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La diplomatie des citoyens bénévoles – entretien avec Mariia Ilinzer

La diplomatie des citoyens bénévoles - avec Mariia Ilinzer |  L’Ukraine en Flammes #97

Comment peut-on être une photographe de métier, mère de deux enfants et bénévole qui monte des projets internationaux entre des communes françaises et ukrainiennes? Comment fonctionne la diplomatie citoyenne?

Nous en discutons avec Mariia Ilinzer, qui s’est engagée comme bénévole depuis 2022. Depuis elle a monté des partenariats franco-ukrainiens  entre les communautés françaises et les communautés du village Chevtchenkove et Lypetsk (région de Kharkiv), de la ville de Genitchesk (région de Kherson). 

Bonjour Mariia, nous allons parler aujourd’hui des activités que vous nommez vous-même comme du “bénévolat diplomatique”. Ma première question, racontez-nous comment est-ce que vous avez commencé, qui vous êtes déjà et qu’est-ce qui vous a amené à faire ce que vous faites aujourd’hui? 

Merci beaucoup. Je m’appelle Mariia Ilinzer, j’habite à Vinnytsya, c’est au centre de l’Ukraine. Et quand la guerre a commencé, il y avait beaucoup de gens qui déplaçaient, qui se déplaçaient à cause des bombardements et comme Vinnytsya est au centre de l’Ukraine, il y avait une énorme quantité de gens qui ont eu besoin d’aide. Et c’est comme ça que j’ai commencé à faire quelque chose, trouver les logements, la nourriture, l’essence pour les voitures. C’était un peu chaotique, c’était pas vraiment organisé. Mais on a commencé à faire quelque chose qu’on pouvait sur place. Et après j’ai commencé à créer des petits projets pour les enfants qui sont restés à Vinnytsya. C’était avec la fondation où je travaillais avant, la fondation caritative. Et le premier projet qui m’a amené au bénévolat en général, c’était le projet avec les enfants de Marioupol, de Bakhmout, de Kherson, de Kharkiv. On a dessiné avec eux, on a créé la collection des peintures et on a exposé et on a collecté un peu d’argent et acheté l’équipement pour le centre de réhabilitation à Vinnytsya pour les enfants.

Nous gardons le souvenir de Vinnytsya qui était une ville un peu à l’arrière pendant la première offensive russe. Comment est-ce que vos activités ont évolué de sorte que vous avez transporté des voitures pour l’armée ukrainienne, l’aide, autre aide sans doute humanitaire pour les militaires ?

J’ai une copine, elle habite en France depuis 20 ans et c’est elle qui nous a invités pour la première fois en 2022 pour venir pour montrer les photos, les vidéos parce qu’au début de la guerre, si vous vous souvenez, il y avait aussi l’information de la part de la Russie qu’il n’y a pas de bombardement des villes civiles, que l’opération, c’est pas la guerre. Elle nous a demandé de venir avec les vidéos, avec les photos pour prouver ce qui se passe en Ukraine réellement. C’est comme ça qu’on a commencé. On a pris le minivan. Je roulais et c’était seulement moi et ma copine. On était parties toutes les deux à la région 64, c’est à côté de l’océan Atlantique.

La première mission a duré plus que 3000 km. C’est comme ça qu’on a commencé à travailler avec la France. Mon amie a créé l’association caritative pour aider l’Ukraine tout de suite en France. Elle fait jusqu’à maintenant beaucoup de choses pour l’Ukraine. Les manifestations…

Et comment se fait-il que vous parlez aussi bien le français ?

Ma mère  est née en France. Ma grand-mère était déportée par les nazis en Allemagne. Elle a essayé d’échapper et elle s’est retrouvée en France, au nord de la France. Ma mère était née en France et à 15 ans, ma grand-mère voulait venir à Kyiv pour visiter sa mère et son frère. Comme avant il n’y avait pas d’internet, pas de réseau, elle a reçu une lettre disant : “vous pouvez venir à Kyiv et votre famille vous attend”. Mais dès qu’elle arrive, il y avait le KGB.

Ils ont pris les passeports de ma mère et de ma grand-mère et comme ça, elle est restée ici, elle a commencé…

Et vous parlez le français avec votre mère ?

Elle a commencé à nous apprendre parce que moi j’ai mon frère et ma sœur aussi, ils parlent français. Mon frère mieux que moi. Et bon, elle a parlé avec nous en français quand on était petits, mais c’était pas ouvertement parce que c’était interdit pour elle de parler français ici.

