Que sait-on du travail des paramédics sur la ligne du front? Comment prend-on la décision de quitter la vie en France pour se retrouver dans l’enfer des combats sur le front ukrainien? Dans ce podcast nous en parlons avec Anastasia Fomitchova, docteure en science politique, qui s’est engagée comme infirmière de combat dans un bataillon volontaire. Anastasia vient de publier son premier livre “Volia”, chez Grasset. Le livre a reçu le prix André Malraux pour la fiction engagée.
Le livre s’intitule Volia. Qu’est-ce que cela veut dire exactement ? On devine évidemment que c’est un mot ukrainien. Quel est le concept derrière ce titre et sur quoi porte ce livre?
Volia est un mot ukrainien qui signifie à la fois « volonté » et « liberté ». Ce que j’aime avec ce mot, c’est qu’il est intraduisible, il est propre à la langue ukrainienne.
Ce titre s’est imposé de lui-même puisque ce livre parle de mon engagement dans la guerre depuis 2017, depuis le moment où j’ai choisi de rejoindre le bataillon des hospitaliers. Mais au-delà de mon propre engagement, ce que je souhaitais, c’était écrire un livre sur la résistance ukrainienne, sur l’engagement de toute une société depuis 2014 et, à plus forte raison, depuis 2022 face à l’agression russe.
Volia est donc le titre que j’ai choisi pour rendre hommage à cet engagement collectif, à cette volonté de vivre libre et de résister pour que l’Ukraine soit libre et indépendante.
Tu parles beaucoup de l’engagement dans cette première explication. Il faut aussi dire que ton livre a reçu le prix André Malraux pour la littérature engagée. Le livre est paru en septembre 2025 et le prix vient d’être attribué au mois de novembre 2025.
Quand on lit ton livre, la première question que l’on se pose est la suivante : est-ce que tu es française ? Est-ce que le livre est écrit en français par une Française ? Est-ce que tu es ukrainienne ? Tu racontes l’histoire de ta famille dans ce livre. Est-ce que tu pourrais nous dire brièvement quelle est cette histoire ?
Je suis née en Ukraine en 1993. Je suis partie en France avec ma mère en 1995. Les raisons qui l’ont poussée à quitter l’Ukraine tenaient au fait qu’elle ne voyait pas vraiment d’avenir à cette époque, notamment pour moi.
Je reviens au début du livre sur les années noires, cette décennie des années 1990 marquée par la corruption, l’insécurité et la pauvreté. Ma mère, quand elle avait 14 ans, a aussi vécu l’explosion du réacteur de la centrale de Tchernobyl, un événement qui l’a profondément marquée, comme beaucoup d’Ukrainiens.
Elle s’est aussi inquiétée pour ma santé quand j’étais bébé. C’est ce qui l’a poussée à partir avec moi, pour m’offrir un avenir européen, pour que je grandisse en France.
Je raconte aussi dans le livre qu’elle était fascinée par la France. Ma grand-mère était ouvreuse dans un cinéma, dans le quartier d’Obolon à Kyiv, et ma mère a grandi entourée de films, de cette culture française qui l’a beaucoup marquée et fascinée.
Du côté de mon père, c’est une autre histoire. Mon père est resté vivre à Kyiv après notre départ. Mes grands-parents paternels avaient travaillé pour le système soviétique. Mon grand-père, à vrai dire, n’était pas né à Kyiv, il était né en Russie, puis il a été placé dans un orphelinat alors qu’il était encore très jeune.
Il a grandi dans un orphelinat, puis il a rejoint l’armée soviétique avant d’être recruté par le NKVD, devenu ensuite le KGB. Il a fait carrière dans les institutions de sécurité de l’État soviétique. Il était notamment en charge de la sécurité de Nikita Khrouchtchev lorsqu’il était encore à Kyiv.
