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L’armée ukrainienne, une armée des civils – entretien avec Dmytro Kushnir

L’armée ukrainienne, une armée des civils - avec Dmytro Kushnir  |  L’Ukraine en Flammes #94

Comment un civil devient-il un militaire? Quels défis physiques et psychologiques  implique à un civil la mobilisation dans les forces armées? D’où viennent la force et l’efficacité de l’armée ukrainienne composée de civils d’hier? 

Nous en discutons avec Dmytro Kushnir, caporal de la brigade “Rubizh”, ancien batteur des groupes “Harmata” et “Haydamaky”, entrepreneur, engagé dans les forces armées ukrainiennes depuis 2023. 

Bonjour Dmytro, tu es militaire actuellement, mais dans ta vie civile, avant ton engagement militaire, tu étais batteur pour deux groupes musicaux en Ukraine. D’abord les Haydamaky, mais aussi le groupe Harmata. Avant ta carrière dans l’armée ukrainienne, tu étais musicien.

Depuis fin 2023-début 2024, tu es dans l’armée ukrainienne, dans une brigade qui s’appelle Rubizh. Explique-nous comment se passe le transfert de la vie civile à la vie militaire, parce que ton parcours représente en quelque sorte un parcours assez typique. 

Dans l’armée ukrainienne aujourd’hui, il y a énormément de civils, d’anciens civils, et je dirais même que c’est peut-être la majorité aujourd’hui des combattants. Il reste encore pas mal de militaires de carrière, mais ils sont aujourd’hui promus à des postes de commandement, de peloton, de compagnie, de brigade, etc.

Tout ce qui est postes de soldats, de sergents, etc., ce sont principalement d’anciens civils comme moi, qui se sont engagés durant la Grande Guerre, ou peut-être un peu avant, parce qu’il y a encore des gens qui se sont engagés dans l’armée comme bénévoles, par exemple en 2016.

Mais ils sont devenus militaires de carrière, parce qu’aujourd’hui ils sont dans l’armée depuis environ dix ans. Mais effectivement, la plupart sont des anciens civils.

Alors comment se passe le transfert? Je vais être très honnête: c’est quelque chose d’assez frappant. Moi j’étais déjà proche de l’armée depuis 2014, parce que je suis un ancien bénévole humanitaire pour l’armée depuis 2014. Et comme tu l’as dit, musicien, avec notre groupe on a commencé à se rendre au front à partir de 2014 pour jouer, apporter des choses aux soldats, etc.

Donc c’est là que j’ai commencé mes activités de volontariat. Je suis avec l’armée depuis tout ce temps-là, mais sans être militaire.

Alors devenir militaire soi-même, c’est tout à fait autre chose. C’est une autre vie. Maintenant, j’y suis depuis deux ans déjà, donc ça va, mais au début c’est assez difficile, parce que tu dois complètement changer tes habitudes, complètement changer d’entourage, changer de tout.

Une des grandes difficultés pour moi, c’était d’accepter que quelqu’un me commande, en fait, me donne des ordres. C’était ça.

Parce que moi j’étais à mon compte, entrepreneur, musicien aussi entrepreneur, et j’étais mon propre patron depuis de nombreuses années. Je n’avais pas eu de patron depuis très longtemps, et j’avais perdu l’habitude d’être dirigé.

Et j’avais peur de ne pas pouvoir obéir. C’était une vraie crainte que j’avais. Je me disais : comment ça va se passer si quelqu’un commence à me parler durement ? À l’époque, on avait une image de l’armée comme quelque chose de très rigide, des gens qui s’engueulent, qui te rabaissent parce que tu es juste un soldat, etc.

Mais finalement, ce n’est pas tout à fait le cas. La relation humaine est là, tout va bien. Il y a des commandants, des subordonnés, mais ça se passe bien. Il y a une communication normale, sereine, humaine.

Mais j’avais cette peur-là.

