Kiev
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À l’Ouest, des événements se profilent: l’Ukraine et ses voisins

Kiev, le 15 décembre 2017.

Depuis ces derniers temps, les relations entre l’Ukraine et ses voisins de l’ouest, en particulier la Pologne et la Hongrie, se sont considérablement détériorées. Si la raison principale du conflit avec la Hongrie est plutôt récente et provoqué par la loi sur l’enseignement, votée au mois de septembre par le Parlement ukrainien, les racines du conflit avec la Pologne se dissimulent dans le passé et ces batailles de mémoire durent depuis plus d’un an.

Il est facile de comprendre que les raisons des conflits de l’Ukraine avec ses voisins européens sont plutôt artificielles, car elles remplacent en quelque sorte les défis de la coopération réelle, efficace et rentable par des problèmes de clarification d’un passé lointain.

Deux événements importants qui résument ces deux épisodes se sont déroulés cette semaine : la Commission de Venise a décliné la plainte de la Hongrie concernant la réduction des droits des minorités nationales en Ukraine et Andrzej  Duda, Président de Pologne, s’est enfin rendu en Ukraine où il a rencontré Petro Porochenko, son homologue ukrainien. Est-ce que ces deux événements signifient la paix tant attendue entre l’Ukraine et ses voisins occidentaux? L’UCMC essaie d’éclaircir la situation.

L’Ukraine et la Hongrie : le conflit linguistique

La raison essentielle du conflit avec la Hongrie est l’adoption du nouveau texte de loi «Sur l’enseignement». Environ 150 000 Hongrois habitent en Ukraine et, selon les informations du ministère de l’Éducation, 16 020 enfants en Ukraine font leurs études en hongrois.

Quel est le sens du conflit? Le conflit a été provoqué par le 7ème article de la loi, réduisant les années d’études en langues des minorités nationales jusqu’aux 4 premières années d’études. Avant cette loi, les enfants des minorités nationales avaient la possibilité de suivre leur cursus secondaire complet dans leur langue maternelle. En vertu de la nouvelle loi, en commençant par la 5ème année, toutes les matières principales seront enseignées en ukrainien, langue d’État. Parallèllement, l’apprentissage de la langue maternelle et l’enseignement de quelques cours en langue maternelle ne seront pas limités.

Les arguments de l’Ukraine. Selon l’auteur de la loi, les enfants des minorités éthniques en Ukraine qui ne maitrisent pas la langue ukrainienne, seront limités dans leurs droits : ils auront moins de chances d’entrer dans les universités, d’obtenir un travail, de commencer une carrière politique en Ukraine et même de défendre leurs propres intérêts. Le paragraphe 4 de l’article 7 explique clairement qu’un ou plusieurs cours peuvent être enseignés en plusieurs langues : celle de l’État, l’anglais ou l’une des langues de l’Union européenne.

«Un couteau, planté dans le dos». Le gouvernement, la société et les médias hongrois ont très mal reçu l’adoption de cette loi ukrainienne. Les Hongrois sont certains que la loi  limite les droits de la minorité hongroise qui avait différentes privilèges sur le territoire ukrainien, et ceci, depuis l’époque soviétique, et de plus ils craignent que les écoles hongroises ne soient fermées. Péter Szijjártó, ministre des Affaires Étrangères de l’Ukraine, a déclaré que cette loi était «un couteau, planté dans le dos» et a promis que désormais, le gouvernement hongrois bloquerait toutes les décisions de l’Union européenne qui favoriseraient le rapprochement entre l’Ukraine et l’UE. Ce scandale diplomatique a conduit à la nécessité d’impliquer une tierce partie pour résoudre ce conflit. La Hongrie a alors déposé une plainte auprès de la Commission de Venise : cette institution européenne devrait mettre un point à ce différend.

La décision de la Commission de Venise. Le 11 décembre, la Commission européenne pour la démocratie par le droit, aussi appelée commission de Venise, a publié sa décision sur les positions linguistiques de la loi ukrainienne «Sur l’enseignement». La décision a été très modérée. La Commission a décidé que la politique du renforcement de la langue d’État est un droit légal et, même louable, de l’Ukraine. Elle n’a pas appuyé les accusations de la Hongrie concernant les  restrictions des droits des minorités nationales en Ukraine par une nouvelle loi sur l’enseignement. Par ailleurs, le document contient un nombre de recommandations pour l’Ukraine, dont celle de prolonger la  proposition visant à poursuivre la période de transition de la pleine application des articles sur l’apprentissage des langues de la loi jusqu’en 2020. De plus, ce texte propose de tenir des consultations nécessaires aux minorités nationales et de renforcer le droit législatif pour enseigner certaines matières dans les langues minoritaires, afin d’obtenir un niveau élevé et suffisant de compréhension orale et écrite en langue maternelle pour résoudre des problèmes complexes.