En 1962, mon grand-père et ma grand-mère ont été assassinés chez eux, à Kyiv, à quelques centaines de mètres, à quelques kilomètres de l’endroit où nous parlons aujourd’hui.
Mon père n’a découvert cette histoire familiale que très tardivement. C’est ma tante, qui avait 16 ans à l’époque, qui l’a ensuite adopté pour pouvoir s’occuper de lui. Cette histoire, dans les années 1960–1970, est lourde, mais elle montre toute la violence du système soviétique.
Lorsque je parle des différentes branches de ma famille et de mon histoire familiale dans ce livre, on voit à quel point cette violence était intrinsèque au système. Les raisons pour lesquelles mon grand-père et ma grand-mère paternels ont été assassinés restent encore aujourd’hui opaques. J’ai fait des recherches dans les archives, notamment ici à Kyiv, dans les archives du KGB déclassifiées à partir de 2018, mais il n’y a pas d’informations sur cet assassinat.
Du côté de la famille de ma mère, je reviens sur l’histoire de mon arrière-grand-mère, qui a perdu ses deux premiers enfants pendant le Holodomor, la famine organisée par Staline dans les années 1930. Je reviens aussi sur cette histoire pour montrer toute la dimension de la violence du système soviétique.
Il y a donc une histoire familiale absolument cruelle, mais aussi typique, pour une famille ukrainienne du XXᵉ siècle.
On peut imaginer que tu ne découvres pas tout cela en grandissant en France. Tu es une petite fille française, tu avais deux ans quand ta mère est partie en France. À quel moment cet intérêt pour ton histoire familiale et pour l’Ukraine en tant que telle est-il apparu?
Oui, c’est vrai. Je pense que c’est aussi assez caractéristique des traumatismes intrafamiliaux: dans mon enfance, on ne parlait pas du Holodomor, on ne parlait pas non plus de l’histoire de mes grands-parents.
Je me suis intéressée à cette histoire à partir de l’adolescence. J’ai commencé à faire des allers-retours réguliers vers l’Ukraine. Je revenais aussi forcément durant mon enfance.
Tu avais quel âge quand tu es venue en Ukraine pour la première fois après votre départ?
Je suis revenue à l’âge de 6 ans, puis à 7, 8, 10 ans. J’ai donc conservé un lien avec l’Ukraine, mais j’ai grandi en France. J’y ai fait toute ma scolarité.
Il y a eu plusieurs moments de bascule. À l’adolescence, j’ai commencé à m’intéresser à mon histoire familiale, à mes racines. Puis il y a eu évidemment le Maïdan. Cela a été à la fois un réveil collectif pour la nation ukrainienne et quelque chose que j’ai ressenti extrêmement fortement.
Lors des premières manifestations, j’ai pris conscience que c’étaient des étudiants de mon âge qui descendaient dans la rue pour demander le droit de vivre avec les mêmes droits, les mêmes libertés, la même sécurité que celle dans laquelle moi, j’avais pu grandir en France.
À mon échelle individuelle, il y a eu cette prise de conscience de la volonté de la société ukrainienne, et en particulier de ma génération, de créer un avenir européen en Ukraine. C’est la raison pour laquelle, dès le Maïdan, j’ai souhaité m’investir dans des projets de la diaspora, revenir le plus souvent possible en Ukraine, et aussi définir ce pays comme sujet de recherche.
C’est à partir de cette époque que tu t’intéresses à l’Ukraine dans le cadre de tes études en sciences politiques, que tu faisais à la Sorbonne à l’époque, n’est-ce pas?
Au moment du Maïdan, j’étais étudiante en droit. Très rapidement, des discours contradictoires ont commencé à se superposer, notamment dans la sphère publique, autour de l’annexion de la Crimée. Il y a eu un discours qui s’est imposé, issu de la propagande russe, de la ligne narrative de Moscou sur la prétendue légitimité de l’annexion de la Crimée. Je me suis alors adressée à un professeur de droit international à la Sorbonne pour lui poser des questions sur l’illégalité de cette annexion.
