L’amour en temps de guerre – entretien avec Maryna Kumeda

Quelle est la place de l’amour pendant la guerre? Comment la guerre change-t-elle les relations entre les sexes? Quelle place à la solitude dans un monde qui bascule?  Nous en discutons avec  Maryna Kumeda, écrivaine, auteure de “Journal d’une ukrainienne” (2023). Son deuxième livre “L’Amour en temps de guerre” sort en novembre 2025, aux éditions de l’Aube. 

Marina, tu es écrivaine et journaliste. Aujourd’hui, tu sors ton deuxième livre en français sur l’amour. Ma première question : pourquoi l’amour ?

Pourquoi l’amour ? Parce que la première fois que je suis retournée à Kyiv en avril 2023 pour mon projet de film documentaire, je cherchais l’angle sous lequel je pouvais raconter la guerre.

Je suis allée un peu partout, participer à un iftar du Ramadan qui se terminait à Kyiv, dans des lieux culturels à Sumy, à Kyiv, et sur des applications de rencontre. Puis je parlais avec des amis de leur vie. Alors évidemment, tout le monde racontait son 24 février. C’était encore très frais, on va dire, et on sentait le besoin de le raconter. Mais on parlait aussi beaucoup de la vie et notamment de la recherche de l’amour.

Moi aussi je suis allée sur des sites de rencontre pour regarder un peu comment ça se passe. 

Il faut dire que tu es célibataire, que tu étais mariée, divorcée en France, et tu es venue en Ukraine déjà comme célibataire. Donc tu avais tout intérêt d’aller dans les sites de rencontre.

Tout à fait. Donc il y avait aussi cette curiosité : qu’est-ce qu’un homme ukrainien, que je n’ai pas fréquenté en tant que femme depuis 17 ans ? Et aussi comment ça se passe en Ukraine ? À l’époque, j’ai vu un film de Pasolini sur l’Italie post-guerre qui explorait aussi cette question d’amour dans les années 1950 en Italie. Et je me posais la question si ce n’était pas un angle sur lequel raconter la guerre, sous cet angle plus humain.

Ce thème n’est pas entré directement dans le film. En revanche, ça a donné lieu à toute une série d’histoires que malgré moi j’ai commencé à un peu consigner, à recueillir. Les histoires ont commencé à venir à moi. Des papiers journalistiques où j’accompagnais d’autres ou que j’ai commencé à écrire moi-même.

Puis à un moment, je réfléchissais à un autre projet du livre. J’ai été prise en résidence littéraire à Kharkiv. Puis j’ai partagé avec mon éditeur français les deux projets, celui sur l’amour et un autre. Et il a dit : “Mais en fait, allons-y. L’amour en temps de guerre, c’est un projet merveilleux et là-dedans, vous pourrez peut-être aussi raconter d’autres choses” qui a été plébiscité par l’éditeur.

Kharkiv, rappelons à nos lecteurs, c’est une ville à 40 km de la frontière russe, une ville qui souffre évidemment de bombardements très fréquents par des missiles mais récemment aussi par des drones russes. Et donc c’est une ville où il y a cette résidence littéraire du musée littéraire qui est une communauté absolument incroyable, mais c’est une vie très périlleuse. Être en résidence littéraire sous les bombes, ce n’est déjà pas banal.

Et puis c’est là qu’on peut facilement imaginer cette intensité de la vie de Kharkiv qui t’a fait penser à l’amour.

En fait, quand on parle de la guerre, la guerre, ça veut dire tout de suite la mort, ça veut dire tout de suite la disparition, ça veut dire tout de suite la tragédie. C’est ça la réalité, la matière même de la guerre. Évidemment, il y a un paradoxe dans le titre même, L’amour pendant la guerre.

Si on te demandait comme ça de raconter la différence fondamentale entre l’amour avant la guerre, l’amour sans guerre, l’amour en paix et l’amour en guerre, est-ce qu’il y a quelque chose de différent ? 

Il y a peut-être d’autres choses qui ressortent souvent de la bouche des personnes qui m’ont raconté leurs histoires mais je pense qu’il distinguent surtout ce temps très, très spécial,  la densité du temps.