Et ensuite, côté physique, on sait tous que pour entrer dans l’armée il faut passer un entraînement de base… comment ça se passe pour un civil ? Tu es peut-être en forme, mais la majorité des civils sont en forme moyenne. Comment ça se passe ? Est-ce que c’est un véritable défi?

 Ça dépend, parce que moi je suis dans la Garde nationale et j’ai passé la formation générale de la Garde nationale. En fait, ça dépend des corps d’armée dans lesquels tu es engagé.

Si tu es engagé dans l’infanterie de marine, ça doit être plus dur. Si tu es chez les parachutistes, c’est encore peut-être plus dur. Les forces spéciales, c’est vraiment très dur.

Alors moi, je suis dans une brigade de combat, mais j’ai passé une formation générale de base. En fait, quand tu dis BZVP, ça se traduit par “formation militaire de base” pour des gens qui sont à peu près nuls en tactique, en maniement des armes, etc. Et moi, c’était un peu le cas.

Donc on a appris les bases, mais c’était parfois un peu dur physiquement.

Mais en fait, les instructeurs dans le camp de formation sont conscients du fait que devant eux, ce ne sont pas des jeunes de 18 ans. Ce sont plutôt des gens de 30 ans, 40 ans, voire parfois plus de 50 ans.

Donc on ne peut pas les faire courir comme des jeunes de 18 ans. Et si tu les fais courir trop fort, ils peuvent peut-être s’écrouler, tu vois.

Donc si tu dis : “moi je ne peux pas parce que j’ai un problème là ou là”, et que ça se voit que tu as vraiment un problème, on te laisse tranquille. On ne va pas te forcer jusqu’à ce que tu tombes par terre.

Donc ça, ça va.

Par contre, le côté psychologique était plus difficile. Parce que tu te retrouves dans un environnement fermé, avec des gens que tu ne connais pas du tout, et avec lesquels tu dois passer beaucoup de temps dans un espace très limité.

Ton espace personnel, c’est ton lit. Et en dessous de ton lit. C’est tout. Il n’y a plus vraiment d’espace personnel.

Si tu veux te déplacer, tu peux aller d’un coin du camp à l’autre, et c’est tout.

Et tu es tout le temps entouré de gens que tu ne connais pas, et qui ne sont pas forcément des personnes avec lesquelles tu aimerais être, mais tu n’as pas le choix.

Donc il faut surmonter cette barrière psychologique qui se crée soudainement, et trouver des réponses aux questions qui commencent à tourner dans ta tête en permanence.

Pour conclure, je dirais que c’était plus dur psychologiquement que physiquement, même si physiquement, parfois, c’était aussi un peu dur.

Donc après avoir passé toutes ces étapes, évidemment, il y a aussi des avantages qui apparaissent quand la formation est terminée et que la vie militaire commence. Est-ce que ça te vient spontanément à l’esprit : quels sont les aspects positifs d’être dans l’armée aujourd’hui, y compris du point de vue psychologique que tu viens d’évoquer?

Il y en a beaucoup, en fait. Je pense que, personnellement, après je parle uniquement de ma propre expérience, le côté positif, c’est que tu apprends énormément de choses.

Tu apprends à apprendre. Tu découvres beaucoup de nouvelles compétences, des choses que tu ne connaissais pas.

Moi, j’ai déjà appris énormément de choses, non seulement du point de vue strictement militaire, comme le maniement des armes, le tir, les mouvements, les assauts, etc. Ça, c’est très important.

Mais il y a aussi le côté psychologique. Tu es obligé de progresser mentalement.

Tu es obligé de travailler sur toi-même, parce que sinon, à un moment donné, tu risques de craquer, de perdre le contrôle de toi-même, ce qui n’est pas bon. Donc tu apprends à te maîtriser. Et ça, c’est un développement personnel considérable.

