tout de suite aussi au cimeti\u00e8re pour voir cette fameuse tombe num\u00e9ro 319.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ouais. D&#8217;abord, j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 voir le cerisier, tout de suite, pour voir l&#8217;arbre en fait o\u00f9 tout a commenc\u00e9 \u2014 ou voil\u00e0, tout avait un peu chang\u00e9. D&#8217;ailleurs, quand elle arrive, il y a des foug\u00e8res qui ont pouss\u00e9. Elle a du mal \u00e0 retrouver le manuscrit, et elle y met beaucoup d&#8217;acharnement. Et elle a la franchise d&#8217;\u00e9crire dans ce livre inachev\u00e9 \u2014 tout d&#8217;un coup elle dit: \u00abJe m&#8217;en fous des crimes de guerre, ce que je veux, c&#8217;est le cahier\u00bb. Elle le dit comme \u00e7a. Je trouve \u00e7a tr\u00e8s franc. Elle dit: \u00e7a m&#8217;obs\u00e8de, je veux retrouver ce livre, parce que derri\u00e8re ce cahier \u00e0 petits carreaux, au fond il y a toute la litt\u00e9rature qui a \u00e9t\u00e9 enfouie, massacr\u00e9e pendant tout un si\u00e8cle, le 20\u00e8me si\u00e8cle. Donc \u00e7a pouvait avoir une valeur symbolique. Et puis \u00e9videmment, je vais dans ce cimeti\u00e8re \u2014 eh bien, je n&#8217;oublierai jamais ce spectacle de ces tombes ouvertes avec leurs croix en bois de fortune pos\u00e9es l\u00e0, dans des tombes vides, parce qu&#8217;on avait d\u00fb exhumer les corps entass\u00e9s un peu vite. C&#8217;est avec ce pin immense qui domine le ciel quasiment.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Jamais tu n&#8217;oublieras \u00e7a. Et dans cette histoire, il y a encore un quatri\u00e8me personnage que nous n&#8217;avons pas encore \u00e9voqu\u00e9, mais qui joue aussi un r\u00f4le tr\u00e8s important. Donc \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Victoria Amelina, Volodymyr Vakulenko et Yulia Kakulia-Danilyuk, la biblioth\u00e9caire de Kapitolivka, il y a Tetiana Pylypchuk, directrice du mus\u00e9e litt\u00e9raire \u00e0 Kharkiv \u2014 on peut dire une des c\u0153urs du fil que toi tu d\u00e9cris, et qui, pendant les premi\u00e8res heures de la grande invasion russe, avait cinq missions particuli\u00e8res. En quoi consistaient ces missions?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Alors, d&#8217;abord, quand les premiers obus tombent sur Kharkiv le 24 f\u00e9vrier, elle ne comprend rien. Elle se dit: \u00abMais je ne sais pas \u00e0 quoi \u00e7a ressemble, la guerre\u00bb. Moi, la guerre, je l&#8217;ai vue dans des films, je l&#8217;ai lue dans les livres. Elle me cite d&#8217;ailleurs toute sa litt\u00e9rature famili\u00e8re o\u00f9 elle a entendu parler de la guerre ou l&#8217;a vue, et elle ose \u00e0 peine ouvrir sa porte parce qu&#8217;elle se dit peut-\u00eatre que tout va \u00eatre ras\u00e9, effondr\u00e9. Elle se rend compte que non. Et sa premi\u00e8re obsession, comme justement elle s&#8217;occupe d&#8217;un mus\u00e9e qui tente de sauver les archives de la fameuse Renaissance fusill\u00e9e de 1930 \u2014 o\u00f9 beaucoup d&#8217;\u00e9crivains ont \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9s \u2014, elle veut sauver ses archives. Et c&#8217;est son obsession. Elle veut les emmener ailleurs, dans un endroit qu&#8217;elle veut tenir secret, parce qu&#8217;on ne sait jamais. Et l\u00e0, tout le mus\u00e9e \u2014 alors qu&#8217;ils n&#8217;ont pas trop le droit de sortir \u2014 se mobilise pour venir faire les cartons. Ils mettent tout \u00e7a dans les cartons de la Nova Poshta. Elle se rend \u00e0 la gare de Kharkiv pour prendre le train vers l&#8217;ouest. Elle a r\u00e9serv\u00e9 un compartiment. Elle met voil\u00e0 sa collection dans ce compartiment. Elle s&#8217;en fiche de ne pas pouvoir dormir. Ce qui