Le temps,  il est très dense, il est découpé au couteau. Il passe très vite et, comme disait l’illustrateur du livre, l’artiste Konstantin Zorkine, le temps est ancré dans le présent puisque il n’y a pas de futur. On ne peut pas envisager le futur. À partir de là, on perd aussi le lien avec le passé, et tout ça rompt toute la construction.

Et c’est revenu à plusieurs reprises de la part des personnes que j’interviewais : ça précipite parfois beaucoup les décisions. Ça nous pousse parfois à faire des choses qui prendraient des années, des semaines, des mois dans une vie normale, puisque l’on vit avec cette sensation de peut-être ne pas se réveiller demain matin. Alors à quoi bon attendre ?

Mais tout en se précipitant dans ces décisions de vie, ces décisions un peu cruciales, significatives, ça nous ramène aussi à ce qui est le plus important en ce temps qui, du coup, n’a pas de passé, n’a pas d’avenir, mais qui nous ramène à nous-mêmes peut-être aussi. Je citais une journaliste, une écrivaine, qui disait que la guerre en Ukraine, c’est aussi le retour à soi-même, enfin le chemin vers soi-même autant que possible. C’est peut-être ça aussi qu’on voit beaucoup dans ces témoignages.

Si aujourd’hui je dois décider : faire une proposition à cette femme ou pas, utiliser ses embryons faits en FIV avec un mari qui est décédé au front ou pas… Je reviens à ce qui est le plus important pour moi, ce qu’il a toujours été, et je prends cette décision beaucoup plus vite, en m’appuyant vraiment sur ce qui est le plus profond.

La guerre, c’est donc comme un présent éternel. C’est aujourd’hui ou peut-être jamais. Je me rappelle un épisode dans ton livre, que les militaires pendant la guerre ont le droit de se marier en une journée. 

Même en 2 heures, il peut se présenter dans un centre d’enregistrement civil, déposer la demande et être marié dans les 2 heures qui viennent.

Il y a cette histoire de mariage qui était organisée en 2 jours. Il y a cette femme militaire et cet homme qui est aussi militaire, ils ne sont pas dans la même brigade, ni dans la même ville, ni dans le même secteur du front. Ils se croisent et après ils ont 2 jours pour acheter la robe de mariage, penser à ceci, à cela, organiser déjà cette espèce de fête, et puis signer les papiers pour devenir mari et femme.

Cela démontre cette intensité de temps, donc c’est le présent éternel parce que justement c’est là que se retrouvent la mort et l’amour. En présence de la mort imminente, qui peut être vraiment très rapide, l’amour devient plus actif et plus impatient. Peut-être c’est dans cet amour qu’on cherche un peu cette transcendance, la vie éternelle, comme disait un de ses interviewés, et c’est ce qu’on recherche peut-être encore plus en étant confronté à la mort quotidiennement.

Et c’est malheureusement aussi ce qui est le plus difficile à trouver quand on est un soldat sur la ligne de front, entouré principalement d’hommes dans ces villes et villages qui longent la ligne de front.

Et là, expliquons à nos lecteurs que le livre est composé de la sorte: proposer au lecteur une multitude d’histoires personnelles. On comprend tout de suite, dès la première page, que derrière tout cela, il y a des dizaines, peut-être des centaines d’heures de conversation.

Ce n’est pas un récit personnel, ce n’est pas un récit basé uniquement sur ce que tu as entendu dans ton cercle, mais c’est le fruit de voyages, tout à fait, sur les lignes du front mais aussi à l’intérieur du pays, partout. Tu organises des interviews avec des gens ordinaires, des citoyens qui te parlent de l’amour. Donc ils sont combien ?

Je n’ai pas fait de calculs, mais on peut dire quelques dizaines. Même plus, je pense qu’il y a peut-être une quarantaine d’histoires qui font partie du livre de manière plus ou moins développée. Certains, je ne fais que les citer. Au total, je pense avoir recueilli une soixantaine d’entretiens et évidemment certaines étaient des entrevues de 20 minutes avec un soldat qui était entre deux missions et qui voulait absolument me raconter son histoire, et puis d’autres, ce sont des discussions autour d’un verre, un, deux ou trois, avec des amis, le lendemain du jour de l’An, où ils me partageaient leur histoire à travers les frontières.