Il m’a répondu : « On touche à une zone de non-droit». À ce moment-là, j’ai perdu foi, je dois le dire, dans le droit international et dans les études de droit international. Je me suis tournée vers les sciences politiques, parce qu’il m’a semblé essentiel d’analyser, de décrypter, de faire des recherches sur ce qui se passait, notamment pour démêler le narratif russe qui prenait déjà beaucoup d’ampleur en France, en particulier sur ce qui se passait à l’Est de l’Ukraine et sur la réalité du terrain.
Puis tu reviens régulièrement en Ukraine en 2015, 2016. Il y a là un moment important dans ton parcours ukrainien, puisque tu t’engages auprès du bataillon des Hospitaliers en 2017. Ce sont des missions paramédicales, dans ce qui restait largement invisible pour le public international, cette guerre déjà en cours dans le Donbas.
Pourquoi cette décision ? Partir ainsi, jeune étudiante, sans expérience médicale, sans formation médicale, pourquoi était-ce important pour toi à cette époque?
C’est un passage que je raconte aussi dans le livre, ce moment où je décide de m’engager dans le bataillon des Hospitaliers.
La première fois que je pars sur le front, c’est en 2016. J’accompagne des groupes de volontaires qui continuent d’équiper les unités, pour apporter du matériel de base: des gilets pare-balles, renouveler l’équipement, des pulls chauds, des provisions, de l’eau, des boissons énergisantes.
À ce moment-là, au contact de ceux qui sont sur le front depuis bientôt deux ans, je comprends la nécessité de les aider. Jusqu’alors, depuis la Révolution de la dignité, j’étais impliquée dans des projets de la diaspora. J’essayais de faire entendre ce qui se passait ici, à un moment où les pays européens, et notamment la France, n’étaient absolument pas prêts à reconnaître qu’il s’agissait déjà d’une agression, d’une invasion.
À partir de l’été 2016, j’ai voulu être plus utile encore. J’ai senti qu’il fallait continuer à aider ceux qui se battaient, souvent dans l’indifférence la plus totale du monde, pour protéger l’Ukraine.
Début 2017, lors d’un voyage sur le front où j’accompagnais toujours des volontaires, je rencontre un ambulancier qui me parle des Hospitaliers. À ce moment-là, je cherchais mon utilité, une manière concrète d’aider les militaires, d’apporter un véritable soutien.
C’est au fil des rencontres sur le front, notamment avec cet ambulancier, que je décide de suivre la formation des Hospitaliers. J’y trouve une forme de famille dans la guerre. Je rencontre aussi beaucoup de personnes, souvent de mon âge, qui, comme moi, ne veulent pas rester les bras croisés.
En 2017, l’élan collectif de 2014 était retombé à l’arrière, mais nous étions encore nombreux à vouloir faire quelque chose malgré tout. Ma première mission en tant que paramédique se déroule dans la région de Donetsk, à Avdiïvka, en décembre 2017.
Je prends alors pleinement conscience du décalage entre les discours et la réalité. La guerre était omniprésente. Malgré les accords de Minsk, malgré le cessez-le-feu officiellement surveillé par les observateurs de l’OSCE, il y avait encore des morts, des blessés, et des personnes qui consacraient toute leur vie à tenir le front.
Ma trajectoire, celle que je décris dans le livre, est assez représentative de celle de nombreux Ukrainiens qui, à un moment donné, choisissent de s’engager. Souvent, c’est par des rencontres que l’on trouve sa place dans cet engagement collectif.
Après ces missions ponctuelles entre 2017 et 2022, une autre histoire commence: celle de la guerre à grande échelle. Ce sont des chapitres absolument bouleversants de ton livre.