Et puis je pense que le plus important dans la vie en général, et dans l’armée surtout, ce sont les gens avec lesquels tu es.

Dans la vie civile, tu peux choisir ton entourage. Si quelqu’un ne te plaît pas, tu peux dire : “écoute, on ne fait pas ensemble, et c’est tout”.

Dans l’armée, tu ne peux pas toujours faire ça. Tu es obligé de trouver des compromis avec des gens, de continuer à discuter avec eux. Si tu as quelque chose à faire avec quelqu’un, tu n’as pas le choix. Pas beaucoup de choix.

Et donc tu es obligé de chercher des solutions. Tu deviens plus habile, plus débrouillard. Tu développes une plus grande capacité d’adaptation et aussi une capacité d’improvisation.

Parce qu’il y a quelque chose dans l’armée qui reste très présent dans notre vie en Ukraine, à différents degrés: le côté chaotique de l’organisation.

Mais ce chaos n’est pas propre à l’armée en soi. Il est lié au fait que c’est la guerre.

Et l’image du chaos n’est pas celle qu’on associe habituellement à l’armée. Au contraire, on a l’habitude de voir l’armée comme quelque chose de très ordonné.

Oui. Mais avant, souviens-toi, quand on était adolescents, on avait justement cette image d’une armée un peu chaotique.

Aujourd’hui, l’armée ukrainienne est encore en transition, entre une armée post-soviétique et une armée moderne. C’est déjà une armée très moderne, mais il reste encore des éléments de l’ancienne époque.

Et parfois, on peut encore les remarquer. Ce n’est pas critique, à mon avis, mais il y a encore des progrès à faire.

On essaie justement d’apporter notre vision du monde civil. Et pour revenir à ta première question, c’est aussi quelque chose de positif, parce que nous apportons cette vision, et les militaires de carrière, qui sont aujourd’hui nos commandants, nous écoutent.

Parce qu’ils savent que nous ne sommes pas des enfants et que nous avons une certaine expérience de gestion, d’organisation d’équipes et de projets dans le civil, ce qui est tout à fait applicable au quotidien militaire.

Et donc ils nous écoutent et nous donnent le feu vert pour prendre des initiatives. Donc ça, c’est bien.

Au niveau du planning, il y a très souvent des choses imprévues qui viennent s’ajouter à ton emploi du temps. Et il faut constamment improviser. Tout le temps, il faut improviser. Et ça peut être assez perturbant.

Et si tu n’arrives pas à t’adapter et à fonctionner avec ça, ça devient très compliqué. Donc, encore une fois, c’est un défi qui se présente à toi et qu’il faut relever.

Et si tu le relèves bien, tu deviens un meilleur organisateur, un meilleur gestionnaire de ton temps. Tu deviens en quelque sorte un expert du time management.

Parce que je te jure qu’après la guerre, que l’on soit civil ou militaire, nous serons tous des professionnels du crisis management et de l’improvisation en situation de crise.

Cela permet aussi de rester en forme mentalement, évidemment physiquement, mais aussi psychologiquement, parce que ce ne sont pas des tâches répétitives. Il faut toujours improviser, être souple, s’entendre avec les autres. Donc bien sûr, il y a aussi des aspects positifs.

Quand on parle de l’armée ukrainienne aujourd’hui, on évoque souvent l’image d’une armée usée ou fatiguée. Et surtout, il y a cette question brûlante qui revient constamment: celle de la durée du service militaire, qui est aujourd’hui prolongée. Autrement dit, dans l’armée, on ne peut pas partir facilement. Comment est-ce que tu vis cela de l’intérieur ? Cette idée que ton temps ne t’appartient pas, que tu ne sais pas quand la démobilisation aura lieu ?

Comment un être humain peut-il se projeter sur le long terme, sans savoir quand cela va se terminer?

Moi, je suis parti dans l’armée avec cette conscience-là. C’était mon choix. Mais oui, j’étais déjà dans l’idée que cela pourrait durer très longtemps. C’est fatiguant. Tout cela est très fatiguant.