Est-ce que cette décision de la Commission de Venise mettra un terme à ce malentendu entre l’Ukraine et la Hongrie? Le temps nous le dira.

L’Ukraine et la Pologne : des batailles sur le passé

La tension entre l’Ukraine et la Pologne dure depuis plusieurs années. Les Ukrainiens rappellent aux Polonais les siècles passés sous leur domination, et les Polonais sont ouvertement perturbés par la glorification de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne et Stéphan Bandera. Les Ukrainiens reprochent à la Pologne d’avoir cessé d’être leur avocat en Europe, alors que le Parlement polonais a reconnu les crimes commis en Volhynie comme génocide. L’Ukraine et la Pologne ne sont vraiment séparées par leur histoire commune mais par la mémoire de l’histoire et l’interprétation moderne des événements passés. La politisation de la mémoire provoque des tensions dans les relations bilatérales.

Quel est le sens du conflit de la mémoire? Les Polonais sont ouvertement gênés par la glorification de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne et Stéphan Bandera, tandis que les Ukrainiens ne parviennent pas à comprendre la réaction si sensible des Polonais sur la tragédie de Volhynie. La tragédie de Volhynie est une purge ethnique commune de la population ukrainienne et polonaise, réalisées par l’Armée insurrectionnelle ukrainienne et l’Armia Krajowa polonaise, en 1943, pendant la Seconde guerre mondiale. En été 2016, le Parlement polonais a reconnu ces événements comme un génocide.

«Le problème des pierres tombales». Entre outre, une «guerre pour les tombes» a éclaté entre l’Ukraine et la Pologne. Depuis 2014, le problème de la destruction en masse des pierres tombales de militaires de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, est apparu. Le gouvernement polonais ne traduit pas en justice les responsables. En guise de réponse, l’Institut ukrainien de la mémoire nationale a initié un moratoire concernant l’exhumation des Polonais qui ont péri pendant les conflits militaires en Ukraine. Cela a provoqué un nouveau cycle de confrontations. L’accord à propos de la levée du moratoire sur l’exhumation des Polonais a été conclu en novembre 2017. La réunion a eu lieu le 17 novembre, et l’Ukraine a promis de lever le moratoire sur l’exhumation. Cette décision a occasionné la visite d’Andrzej Duda à Kharkiv en décembre 2017.

Les déclarations du nouveau Premier-ministre de Pologne. La première journée qui a suivi la nomination de Mateusz Morawiecki, nouveau Premier-ministre de Pologne, nommé dans la perspective d’améliorer les relations entre la Pologne et l’Europe, a déclaré que les relations avec l’Ukraine devraient «être bâties sur la vérité historique», et des événements tels que «le génocide de Volhynie» ne peuvent être oubliés.

La rencontre avec la crise en fond de toile : la visite d’Andrzej Duda en Ukraine. Avec la crise diplomatique en fond de toile, la visite du Président polonais en Ukraine s’est avérée être un vrai succès des diplomates des deux pays. Les Présidents polonais et ukrainien se sont rencontrés à Kharkiv. Cette  visite, d’Andrzej Duda, très symbolique, était liée aux problèmes des sépultures.

Petro Porochenko et Andrzej Duda ont déposé des fleurs au Mémorial des victimes du totalitarisme, situé à l’endroit de l’ancien camp d’entraînement militaire, où le Commissariat du peuple aux Affaires intérieures (NKVD) soviétique a fait fusiller et enterrer en 1940, plusieurs milliers d’officiers polonais prisonniers.

Quels sont les accords conclus? Petro Porochenko et Andrzej Duda se sont mis d’accord pour augmenter et améliorer le niveau de la commission bilatérale concernant les enterrements. Désormais, cette commission sera présidée par les vices-premiers ministres, Pavlo Rozenko du côté ukrainien, et Piotr Gliński du côté polonais. Il est à noter que, contrairement à son homologue ukrainien, Andrzej Duda a consacré la plus grande partie de son intervention aux questions historiques et non pas à l’économie. Cependant, le Président polonais a été très optimiste et a déclaré que les principaux obstacles pour la normalisation du dialogue entre les deux pays avaient été supprimés.

Donc, il est tout à fait possible de mettre la fin à la guerre de la mémoire entre l’Ukraine et la Pologne. Pour cela, il faudra cesser de se quereller pour le passé et réfléchir au présent, ou mieux encore, à l’avenir. En laissant le passé dans le passé et l’histoire aux historiens, l’Ukraine et la Pologne ont toutes les chances de se réconcilier.

Est-ce que les accords de Kharkiv seront un encouragement pour abandonner ces conflits historiques et se concentrer sur les défis actuels pour les deux pays? Nous répondrons à ces questions très prochainement.

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