Tu racontes où tu te trouves en France lorsque tu découvres que le pays est attaqué à grande échelle. Même si on s’y attendait, ce fut un choc immense. Nous nous souvenons tous de ce 24 février 2022.
Tu prends alors une décision que personne n’aurait pu imaginer: quitter Paris pour aller à Kyiv, dans un pays en guerre, alors que les civils font exactement le chemin inverse, en particulier les femmes et les mères avec enfants. Tu arrives dans une ville presque déserte à la fin février, pour essayer d’y trouver ta place. Au départ, c’était pour évacuer ta famille, ton père. Puis les plans changent.
Le 24 février, à vrai dire, cela faisait plusieurs semaines, voire plusieurs mois, que circulaient des rumeurs d’invasion totale. Mais cela me semblait complètement fou, irréel, impossible.
Même s’il y avait des signes évidents — l’encerclement de l’Ukraine par des dizaines de milliers de troupes russes au printemps 2021, les déclarations extrêmement inquiétantes de Vladimir Poutine — je faisais partie de ceux qui n’y croyaient pas. Je me disais : Ce n’est pas possible que Vladimir Poutine décide de lancer une invasion à grande échelle».
J’étais à Paris dans la nuit du 23 au 24 février. J’étais à quelques mois de rendre ma thèse. Pendant la nuit, je reçois des notifications m’indiquant que la guerre a commencé, la guerre à grande échelle, celle à laquelle je ne voulais pas croire.
Les choses sont floues. La journée du lendemain me paraît complètement irréelle. J’ai du mal à réaliser. Mais une chose est sûre : il faut que je revienne en Ukraine. Comme tu l’as dit, pour évacuer ma famille. Je les avais eus au téléphone, je savais qu’ils étaient complètement dépassés, terrorisés. Il y avait aussi beaucoup d’informations contradictoires à ce moment-là: où se trouvent les troupes russes dans la région ? Vont-elles réussir à entrer à Kyiv ? Par quelle route passer ? Que faire ?
À distance, je me suis dit que j’étais incapable de leur venir en aide. Ma priorité est donc de revenir à Kyiv le plus rapidement possible. Dès le 26 février au matin, je suis dans un bus. J’arrive le 27 ou le 28, et je suis déjà à Kyiv.
Ma famille refuse de partir. Je comprends qu’ils vont rester dans la ville, alors qu’on ne sait pas ce qui va se passer, si les Russes vont réussir à entrer. Je choisis alors de rejoindre le bataillon des Hospitaliers, parce que je sais qu’il va y avoir des blessés, des combats. À mon échelle, si je ne décide pas de participer, cela signifie que peut-être les Russes réussiront à s’emparer de la ville.
C’est le prolongement de mon engagement depuis 2017. Il y a aussi la conscience d’avoir acquis des compétences qui allaient s’avérer utiles à ce moment-là.
Tu restes donc au monastère, à la cathédrale Saint-Michel, ici au centre de Kyiv, avec les Hospitaliers qui sont logés dans les sous-sols. Ce monastère a toujours joué un rôle important, déjà pendant le Maïdan et après.
Vous commencez à vous organiser et à partir en mission. Tu décris dans ton livre des missions absolument bouleversantes, notamment vers le nord de la région de Kyiv, à Boutcha, Hostomel.
C’est une expérience de la guerre très différente de ce que tu avais vu à Avdiïvka. À Avdiïvka, il y avait des blessés, mais c’était une guerre de positions, relativement prévisible. Là, vous vous retrouvez avec une ambulance immobilisée, une roue bloquée, et vous êtes littéralement sous le feu: chars, drones, artillerie.
Avant même d’être confrontés directement à la violence du feu ennemi, il y a eu des situations extrêmement dangereuses. Dans une forêt autour de Kyiv, déjà infiltrée par les Russes, notre ambulance a été visée deux fois.
Une nuit, nous avons cru que nous ne pouvions pas repartir. Il neigeait, c’était une pluie verglaçante, et nos pneus se sont enlisés dans la forêt. Nous avons réussi à partir avant d’entendre les impacts.