Tu deviens un bon gestionnaire de ton temps, un bon spécialiste, peut-être même un bon psychologue. Et tu deviens aussi un peu philosophe.

D’ailleurs, j’avais pris avec moi le livre de Marc Aurèle pendant l’entraînement. Et je peux te dire qu’il était souvent emprunté par d’autres combattants, qui disaient : «Ah, ça, c’est intéressant ».

Je crois que ce livre est assez populaire parmi les militaires en général. Donc tu deviens tout ça… mais tu es fatigué. Parce que le problème, c’est qu’il n’y a pas assez de monde.

Je pense qu’il y a peut-être suffisamment de personnes en quantité absolue, mais pas assez de personnes actives. Pas assez de personnes impliquées, proactives.

Je pense que la quantité critique est là, celle qui permet d’avancer, de tenir, de maintenir le front et l’arrière ensemble, et de garder l’Ukraine en capacité de combattre.

Mais il y a quand même, dans le pays, des gens qui ne font pas grand-chose, soyons clairs. Et donc, le volume de travail est tellement énorme, notamment au front et dans l’armée, qu’on a besoin de plus de ressources humaines. C’est aussi le cas dans la vie civile, mais chez nous, c’est vraiment un problème majeur.

On a énormément de travail et on manque de ressources humaines, au sens très large du terme.

Je ne parle pas seulement des fantassins, ni seulement de l’artillerie ou d’autres unités de combat, mais aussi des professions militaires plus “bureaucratiques”, pour gérer tout le côté administratif, etc.

On manque même de personnel à ce niveau-là. Et donc tous ceux qui sont présents sont obligés de travailler pour deux, voire pour trois, afin de couvrir l’ensemble des tâches.

On est donc assez usés, parce qu’il y a énormément de choses à faire, parfois même des tâches qui exigent d’être présent simultanément à plusieurs endroits. Donc, encore une fois, il faut improviser, trouver des moyens de gérer son temps.

Même moi, parfois, je ne m’attends pas à ce qui arrive. Je me dis : “Ce n’est pas possible, je ne vais pas y arriver.” Mais au final, je le fais.

C’est du multitasking, oui. Mais parfois, ce sont aussi des défis que tu penses impossibles, et pourtant tu finis par les accomplir, parce qu’il faut le faire. Et tu trouves des solutions.

Mais c’est fatigant, parce qu’on travaille le week-end, tard le soir… il n’y a pas vraiment de pause. Donc oui, on est fatigués.

Je pense que c’est aussi une forme de résignation, dans mon esprit. Je suis résigné à ça, même si j’aimerais que la victoire arrive rapidement.

Après la guerre, je serai démobilisé, je reviendrai à la vie civile, je reprendrai mes activités, la musique, mes projets, mon miel aussi.

C’est un vrai projet pour moi.

Mais je suis résigné, dans le bon sens du terme. Ce n’est pas une résignation négative, ce n’est pas “j’ai abandonné”, mais plutôt une forme d’acceptation. Je me suis fait à l’idée que cela peut durer encore longtemps.

Quand on parle de cette guerre depuis l’étranger, ce qui n’est peut-être pas toujours clair, c’est qu’elle change très rapidement de nature. La guerre de 2022 n’est pas celle de 2023. Et aujourd’hui, en 2026, c’est encore une autre guerre, sur le plan technique notamment.

On a souvent l’impression que les colonnes de chars vues aux portes de Kyiv en 2022 appartiennent à une autre époque, presque au XIXe siècle.

Mais en réalité, cette guerre évolue constamment. Est-ce que tu peux confirmer cela ? Et comment vois-tu l’évolution de cette guerre dans ta brigade? Vers quoi va-t-on aujourd’hui ? Quel type de guerre sera celle de demain?

Je ne peux que confirmer : ça change tout le temps.