Donc dès que la grande guerre, la grande invasion est arrivée, vous avez eu cette ambition, cette volonté que d’aider et d’utiliser ce que vous avez comme atout, votre langue française et vos connexions. Vous avez fait des voyages, sans doute il y avait des aides humanitaires aussi.

On a ramené beaucoup d’aides humanitaires, les médicaments, la nourriture, tout ce dont on avait besoin à Vinnytsya pour les gens qui étaient pour le moment là-bas, c’est les gens déplacés. Et après, sur Facebook, comme c’est pendant la guerre, il y a beaucoup de rencontres un peu par hasard. On ne sait pas vraiment tous les gens avec qui on travaille, mais j’ai vu le message qu’il faut, que quelqu’un trouve les femmes pour amener les ambulances de Paris en Ukraine, comme pour les hommes, c’était interdit de quitter le pays. Et alors, j’ai décidé d’aider. J’ai écrit, j’ai reçu la réponse : “vous pouvez venir”. Et là on a fait connaissance avec cinq femmes ukrainiennes. On est en contact jusqu’à maintenant. On travaille beaucoup ensemble, ce sont aussi des femmes de différentes villes. Et on était venues en France pour ramener huit ambulances de Paris à Kyiv.

Tetyana Ogarkova : D’accord. Jusqu’à Kyiv. Donc vous étiez au volant de cette ambulance qui vous mène de Paris jusqu’à l’Ukraine. Après cette ambulance, on peut imaginer qu’elle va direct sans doute dans les lignes du front ou bien peut-être dans les villes près de la ligne du front.

À qui ça va aider, aux militaires ou aux civils ? Parce que pour moi, c’est un peu bizarre qu’on sépare les civils et les militaires. Comme en Ukraine, il y a la plupart des militaires qui ont été civils avant la guerre et c’est les gens qui sont allés à l’armée comme volontaires, comme moi je suis bénévole et je fais ce que je peux. Et les hommes et les femmes, c’est aussi pour moi c’est un peu difficile de séparer les gens civils et les gens militaires en Ukraine.

Alors à partir de 2022-2023, vous faites des allers-retours incessants entre l’Ukraine et la France, n’est-ce pas?

Oui, c’est ça. Et pas seulement la France. On a commencé à travailler avec la Tchéquie, avec le Portugal, avec la Pologne bien sûr, avec le Danemark, mais la plupart des partenaires se trouvent en France bien sûr. C’est la région Provence, c’est Pau et c’est Paris. En Provence, on a trois associations avec qui on travaille. On a déjà créé deux cabinets dentaires mobiles envoyés ici en Ukraine pour soigner les gens à côté du front et les militaires bien sûr. Pour le moment, on est en train de finir le projet, c’est Gynécomobile, le cabinet gynécologique mobile pour les femmes à côté du front, comme l’infrastructure, comme les hôpitaux sont détruits et il n’y a pas de possibilité de soigner à temps les femmes, et on a décidé de faire aussi le cabinet mobile pour les femmes.

Pour les femmes, pour les contrôles, mais peut-être aussi pour des petites opérations aussi.

C’est pour faire les diagnostics, tout ça, ça c’est possible parce que pour le moment en Ukraine, il y a beaucoup de maladies qui ne sont pas diagnostiquées à cause de l’absence de possibilités. Il n’y a pas de cabinets où on peut faire ça. 

Nous savons tous qu’il y a un certain nombre de maladies qu’il faut diagnostiquer très tôt comme par exemple des maladies oncologiques chez les femmes qu’il faut diagnostiquer tôt pour avoir des chances de soigner ça. Et on peut évidemment, c’est un aspect de la guerre qui est peut-être ignoré, mais c’est que justement les populations civiles féminines près de la ligne du front, étant donné qu’il n’y a plus d’hôpitaux parce qu’ils sont bombardés, donc justement ça expose ces femmes-là aux risques supplémentaires et aux risques qui sont graves.

Oui, et c’est pour ça qu’on a décidé de créer le cabinet gynécologique mobile. Comme ça, on peut soigner beaucoup de femmes et se déplacer avec les docteurs bénévoles aussi, parce qu’on travaille en Ukraine avec les différents docteurs qui vont à côté du front ou dans les villes qui se trouvent non loin de la ligne du front pour soigner les gens. Ils font ça toutes les deux semaines après leur travail ici, par exemple à Kyiv. Ils travaillent du lundi jusqu’au vendredi et après ils partent pour le week-end au front et ils travaillent là-bas aussi.