compte, ce sont les cartons. Et il y a quelque chose qui m&#8217;avait frapp\u00e9e, c&#8217;est qu&#8217;elle me racontait que pendant le trajet \u2014 \u00e9videmment c&#8217;est un train de r\u00e9fugi\u00e9s, \u00e0 l&#8217;\u00e9poque on est en mars 2022, il est bond\u00e9 \u2014, il y a dans le couloir une famille avec un petit enfant qui pleure et un chien. Et elle a un peu piti\u00e9 d&#8217;eux. Elle leur dit : \u00ab Bon ben, regardez, prenez le compartiment, il y a des cartons partout, mais peut-\u00eatre que vous pourrez quand m\u00eame vous reposer un peu davantage\u00bb. Et ce qui m&#8217;avait frapp\u00e9e, c&#8217;\u00e9tait ce chien qui sautait sur ses cartons d&#8217;archives, qui posait ses pattes au fond sur ce qui repr\u00e9sentait sa vie \u2014 un peu comme les livres de la biblioth\u00e9caire de Kapitolivka, c&#8217;\u00e9tait sa vie. Et quand elle me racontait la sc\u00e8ne, je ne sais pas pourquoi je voyais une sc\u00e8ne qu&#8217;aurait pu raconter Kundera, tellement c&#8217;\u00e9tait absurde et po\u00e9tique en m\u00eame temps.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Et humain aussi en m\u00eame temps. Parce qu&#8217;elle a pris ce parti-l\u00e0 \u2014 \u00e0 la fois pour elle, \u00e9videmment, les manuscrits arrach\u00e9s \u00e0 l&#8217;oubli, litt\u00e9ralement, parce que c&#8217;\u00e9taient des \u00e9crits des \u00e9crivains qui avaient \u00e9t\u00e9 massacr\u00e9s, tu\u00e9s, et cetera. Donc elle les sauvait comme des \u00eatres vivants \u2014 ses pages, ses cartons. Et d&#8217;ailleurs elle \u00e9tait de retour tr\u00e8s vite \u00e0 Kharkiv, qui \u00e9tait \u00e0 l&#8217;\u00e9poque vraiment litt\u00e9ralement sur la ligne de front, parce que l&#8217;arm\u00e9e russe \u00e9tait \u00e0 10 km de la ville, et ce jusqu&#8217;\u00e0 septembre 2022, c&#8217;est-\u00e0-dire au moment de la contre-offensive ukrainienne. Donc c&#8217;\u00e9tait une ville o\u00f9 il y avait une pluie de missiles, de grenades et d&#8217;artillerie russes. Donc elle \u00e9tait l\u00e0, elle \u00e9tait de retour apr\u00e8s avoir sauv\u00e9 ses archives.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Mais tu as raison de dire que ce sont comme des \u00eatres vivants, parce que moi je me souviens tr\u00e8s bien quand on m&#8217;a montr\u00e9 pour la premi\u00e8re fois le journal de Volodymyr Vakulenko, qui \u00e9tait encore presque humide, puisque je suis arriv\u00e9e fin 2022. Cette mani\u00e8re d&#8217;enfiler des gants en plastique, comme le font les chirurgiens au fond pour des corps vivants \u2014 \u00e7a m&#8217;avait beaucoup fascin\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Donc voil\u00e0 ces quatre personnes \u2014 Victoria Amelina, Volodymyr Vakulenko, les morts, et puis deux autres qui sont en vie: Tetiana Pylypchuk et Yulia Kakulia-Danilyuk de Kapitolivka, qui sont aussi les h\u00e9ro\u00efnes de ton livre. Quand tu mets le point final dans cette histoire, et \u00e9videmment c&#8217;est tr\u00e8s po\u00e9tique parce que pour toi, j&#8217;imagine, c&#8217;est toujours l&#8217;histoire de la litt\u00e9rature, c&#8217;est toujours l&#8217;histoire de pages qui sont l\u00e0 malgr\u00e9 la mort, n&#8217;est-ce pas ? C&#8217;est l&#8217;histoire de l&#8217;amiti\u00e9, du sentiment aussi, entre deux \u00eatres qui ne se sont jamais rencontr\u00e9s.