Et effectivement, j’étais très inspirée depuis de nombreuses années par le travail de Svetlana Aleksievich et la manière dont elle donne la parole aux gens. Alors, elle est beaucoup moins présente dans ce livre évidemment que moi. La partie principale pour ce livre, c’est d’avoir ce fil conducteur : moi qui me déplace dans le pays, qui le découvre en quelque sorte et qui découvre la manière dont on s’aime aussi en temps de guerre, avec quand même quelques personnes.

Et puis surtout, dans le livre, il y a aussi des personnes qui me sont proches, et je pense que c’est aussi cette complicité qui a fait qu’on m’a raconté ces histoires. Je pense notamment à cet ami d’enfance qui raconte ses recherches, ses interrogations sur l’amour, alors qu’il est père de famille avec deux enfants.

On voit en fait la diversité, toute la diversité de phénomènes, puisque dans ce livre on trouve des jeunes — pas parce qu’on imagine facilement des adolescents, des jeunes gens — mais en fait, dans ton livre, on voit une multitude d’histoires : des jeunes, des très âgés, des plus vieux, moins vieux, mais tout âge confondu. On trouve des couples hétérosexuels, mais on trouve tout aussi bien des histoires homosexuelles, hommes et femmes.

C’est-à-dire qu’au final, on a une espèce de tableau, je ne dirais pas exhaustif — aucun livre ne peut être exhaustif — mais un tableau assez complet et très diversifié de ce phénomène de l’amour pendant la guerre. Il n’y a pas de vision unique, et ce qui étonne le lecteur, c’est que quand on dit “guerre et amour”, on pense tout de suite à une version plus homogène de l’amour.

Et dans ce qu’on découvre dans ton livre, c’est que tu te laisses guider par la réalité elle-même, un peu très diverse, peut-être trop diverse et pas du tout idéologique.

Effectivement, je ne cherchais pas à être exhaustive, même si c’était important pour moi d’avoir aussi entendu les histoires des jeunes, comment on s’aime aujourd’hui quand on a 18 ans. Il y a cette histoire d’un couple qui s’est rencontré suite à un accident de route et qui annonce leur mariage presque comme un jeu, presque comme un défi. “Allez, tu veux qu’on se marie ?” “Bah oui, pourquoi pas ?” Et puis ils s’offrent des jouets d’enfants. Enfin, c’est en tout cas comme ça que je l’aperçois.

Et puis ce couple se déplace dans la banlieue d’Izyum de plus loin, d’un village qui est aujourd’hui occupé, et qui, d’un coup, quand on leur pose la question sur l’amour, se souvient de leur rencontre il y a 45 ans et redevient un peu ces enfants-là. Ils racontent : “On s’est rencontré, un mariage, ce n’était pas le nôtre.” Et puis on sait ce que l’autre pense, parfois il n’a même pas besoin de le dire.

On retrouve aussi ce côté enfants en eux. Il y a aussi quelques histoires tristes, même beaucoup. Il y a des histoires de deuil, notamment la dernière, et c’est une personne qui vit ce deuil depuis un an.

Il y a une histoire de renaissance aussi, en quelque sorte, où cette femme a décidé de faire une FIV au moment où son mari venait d’être tué au front. Elle l’a fait alors même en contournant quelques règles administratives. 

Mais comme elle le dit, c’est ce qui m’a maintenue en vie et c’est pour moi l’expression ultime de mon amour et de notre amour. Puisque c’est lui, il a tant voulu cet enfant, il a tout fait pendant quelques années pour qu’on puisse avoir cet enfant. Et effectivement, j’ai rencontré cet enfant, cet enfant a les yeux de son père quand on regarde les photos.

Ce sont des histoires très, très tristes, très tragiques, mais il y a tellement d’amour quand ces personnes les racontent que pour moi, finalement, ce sont des histoires qui apportent un espoir.