Sur place, on s’adapte. À ce moment-là, quand on est pris pour cible, tout ce qu’on peut faire, c’est se réjouir d’être encore en vie et continuer. Bien sûr, en plus de la formation aux soins, au secourisme, à la stabilisation des blessés, ce que je découvre en 2022 est d’une intensité et d’une violence bien supérieures à tout ce que j’avais connu auparavant.
Tout cela se termine par le départ des troupes russes de la région de Kyiv, fin mars 2022. Mais pour toi, c’est aussi la découverte des conséquences à Boutcha, d’autant plus que c’était la ville où se trouvait la maison de ton père.
Tu fais partie des premières personnes à entrer à Boutcha, parmi les journalistes, les paramédics. On peut imaginer le choc de ce que tu découvres.
Le jour où nous avons été autorisés à entrer dans la ville, les journalistes ont aussi été autorisés à passer pour documenter ce que l’armée russe avait laissé derrière elle. Cela a été un choc total.
Voir la ville dans cet état, parler aux survivants, voir les corps de civils… Nous étions tous en état de choc, même si cela faisait des semaines que nous avions conscience de ce qui se passait dans les territoires occupés. À Kyiv, tout le monde avait des amis, de la famille, des connaissances à Boutcha, à Irpin, dans les villes alentour. C’est une banlieue proche.
Mon père n’y était pas, ni ma belle-mère. Ma famille était à Kyiv le 24 février. Mais ils avaient des voisins restés à Boutcha, certains qui avaient réussi à partir, d’autres non.
Très rapidement, dès les premiers jours de l’invasion, nous avons su que les Russes confisquaient les téléphones portables, coupaient tous les moyens de communication. Nous avons aussi eu connaissance d’exécutions, y compris dans le sud de l’Ukraine. C’était partout.
La découverte des exactions commises par les Russes dans les villes occupées a constitué un tournant pour moi. Je pensais rester le temps de protéger Kyiv, de protéger ma famille. Mais quand j’ai vu ce que faisaient les Russes, même si on s’y attendait en partie, le choc a été immense.
J’ai compris que je n’avais pas d’autre choix que de rester et de continuer. Tant que les Russes occupaient une partie du pays, il m’était impossible d’envisager de revenir en France, de reprendre ma thèse, de continuer une vie normale.
C’est exactement ce que tu fais après la bataille de Kyiv, après le retrait des troupes russes de la région de Kyiv, de Tchernihiv et de Soumy. Les combats se déplacent alors vers le Donbas.
Tu pars avec tes camarades en mission à Lysytchansk et Sievierodonetsk. Ce sont deux villes qui tombent parmi les premières dans le Donbas. Dans ces pages d’une extrême dureté, tu décris ce que représente un champ de bataille: les corps mutilés, les membres arrachés, l’afflux massif de blessés.
Tu te retrouves littéralement dans la machine de guerre, à soigner des blessés en grand nombre, alors que votre point de stabilisation est lui-même constamment visé par l’ennemi.
Autant dans la région de Kyiv nous faisions principalement des évacuations, autant, à partir du printemps 2022, je suis envoyée en renfort sur un point de stabilisation à Lysytchansk, ainsi que pour des évacuations depuis Sievierodonetsk, au moment où les villes sont sur le point de tomber.
La défense des villes dure encore plusieurs semaines, mais les Russes sont aux portes. Nous sommes très peu nombreux, en termes d’unités médicales, à rester dans l’une ou l’autre ville pour pouvoir réceptionner, stabiliser et évacuer les blessés, que nous recevons par centaines. Des militaires et des civils.
Des civils aussi, qui refusaient de partir, et que nous essayions de convaincre d’évacuer en leur expliquant la gravité de la situation. C’était un cauchemar. Un cauchemar.