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui. Et je me disais parfois : c&#8217;est terrible, c&#8217;est comme si au fond une sorte de pacte faustien s&#8217;\u00e9tait nou\u00e9 entre eux, parce qu&#8217;elle le tire de l&#8217;oubli, et lui d&#8217;une certaine mani\u00e8re l&#8217;attire aussi vers la mort. Enfin, c&#8217;est un peu trop r\u00e9sum\u00e9 de dire \u00e7a, mais je pensais \u00e0 cette esp\u00e8ce de pacte faustien. Alors, ce que je voulais \u2014 ce que je ne voulais pas faire \u2014, c&#8217;est que je ne voulais pas en faire des h\u00e9ros. Je ne voulais pas tomber dans le pathos. Je voulais qu&#8217;on s&#8217;en souvienne. Je me suis dit : si on se souvient de ces deux-l\u00e0, et bien si des lecteurs peuvent s&#8217;en souvenir, peut-\u00eatre qu&#8217;ils penseront aussi \u00e0 l&#8217;Ukraine. C&#8217;\u00e9tait l&#8217;id\u00e9e d&#8217;incarner quelque chose. Mais je ne voulais pas non plus refaire une sorte de manifeste en disant : regardez, la litt\u00e9rature c&#8217;est plus fort que la mort. Parce que la v\u00e9rit\u00e9 c&#8217;est que, quand je me suis rendue au cimeti\u00e8re de Lviv et que j&#8217;ai vu cette tombe \u2014 d&#8217;ailleurs tr\u00e8s joliment fleurie avec des fleurs tr\u00e8s simples \u2014 de Victoria Amelina, j&#8217;ai vu ce verre \u00e0 vin, parce qu&#8217;elle adorait le vin et le champagne, rempli de crayons et de feutres. J&#8217;ai trouv\u00e9 \u00e7a \u00e0 la fois magnifique, mais je me suis dit : en m\u00eame temps, elle n&#8217;est plus l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Elle n&#8217;a pas termin\u00e9 son livre. Et tu as raison de dire que voil\u00e0, lui est attir\u00e9 vers la mort, parce que m\u00eame le jour de la mort de Victoria Amelina \u2014 apr\u00e8s trois jours de coma suite \u00e0 la frappe de Kramatorsk que tu d\u00e9cris \u2014, c&#8217;est le 27 juin 2023, la date de sa mort c&#8217;est le 1er juillet 2023, et c&#8217;est le jour d&#8217;anniversaire de Vakulenko \u2014 encore un jeu de co\u00efncidences. Et ce qui est le plus important dans cette histoire, c&#8217;est que ce livre \u2014 <\/strong><strong><em>La Guerre, ce sont les noms propres<\/em><\/strong><strong> \u2014 est d&#8217;ailleurs une citation d&#8217;un autre po\u00e8te ukrainien, Maksym Kryvtsov, qui est mort au front. Et donc c&#8217;est aussi une histoire &#8230; c&#8217;est comme si tu prenais le rel\u00e8ve, on peut dire comme \u00e7a, et que tu continues \u00e0 parler d&#8217;eux.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Alors, modestement, mais c&#8217;\u00e9tait aussi une mani\u00e8re de dire: la guerre, ce sont les noms propres. Il y a d&#8217;autres noms que j&#8217;ai souhait\u00e9 donner. Ce sont les noms de ceux qui ont donn\u00e9 l&#8217;ordre \u2014 pour l&#8217;un \u2014 de tuer Volodymyr Vakulenko, parce qu&#8217;on ne le tue pas par hasard. C&#8217;est \u00e7a qu&#8217;on voit tr\u00e8s bien dans les documents des ONG qui ont largement explor\u00e9 ce crime. On voit que les Russes qui occupent le village l&#8217;appellent celui de Ma\u00efdan, ils lui en veulent pour \u00e7a. Ils savent tr\u00e8s bien o\u00f9 il habitait \u00e0 Lviv, c&#8217;est quand m\u00eame fascinant. Et j&#8217;ai voulu donner aussi le nom de ce grad\u00e9 russe qui a d\u00e9cid\u00e9 de frapper la pizzeria de Kramatorsk. Donc la guerre, ce sont les noms des coupables qu&#8217;on voudra retrouver, et ce sont les noms des victimes qu&#8217;il ne faut pas oublier.<\/p>\n\n\n\n<p>Merci beaucoup Ariane pour tes r\u00e9ponses, et surtout pour ce livre, <em>La Guerre, ce sont les noms propres<\/em>, qui est l\u00e0 comme une \u00e9vidence et qui continue en fait ce que Victoria a fait, ce que Volodymyr Vakulenko a fait, et qui rend cette histoire lucide et transparente.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pourquoi la guerre, ce sont des noms propres? Comment raconter la guerre \u00e0 la hauteur des \u00e9crivains? Nous en discutons avec Ariane Chemin, grand reporter et \u00e9crivaine. 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