Vous avez employé vous-même cette expression de la diplomatie bénévole ou bénévolat diplomatique. Quelle serait votre définition en fait de ce que vous faites ? Évidemment, on est dans des activités qui ne sont pas classées, qui n’ont pas de cadre d’institution, mais pourtant à partir des ambulances, après cette camionnette pour les opérations gynécologiques, donc il s’agit de choses très concrètes et très sérieuses. Comment vous définissez ce que vous faites ?

Moi je travaille avec les administrations militaires des villes à côté de la ligne du front, des régions de Kharkiv et Kherson. Moi, j’ai les documents qui me permettent de représenter l’intérêt des habitants de ces villes en France. Un jour, on a parlé avec Alain, l’un des bénévoles en France de l’association Solidarité Ukraine et qui travaille avec l’Ukraine. Ce sont les deux associations qui nous aident beaucoup. Et il m’avait appelée en disant: “écoute, on travaille beaucoup, tu représentes tous ces tous ces tous ces gens ici. Peut-être que ce sera plus simple pour nous ici de trouver les sources, tout ce qu’il faut, si on va travailler plus systématiquement, si on va trouver des partenariats, des partenariats et tout ça”. Comme je suis en contact presque chaque jour avec l’administration de Lyptsy qui était deux fois occupée, avec Chevtchenkove, c’est la région de Koupiansk, avec Henitchesk qui est occupée en ce moment…

C’est la région de Kherson, Henitchesk, très très près de la Crimée.

Oui, et on travaille ensemble parce que aussi à Vinnytsya, il y a beaucoup de gens déplacés de Kherson. Et comme on a commencé à aider, c’est bien sûr qu’on fait connaissance avec l’administration qui arrive souvent à Vinnytsya pour trouver les gens qui aident les habitants de la région de Kherson.

Un jour, dès qu’on a parlé de ça, on a décidé de trouver les villes pour créer le partenariat, le jumelage humanitaire. Comme ça, c’est plus simple, c’est comme créer les liens. Ce n’est pas déjà une ville parmi les milliers en Ukraine, c’est quelque chose de certain. Et comme on a déjà créé avec Châteauroux et Chevtchenkove, c’est la région de Koupiansk pour le moment, c’est-à-dire qu’ils sont au courant des besoins concrets des habitants qui habitent là-bas, de ce qui se passe là-bas. Et pour eux, c’est déjà plus précis par exemple d’acheter les groupes électrogènes pour un hôpital ou pour la station de nettoyage de l’eau. C’est plus simple après de travailler et en plus ça donne aux gens qui habitent par exemple sur place à côté du front de participer, de faire part, de ne pas seulement recevoir quelque chose mais d’agir aussi. Alors, on a essayé de créer quelque chose pour aider les gens à vivre et de participer dans ces initiatives-là.

Avec Henitchesk on est en train d’être signé mais ça prend du temps. Comme toujours, je pense que ça nous a pris plus que 6 mois pour signer le jumelage entre Châteauroux et Chevtchenkove. Alors ça prend un peu de temps mais avec Henitchesk, ça sera jumelé avec quelle ville ? Pour le moment on ne peut pas dire, mais il faut… il y a quand même une différence, une différence de fond parce que Henitchesk, c’est une ville sous occupation.

C’est pour ça qu’on a créé le document de jumelage humanitaire. C’est juste pour aider les gens, pour faire quelque chose pour ces habitants, pour les habitants déplacés ici parce qu’ils sont partout en Ukraine. Et bien sûr qu’il y a les gens qui ont besoin vraiment d’aide parce qu’ils ont tout perdu.

Il s’agit d’un partenariat un peu inédit. C’est un partenariat avec une ville qui existe sous la forme d’une communauté, d’êtres humains et pas une ville en termes de géographie parce que malheureusement Henitchesk était parmi les premières villes qui ont été occupées en 2022. Mais on espère qu’un jour elle va être libérée. S’il y a les habitants qui participent, qui veulent faire quelque chose, ça donne un peu plus d’espoir qu’un jour ils vont retourner.

Pour le moment, je travaille aussi avec un hôpital de Marioupol. Il est déplacé à Kyiv et presque tous les docteurs sont de Marioupol ou de Donetsk. Ce sont tous les docteurs qui habitaient là-bas avant. Maintenant, ils habitent à Kyiv et chaque mois, ils vont au front pour soigner les gens, pour travailler dans les hôpitaux à côté de la ligne du front. Et tous les gens comme ça, quand on parle avec eux, quand on fait les communications, on comprend qu’ils espèrent retourner à Donetsk, à Louhansk, à Marioupol. Si on peut aider, si on peut faire quelque chose pour eux pour le moment, au moment difficile, je pense qu’il faut faire. Même si on essaie de créer le partenariat entre par exemple un hôpital à Kyiv et  un hôpital en Tchéquie, à Prague ou en France, parce que ça aussi ça marche. Comme ça, les docteurs peuvent communiquer plus simplement entre eux.