Je pense aussi à cet homme, un policier à Slovyansk, un grand gaillard tatoué, impressionnant, qui me dit qu’il a envoyé sa femme et ses deux enfants à l’étranger. Et c’était à son initiative, parce qu’il n’avait pas envie de se retrouver sans enfants. Alors sa femme a fini par trouver un homme en Pologne. Il l’a perdue. Ça s’est passé à l’amiable, leur séparation. Et puis il dit : “Je ne regrette pas d’avoir perdu ma femme, parce que la vie de mes enfants est plus importante”, et de la même manière, j’y trouve aussi, j’entends dans ses mots, beaucoup d’amour.

C’est très touchant cette histoire. En lisant ce livre, il y a toujours cette question : comment ? Parce que c’est un livre documentaire. C’est un livre où rien n’est inventé, rien n’est imaginé. Tout est le fruit de la documentation, de la conversation avec des gens réels, qui pour la plupart ne parlent pas de l’amour tous les jours, parce que ce ne sont pas des professionnels de l’amour. Ce sont des gens qui ont tout un tas de professions différentes.

Comment tu les abordes ? Comment proposes-tu : “Voilà, je vous propose une interview sur l’amour ?” Comment faire en sorte que la personne raconte des choses importantes, profondes, significatives?

Je dirais même que j’ai cherché à interroger des gens dont ce n’est pas le métier de parler ou de raconter des histoires, puisque l’on en parle d’une autre manière. Même s’il y a deux journalistes, il y a  un artiste. Ça se passait de manière très différente d’une interview à l’autre. Lors de mon voyage près de la ligne de front, j’annonçais que je venais à la recherche d’histoire d’amour, de solitude ou de séparation.

Je précisais bien “amour sous l’angle de la séparation”, puisque quand tu annonces le thème de l’amour, ça attriste aussi beaucoup les gens. Beaucoup ressentent plus la solitude au quotidien.

Pour les faire vraiment parler d’amour, il faut passer par quelques étapes. Par exemple, on était à Kramatorsk il y a un an et demi pour un papier journalistique sur les pratiques sexuelles des militaires au front. Je me souviens d’une association qui travaille avec des travailleuses du sexe, qui nous disait : “Ce n’est pas d’actualité, il y a des choses bien plus importantes”.

Or, c’est tout le contraire que je n’arrêtais pas d’entendre de la part des militaires, des habitants et même d’une autre association qui a finalement accepté de nous parler et qui disait : “Mais au contraire”, comme disait ce militaire, qui est public et en parle ouvertement, “nous sommes des gens ordinaires, simplement qui faisons quelque chose d’assez extraordinaire aux yeux de la population, puisque l’on risque notre vie.”

Mais cette héroïsation du militaire fait penser qu’un militaire n’aurait pas le droit non plus au plaisir, à l’amour, à la luxure etc. 

La recherche d’histoires d’amour ou de solitude recueillait un très bon accueil, et je trouvais très facilement des histoires. On continuait à m’écrire, et certaines personnes avec qui on n’avait pas eu le temps de se voir sur la ligne de front me contactaient des semaines après en disant : “Je suis de passage à Kyiv, est-ce qu’on peut se voir ? J’ai une histoire à raconter”.

C’est-à-dire que c’est un sujet vivant, qui intéresse les gens, si on le présente bien. Un sujet sur l’amour, parce que ce n’est pas donné à chacun d’avoir une histoire à raconter. Par contre, si tu poses la question “solitude pendant la guerre”, il y a évidemment un paradoxe, parce que la guerre, ça veut dire que tu es toujours dans un collectif. Si tu es encadré, ça veut dire que tu es toujours avec quelqu’un, jamais seul.

Il y a toujours ce manque d’espace privé, parce que toujours avec les autres, mais ce sont des personnes de ton sexe pour la plupart : les hommes avec les hommes, parfois les femmes, mais c’est quand même séparé. Donc ça peut être difficile, ça donne à la fois le manque de solitude, le manque d’espace privé, mais à la fois beaucoup de solitude, parce que soit ce sont des relations derrière, soit il n’y a pas de relation.

Tu as par exemple l’âge de pouvoir faire des rencontres, mais tu ne peux pas, parce que tu es dans les tranchées. Tu peux le faire seulement en permission, mais les femmes te voient comme militaire.