Moi qui suis régulièrement sur la ligne de front depuis 2014, et encore depuis 2022, je vois à quel point ce n’est jamais la même chose. Ça évolue en permanence. Où serons-nous demain ? Honnêtement, je ne sais pas. Mais je pense qu’on va vers une automatisation des processus.

Côté ukrainien, cela a été dit et répété, et je ne peux que le confirmer: nous n’avons pas les mêmes ressources que l’ennemi. Nous n’avons pas le même nombre de soldats, ni les mêmes ressources financières, techniques ou matérielles pour mener une guerre de masse.

Donc nous sommes obligés de mener une guerre avec le cerveau. On va donc vers l’automatisation des processus. Et il y a plusieurs niveaux. L’armée et la guerre forment un système extrêmement complexe, mais un système tout de même. Dans ce système, il y a des sous-systèmes. Et dans chacun de ces sous-systèmes, nous cherchons à remplacer l’humain par la technologie.

Cela concerne le champ de bataille, mais aussi l’arrière, la prise de décision, la gestion des données, la prévision des actions ennemies, la planification, etc.

Aujourd’hui, on travaille beaucoup là-dessus.

Moi, je suis responsable des relations publiques dans ma brigade, et nous travaillons justement avec la société civile pour obtenir toutes sortes d’informations qui peuvent nous aider à prendre des décisions militaires.

On travaille aussi sur l’attraction des ressources vers notre brigade: les ressources des ONG, des volontaires, des collectivités et du monde des affaires.

C’est notre rôle. Et donc, on côtoie beaucoup de nouvelles start-ups ukrainiennes qui produisent de la technologie, mais aussi de la pensée, de l’intelligence, des logiciels, des solutions. Et c’est assez fantastique.

Je peux te dire que c’est vraiment frappant de voir jusqu’où les gens peuvent aller dans leur réflexion pour aider l’armée dans son quotidien, que ce soit au niveau de la prise de décision ou de la gestion de toutes les tâches.

Il y a des choses absolument extraordinaires aujourd’hui. Je pense que l’avenir est déjà là. En fait, on vit déjà dans l’avenir.

Parce que pendant que nous parlons, il est possible qu’une idée soit en train de naître dans la tête de quelqu’un, ou même déjà mise en œuvre, et que nous ne la connaissions pas encore. Et demain, on se dira : “Waouh, c’est quoi ça ? Comment est-ce qu’ils ont réussi à faire ça?”

Et ça, c’est absolument extraordinaire. Je suis vraiment épaté par la capacité de réflexion et la créativité de nos compatriotes qui produisent tout cela. Mais encore une fois, cela concerne à la fois les civils et les militaires, parce que tu parles de coopération.

Absolument. Je parle de tout le monde, de nous tous.

Et cela se fait à tous les niveaux : depuis des aspects très techniques jusqu’à une gestion globalisée des données. C’est un grand ensemble qui est en train de se construire. Et cela ne fera que s’amplifier.

C’est un processus technologique, au sens très large du terme, qui va continuer à se développer jusqu’à la fin de la guerre, et peut-être même au-delà. Et pour que cette créativité et cette coopération civile-militaire existent, la ressource la plus précieuse, c’est évidemment l’humain.

Parce que ce sont les hommes et les femmes derrière tout cela qui permettent de concevoir de nouvelles idées et de créer des technologies.

C’est comme ça que ça fonctionne.

C’est pour cela qu’il est important de garder un lien très étroit entre le front et l’arrière, et d’avoir une société unie. Parce que ce n’est pas une guerre entre deux armées, c’est une guerre entre deux sociétés. Pour nous, c’est même une guerre existentielle.

Non seulement parce qu’on ne peut pas reculer, mais parce que toute la société est concernée. Il faut innover, parce qu’on est face à un ennemi qui, dès le départ, est plus fort: plus de ressources humaines, plus de moyens militaires, plus d’armement, etc.