Donc ça sera un lien très  horizontal. Les liens horizontaux entre un hôpital dans un pays, un hôpital dans un autre, une petite communauté ici avec une communauté en France ou au Portugal et cetera. Quelles sont vos observations par rapport à la volonté des communautés, que ça soit en France, que ça soit en Tchéquie, en République tchèque ou ailleurs, de participer dans ce que vous proposez de faire? Est-ce que vous constatez le même rythme? Ou au contraire, vous constatez une fatigue, une différence et la difficulté de percer avec vos projets, avec vos initiatives?

Je pense que j’ai eu de la chance de trouver des gens qui participent. Ils ont la même activité comme en 2023 ou en 2024. Bien sûr qu’on est un peu fatigué, que des fois quand le projet il faut le finir très vite… Et s’imaginer la France, le sud de la France, il fait beau, il y a du soleil et il y a une Maria qui appelle toutes les semaines qu’il faut quelque chose trouver vite, qu’il faut créer, qu’il faut faire tout de suite pour hier. Mais j’ai eu de la chance de trouver des gens comme ça, de faire connaissance avec les gens qui participent, qui comprennent. Bien sûr que des fois c’est comme les vagues, il y a des hauts et des bas.  Mais en général, avec les projets concrets, ça marche plus simplement. 

On crée quelque chose et après ça marche et ça donne de l’aide. Mais on ne fait rien après. Ce sont les docteurs qui travaillent et les gens voient que chaque jour ça donne quelque chose de bien pour les autres.

Donc après vous n’êtes plus directement impliquée. Vous n’êtes pas obligée de partir avec cette camionnette qui fait des services gynécologiques, n’est-ce pas ? Donc vous avez créé cette idée-là, vous la laissez partir, donc après ils se débrouillent tout seuls et vous vous concentrez sur autre chose. Comment faites vous Maria entre tous ces voyages à l’intérieur de l’Ukraine, hors de l’Ukraine pour partir en France, au Portugal, en Europe ? Comment vous faites pour travailler pour subvenir à vos besoins et à ceux de votre famille?

C’est aussi oui, la question que j’entends souvent. Avant la guerre, j’avais un studio de photos et vidéos et pour le moment, je continue à travailler entre mes voyages, soit du côté du front, soit en France, au Portugal. Oui, il y a les clients qui comprennent.

Je suis photographe et je continue à travailler aussi parce qu’il faut gagner de l’argent pour payer le loyer, pour manger, pour tout ça. En plus, j’ai deux petits enfants. Le plus difficile pour moi, ce n’est même pas de travailler à côté du bénévolat, c’est de les quitter quand je pars pour 2-3 jours et ils sont avec mon mari ou avec ma mère.  En Ukraine, il y a chaque jour des bombardements, il y a chaque jour des alertes et ça c’est le plus difficile, d’être très loin et de ne pas être sûre si tout ira bien.

Chaque fois que je vais à la gare pour prendre le train pour l’Europe ou quand je ramène la voiture, j’imagine que quelqu’un va m’appeler et va me dire : “Arrête-toi, c’est fini, on n’a plus besoin de tout ça. Rentre chez toi, reste avec tes enfants et vis ta vie.” 

Bien sûr que j’ai beaucoup de projets concernant ma vie privée et professionnelle aussi, mais pour le moment, je ne pense pas à ça. Bien sûr que je crois à la victoire de l’Ukraine. Bien sûr, tout ce qu’on fait c’est pour ça, c’est pour tenir, pour gagner un jour de plus que nos ennemis. Mais pour le moment, tout ce que je veux c’est que mes enfants puissent habiter en Ukraine et habiter en Ukraine libre. Et je ne veux pas quitter mon pays à cause de l’invasion. Si je veux quitter mon pays, c’est pour voyager, pour voir le monde.

Et aller au bord de l’océan Atlantique et pas pour demander de l’aide ou  créer des partenariats, mais pour vous mettre à la plage avec vos enfants, avec votre mari, profiter du soleil et profiter de la vie.

Merci beaucoup Maria pour vos explications évidemment, surtout et avant tout pour ce que vous faites à votre niveau pour tous ces partenariats et pour ces actions qui apportent du bien tous les jours.