Tu parles beaucoup de ce phénomène dans ton livre. Pourquoi les femmes à l’arrière ne veulent-elles pas toujours, en tout cas, voir des militaires ou être ensemble avec des militaires ?

Le sentiment de solitude et le besoin de ce contact sur un autre sujet que le militaire, ou de parler à une femme ou à une autre personne qui peut t’écouter et te comprendre, revient plusieurs fois. Ihor, qui est homosexuel et que je connais depuis un an et que j’ai interviewée, me le disait : “Je ne peux pas en parler à ma famille, je ne peux pas en parler dans mon unité, mais parfois c’est plus facile d’en parler à un inconnu”.

Même histoire avec Ruslan, qui me raconte ses suspicions de la tromperie de sa femme, et il est très content de juste partager un café avec quelqu’un. Il me montre ses ustensiles de pêche, qui est son activité préférée, et il me dit qu’il ne cherche absolument rien sur des sites de rencontre.

Et puis beaucoup d’hommes se plaignent de la manière dont on les traite quand ils sont militaires sur ces mêmes applications de rencontre, puisqu’ils peuvent voir des sollicitations pour un peu d’argent, et puis ils en donnent aussi. Plusieurs m’ont raconté comment, sur ces applications, ils cèdent assez rapidement à des demandes d’argent. Ils font des virements, puis sur la ligne de front, beaucoup ont des bonus liés à la présence sur le point zéro, ce qu’on appelle la ligne de combat. Donc ils ont une grosse capacité d’achat par rapport au reste de la population.

La population locale près des lignes de front a aussi perdu beaucoup d’emplois et de moyens de générer des revenus, donc il y a un peu de codépendance. On peut leur demander de l’argent, mais certaines femmes refusent aussi de voir des militaires, puisqu’elles ne sont pas prêtes à vivre un danger potentiel.

Notamment, on l’entend souvent quand il s’agit des fantassins, des soldats qui participent à l’assaut, puisque ce sont ceux dont la mortalité est plus élevée que dans d’autres spécialités de l’armée. Mais c’est aussi faux, puisque beaucoup de femmes ont au contraire une sensibilité envers un homme engagé dans le destin de son pays.

On le voit dans le livre avec l’histoire de la militaire Svitlana, qui a quitté son mari. À la question un peu existentielle : “Qui d’entre nous deux va dans l’armée ?” — puisque l’un devait y aller. Son mari a refusé, alors qu’il était officier, avec sa spécialité en télécommunications. Elle s’est engagée, et elle l’a quitté. Il est le tuteur légal de leur fille, donc il n’ira jamais dans l’armée maintenant, sauf s’il le décide volontairement.

Elle me dit : “Moi, c’est hors de question. Je n’imagine pas ma vie avec une autre personne qu’un militaire.” D’ailleurs, c’est un militaire qui me l’a présentée. Avec qui elle a une histoire, il m’a dit qu’il m’appellerait après l’entretien pour savoir si elle voulait toujours une relation avec lui, ce qui m’a beaucoup fait rire.

C’est cette dame qui aimait les hommes tatoués. 

Oui, c’est elle. Elle m’a montré leurs tatouages qu’ils ont faits ensemble et m’a écrit quelques jours plus tard, en disant : “Quelque chose s’est passé, nous sommes à nouveau ensemble”, et elle continue à m’envoyer leurs photos. Voilà. C’est une personne qui ne s’imagine pas avec un autre homme qu’un militaire, puisque pour elle, cet engagement est important.

Une autre personne, qui vient du territoire occupé, a raconté la même chose après.

Après avoir tenté plusieurs histoires avec quelqu’un revenu de captivité, ensuite quelqu’un qui se cachait de la mobilisation, à l’opposé dans notre contexte de guerre, elle a fini par rencontrer, près de Kyiv, un militaire avec lequel elle vit aujourd’hui à Kyiv. Elle fait cette réflexion : elle ne s’imagine pas avec quelqu’un qui se sent détaché du destin du pays. Et j’avoue que je partage tout à fait son point de vue. Je l’ai constaté moi-même : il est difficile de ne pas poser, sans le vouloir, des filtres de lecture sur un homme en Ukraine… celui qui est en arrière-pays, pourquoi ?