Alors, toi qui as une ouverture vers l’étranger, qui parle parfaitement français, qui as une expérience dans le monde des affaires et une connaissance du milieu franco-ukrainien ici en Ukraine, tu t’es sûrement posé la question : est-ce qu’on est suffisamment soutenus ?

Est-ce qu’on est suffisamment aidés par nos amis européens, français, allemands, etc. ? À ton avis, est-ce qu’on est suffisamment soutenus par les Européens ?

C’est une question très difficile, et il y a un monde idéal et un monde réel. Ce n’est pas toujours la même chose. Dans un monde idéal, je pense que nous aimerions tous voir les armées européennes combattre à nos côtés sur le front et repousser les Russes.

Mais nous sommes dans le monde réel, où nous sommes soutenus, mais où ils ne sont pas avec nous sur le champ de bataille.

En même temps, il faut dire que sans le soutien que nous avons déjà reçu, même s’il est insuffisant, nous ne serions pas dans la situation actuelle…

Cela nous a permis de faire beaucoup de choses, et je pense que sans le soutien européen au sens très large du terme — pas seulement militaire avec des armes, mais aussi le soutien en information, le soutien aux civils, le soutien financier, les entraînements, les formations — nous n’en serions pas là aujourd’hui.

Au début surtout, parce que maintenant c’est nous qui formons, mais au départ nous étions demandeurs de formation, et cela nous a énormément aidés. Il faut le dire.

Donc c’était très utile, très important. Il faut l’apprécier, il faut dire merci — et je dis vraiment merci. Ce soutien est extrêmement important.

Est-ce qu’il est suffisant ? À mon avis, plutôt non. Mais encore une fois, cela dépend des pays. Il y a des pays qui sont totalement engagés, comme les pays baltes, les pays nordiques, les pays scandinaves. Et puis il y en a d’autres qui le sont moins.

Ce que je pourrais peut-être reprocher, si je peux me permettre de reprocher quelque chose, ce n’est pas tant l’aide à l’Ukraine en elle-même, mais un manque de prise de conscience.

Parce que quand tu es en France, par exemple — j’y étais en décembre — et que tu discutes avec des gens ordinaires, il n’y a pas vraiment de prise de conscience. Et je pense que ce n’est pas vraiment leur faute. C’est plutôt celle des responsables politiques, qui ne travaillent pas assez avec la population.

Et là, on rejoint ce que je disais plus tôt: pourquoi on tient aujourd’hui ? Parce que ce n’est pas une guerre entre armées seulement. C’est une guerre où toute la société est impliquée.

L’armée ukrainienne ne peut pas tenir sans la société civile. S’il n’y a pas la société civile derrière, on est perdus. C’est clair.

On le voit régulièrement en Ukraine, et on essaie justement de transmettre cette réalité au public à l’étranger, notamment en France. Mais sans cette prise de conscience, il y aura de gros problèmes. C’est vraiment là-dessus qu’il faut travailler.

Plus il y aura de prise de conscience, plus il y aura de soutien, et plus il y aura de moyens pour l’Ukraine. Mais en réalité, ce n’est pas seulement pour nous: c’est aussi pour eux. Parce que cela les concerne directement. Nous sommes dans le même bateau.

Nous sommes sur le même continent, et cette guerre dépasse largement l’Ukraine. Elle va bien au-delà.

Dans ce contexte géopolitique extrêmement compliqué, on voit aussi d’autres dynamiques apparaître. On voit par exemple une autre guerre qui se rapproche de nous, des tensions qui montent ailleurs. On observe aussi des effets indirects: le prix du pétrole augmente, ce qui peut jouer en faveur de la Russie.

Et puis il y a la question des stocks de missiles, notamment des systèmes Patriot, qui s’épuisent ou en tout cas commencent à s’épuiser.