C’est ce qui ressort très fortement dans ces pages. Comment as-tu tenu ? Tu avais de l’expérience depuis 2017, mais là, ce n’était plus du tout le même rythme. Tu décris un afflux massif de blessés, presque comme une usine à blessés.
Je pense qu’il y a deux choses qui permettent de tenir dans ce contexte. La première, c’est l’amitié et la solidarité. Je n’étais pas seule, j’étais avec des camarades. Nous vivions ce cauchemar ensemble, pour sauver des vies.
La deuxième, c’est le protocole de soins. Le fait de savoir quoi faire quand on est face à un blessé. qu’on travaille avec les médecins. Ce sont ces deux choses qui permettent de tenir.
Il y a un élément très frappant dans ta description de la bataille de Lysytchansk et Sievierodonetsk: la différence entre les militaires et les civils. Les militaires, même grièvement blessés, arrivent à se battre pour leur vie, peut-être sous l’effet de l’adrénaline, alors que des civils, parfois avec des blessures plus légères, meurent. La question de la vie et de la mort rejoint-elle ici celle de Volia, le titre de ton livre?
C’est une discussion que j’ai eue avec un médecin. Les militaires ont tendance à s’accrocher à la vie, à se battre, même avec des blessures extrêmement graves.
L’un de mes rôles en tant que paramédique était aussi de les faire tenir, de les faire parler, de leur dire : «On va t’évacuer, tu vas retrouver ta famille, les gens que tu aimes». Cela fait partie de notre mission.
Un anesthésiste me disait que le problème avec les civils blessés, épuisés par les bombardements, c’est que leur corps a moins de ressources. J’en parle dans le livre. Je n’ai pas les connaissances médicales pour vérifier cela scientifiquement, mais c’était extrêmement dur, notamment de perdre des civils. Et aussi des enfants.
Après cette rotation dans la région de Lysytchansk, qui finit par tomber, votre unité se replie sur Kyiv. Une nouvelle question se pose alors: tu n’étais pas obligée de rester. Tu n’es pas intégrée à l’armée, tu es volontaire. Pourtant, tu choisis de ne pas rentrer en France, mais de repartir au combat.
Cette fois-ci, c’est au sud, lors de la libération des régions autour de Kherson. Tu participes au début de cette campagne, autour du fleuve Inhoulets, dans le nord de la région de Kherson. Là, c’est encore une autre étape: tu te retrouves directement dans les tranchées, aux côtés des militaires, devenant une cible légitime pour l’armée russe.
Des amis à nous avaient rejoint une brigade d’assaut, qui faisait partie du bataillon des Hospitaliers. À la fin de l’été, ils demandent à des membres de mon unité, dont moi, de venir en renfort pour la contre-offensive.
Une contre-offensive est, par définition, extrêmement coûteuse en vies humaines, puisqu’il faut avancer sur des positions ennemies en étant complètement exposé. À l’époque, il n’y avait pas encore de drones à grande échelle, en tout cas pas comme aujourd’hui avec les drones FPV. Il s’agissait surtout de drones d’observation.
Les opérations se déroulaient à pied, à découvert, pour aller prendre les positions russes. Nous savions que nous allions être directement dans les tranchées, car les militaires avaient besoin d’aide pour stabiliser les blessés de l’autre côté de la rivière Inhoulets. Les temps d’évacuation étaient trop longs. Il fallait des paramédics sur place pour maintenir les blessés en vie.
Quand je m’engage, je sais que le risque de mourir est extrêmement élevé. Plusieurs paramédics de l’unité avaient déjà été tués. Ce sont des opérations où tout est aléatoire. Parfois, rester en vie tient simplement du miracle, de quelques centimètres, de quelques mètres.
Et c’est là que tu es blessée.