Il y a donc beaucoup de femmes qui choisissent des hommes engagés dans le destin de leur pays. Cette image de quelqu’un qui n’est pas indifférent parle naturellement plus aux femmes, on pourrait l’imaginer, mais on peut aussi imaginer la situation inverse : quand par exemple, la femme adopte une attitude d’évitement. Il est logique que certaines femmes ne soient pas prêtes à s’engager dans une relation longue, car elles comprennent qu’elles pourraient être seules, éventuellement avec des enfants.

Dans ce tableau très divers que tu dresses, il y a également le thème de l’homosexualité. C’est un sujet, je dirais, pas totalement tabou, mais encore sensible, surtout dans l’armée. J’ai découvert dans ton livre l’histoire de ce garçon dans l’armée qui avait une histoire d’amour avec un autre homme, ce dernier étant bien en arrière. Quelle place pour l’homosexualité dans l’armée ukrainienne ?

 C’est un phénomène en pleine mutation, que ce soit dans la société ukrainienne ou dans l’armée. Il y a deux ans, un projet de loi a été enregistré pour légaliser l’union civile, équivalent du PACS français, notamment à cause de la présence importante de personnes homosexuelles dans l’armée, porté par Inna Sovsun, partenaire d’un militaire au front. Elle défend les droits des personnes LGBTQI et porte aussi d’autres lois progressistes en Ukraine.

Il y a environ 1 500 militaires homosexuels ayant fait leur coming out, mais beaucoup n’en ont pas parlé. Igor, que j’ai interviewé, en fait partie : il n’est absolument pas ouvert dans son unité et m’a confié qu’il est convaincu que si son homosexualité était connue, on l’enverrait en assaut. Il est persuadé que l’armée envoie parfois des gens en mission pour bien moins que cela.

En même temps, une amie réalise un film sur deux homosexuels dans l’armée. C’est donc une réalité qui évolue, avec des expressions très différentes selon les unités et les groupes : dans les brigades plus jeunes et modernes, cela ne pose pas de problème, tandis que dans d’autres, cela peut donner lieu à de l’homophobie ouverte.

On retrouve une situation similaire avec la présence des femmes : certaines unités ont des femmes commandantes et dans des postes de combat, d’autres restreignent leur rôle à des métiers logistiques ou médicaux.

La dernière question. Quel était ton sentiment après avoir parcouru autant d’histoires et de destins ? Plus de 60 histoires… On peut imaginer que tu restes en contact avec certaines de ces personnes, qui t’ont ouvert leur âme.

Je suis très reconnaissante à toutes ces personnes qui se sont ouvertes à moi. Ce sont des histoires très personnelles, parfois très douloureuses. Je me sens très enrichie de les avoir entendues. Beaucoup de ces personnes sont devenues des proches, avec qui on garde contact, malheureusement pas toujours pour de bonnes nouvelles.

L’enfant de Maria grandit, elle m’envoie des photos et nous programmons des journées ensemble. Victoria m’a annoncé il y a quelques jours que Sacha, avec qui elle s’est mariée à peine un mois après le début de leur relation, vient d’être porté disparu. Je me sens désormais impliquée dans la vie de ces personnes. Quand Olena à Lviv célèbre l’installation d’une plaque en mémoire de son fiancé décédé, je suis allée voir sa tombe au Champ de Mars et je la soutiens. Je fais pareil avec Victoria et Veronica, qui attend un enfant, et me tient au courant de sa grossesse.

Les vies de ces gens ne disparaissent pas de la mienne. C’est ce lien qui se crée et qui est plus fort que tout, même que la mort, même si l’on aimerait que la guerre se termine pour pouvoir retourner à une vie plus ordinaire.

Merci beaucoup, Maryna, pour cet échange et pour le livre, qui ouvre un visage méconnu de l’Ukraine pendant la guerre. Il y a la vie : il y a tristesse, pertes, morts, mais il y a aussi des retrouvailles et l’amour, et la vie continue malgré tout.