Donc la situation est très difficile. On se demande: est-ce qu’on verra la fin de cette guerre?

Et dans ce contexte, j’aimerais te poser une question très simple : dans une unité militaire, comment les soldats perçoivent-ils l’actualité ?

Vous êtes à des niveaux différents de compréhension géopolitique, bien sûr, mais comment regardez-vous les informations? Est-ce que cela vous intéresse vraiment, ou pas du tout?

Oui, ça constitue un intérêt. Le problème, c’est qu’on n’a pas trop le temps. On n’a pas vraiment le temps de regarder les actualités.

Je regarde rapidement les infos, parfois même sur Trump… mais non, en réalité je ne regarde pas. Je n’ai pas le temps pour ça. Vraiment, je consacre peut-être dix minutes par jour à ça, pas plus.

Malheureusement, je devrais y consacrer plus de temps, mais je n’y arrive pas. Et si on parle d’un militaire “moyen” dans l’armée ukrainienne, lui non plus n’a pas le temps.

Il est surtout tellement débordé, il a tellement de choses à faire dans son quotidien très concret, très terrestre, que quand tu lui parles de Trump, il te répond simplement : “Ah, on s’en fout.”

Sa logique, c’est: nous avons notre travail, eux ont le leur. De toute façon, aujourd’hui, une chose est claire et partagée aussi bien par les civils que par les militaires en Ukraine : on ne peut compter que sur nous-mêmes.

Quelle que soit la situation géopolitique, il faut d’abord développer ses propres capacités, ses propres ressources et sa capacité de résistance. Il n’y a pas de meilleure garantie de sécurité pour l’Ukraine que notre armée. C’est clair. Aujourd’hui, toutes les initiatives doivent aller dans ce sens.

Je ne dis pas qu’il faut arrêter de travailler avec nos partenaires internationaux — au contraire, il faut continuer, développer ces relations. Mais nous, de l’intérieur, nous devons surtout penser à comment évoluer nous-mêmes.

Et en réalité, la géopolitique n’est souvent que la conséquence de ce qui se passe ici, en Ukraine. C’est comme quand on jette une pierre dans l’eau : il y a des vagues qui se propagent.

Je pense que c’est exactement ça. L’Ukraine est devenue l’épicentre de ces processus au cours des 10 à 12 dernières années, et encore plus ces dernières années. Et maintenant, cela va aller plus loin. Dans tout cela, nous devons rester un noyau de force et de solidarité.

Un exemple, un point d’appui. Sans vouloir me vanter, mais nous avons vécu cette expérience, nous ne l’avons pas choisie, mais nous l’avons traversée — et nous sommes prêts à la partager.

Je pense que l’Europe va très rapidement subir les conséquences de tout cela. Elle les subit déjà, mais cela va s’intensifier très vite, peut-être cette année ou l’année prochaine.

Il y aura une guerre là-bas. C’est sûr. Comment ils vont y faire face, on verra.

Nous, on est prêts. On est là, et on est prêts à aider nos amis européens, parce qu’encore une fois, nous sommes dans le même bateau.

Mais je ne suis pas un expert en géopolitique. J’ai mon opinion, bien sûr, mais c’est une opinion personnelle. Ce qu’il faut, c’est que nous prenions position en tant que nation, en tant que peuple, en tant que pays.

Une position forte, parce que nous faisons face depuis plus de 12 ans — dont 4 ans de guerre à grande échelle — à la deuxième plus grande armée du monde.

Et aujourd’hui, nous apprenons à la première armée du monde comment abattre des Shahed. Nous avons quelque chose, nous avons des cartes. Et nous en aurons encore davantage. 

Merci beaucoup, Dmytro, pour tes explications et surtout pour ton service depuis deux ans. Et espérons qu’un jour, je viendrai te voir en concert, peut-être avec Harmata ou Haydamaky, et qu’on se souviendra de cette époque — extrêmement difficile, mais aussi très forte.