Oui. À un moment, je sors d’une tranchée pour aller chercher de l’eau dans mon sac. La situation semblait calme sur notre position. Un tankiste russe m’a repérée et a attaqué la tranchée. C’est en tout cas comme cela que je le comprends. Nous avons dû quitter la position.
Tu reviens assez rapidement après un passage à Mykolaïv. C’est un moment extrêmement dramatique du livre, une sorte de point culminant. Tu choisis de revenir vers tes camarades et de terminer l’opération.
Qu’est-ce qui permet à un être humain de vaincre la peur ? Tu n’es pas militaire, tu n’es même pas médecin. À chaque étape — revenir à Kyiv, aller à Boutcha, partir à Lysytchansk, puis participer à la contre-offensive — tu étais parfaitement consciente des risques réels de ne pas revenir. Qu’est-ce qui t’a permis de faire face à la peur ?
Je pense que je n’ai jamais vaincu la peur. Mais j’ai décidé de ne pas la laisser dicter mes choix.
La peur, on la ressent tous. C’est impossible de ne pas avoir peur quand on sait qu’on risque de mourir. Mais pourquoi serait-ce aux autres de prendre ces risques-là, et d’attendre d’eux quelque chose que moi-même je ne serais pas prête à faire ?
Ceux qui sont sur le front, ceux qui se battent, ceux qui, depuis bientôt cinq ans — puisque nous entrons dans la cinquième année de la guerre totale — n’ont pas la possibilité de rentrer chez eux, tant que la Russie continue d’occuper notre pays.
Je l’ai vécu comme un devoir moral. La conscience des besoins a toujours dépassé mes réflexions sur ma propre vulnérabilité face au feu russe.
Je pense que tout est dans le mot Volia. C’est l’engagement pour la liberté de l’Ukraine, pour la liberté des Ukrainiens, pour notre identité. Si nous ne faisions pas ce choix-là, cela voudrait dire que tout ce que nous connaissons, tout ce pour quoi nous nous battons depuis le Maïdan, pourrait disparaître.
Tu termines ton livre par une thèse très forte, par un message adressé à nos partenaires européens, y compris français. Le livre est écrit en français. Tout au long de l’ouvrage, tu constates les faiblesses, les défaillances, les moments où l’armée ukrainienne manque de munitions, où l’indifférence du monde tue littéralement.
Le livre se termine par cet appel. Penses-tu que cet appel, que nous sommes nombreux Ukrainiens à lancer, commence à être entendu?
J’ai l’impression que depuis quelques mois, et même depuis quelques semaines, un basculement commence peut-être à s’opérer dans l’esprit des Européens. Notamment depuis les incursions de drones en Pologne, dans les pays baltes, en Roumanie, si je ne me trompe pas. Il y a eu aussi récemment le sabotage d’une ligne ferroviaire en Pologne.
Peut-être que les Européens commencent à prendre conscience que la Russie les vise eux aussi. Jusqu’ici, depuis 2022, il y avait cette idée qu’il fallait aider l’Ukraine. Aujourd’hui, peut-être aussi à travers certaines déclarations de hauts gradés, je pense notamment au chef d’état-major français qui évoquait un choc auquel les Français devraient se préparer face à la Russie d’ici trois à cinq ans.
J’espère que ce message est entendu. Mais il existe encore des barrières morales et psychologiques qui entravent cette compréhension globale de la situation. Cette guerre n’a jamais concerné uniquement l’Ukraine.
La prise de conscience est douloureuse pour les Européens, elle est difficile. Et finalement, les actions de la Russie parlent d’elles-mêmes. La Russie s’est aujourd’hui engagée dans une économie de guerre, elle relance entièrement son complexe militaro-industriel pour tenir sur le long terme.
J’ai l’impression qu’aujourd’hui, les opinions publiques européennes commencent à se préparer à l’idée que cela ne s’arrêtera pas simplement avec l’Ukraine, et que cette guerre risque de devenir bien plus large que l’invasion à grande échelle de l’Ukraine.