La première indépendance de l’Ukraine et la figure de Symon Petlioura

Que faut-il savoir sur la première indépendance de l’Ukraine (1917-1921) ? Comment le leader de la République populaire ukrainienne Simon Petlioura (1879-1926) est lié à la France?  Que peut-on découvrir dans la Bibliothèque de Simon Petlioura à Paris? Nous en discutons avec Alla Lazareva, éditrice en chef adjointe de The Ukrainian Week, directrice du musée de Simon Petliura à Paris. 

Aujourd’hui, nous allons parler de la première indépendance de l’Ukraine. Non pas celle qui commence en 1991, mais celle qui a duré quelques années tout au début du 20e siècle. Nous allons également parler de la figure historique de Symon Petlioura. Donc la première question que je voudrais poser: explique-nous qui est déjà Symon Petlioura, dont la bibliothèque existe à Paris et dont une partie de la vie importante est liée à la France.

Symon Petlioura était un dirigeant de l’Ukraine pendant les années 1918-19. Donc c’est un dirigeant du Directoire. On peut dire que ça correspond au poste de président de l’Ukraine actuellement. Bien que c’était en pleine guerre, il y avait pas d’élections qui confirmaient par les urnes son élection, mais son plein potentiel était à peu près comparable. C’était aussi un créateur de l’armée ukrainienne et, comme quoi, c’est une personnalité très importante pour l’histoire de l’Ukraine.

Il se trouve qu’il a fini sa vie en France, malgré lui. Il a été tué en France où il est venu comme réfugié politique après la chute de la guerre d’indépendance de 1917-1923.

Donc c’est un épisode très important qu’on connaît mal en France malheureusement, mais qui jette déjà les bases du système de fonctionnement de l’État ukrainien qu’on retrouve dans l’État ukrainien moderne. Il y a une certaine continuité qui est très intéressante à observer.

Et ce qu’il faut surtout dire, ce qu’il faut surtout comprendre aux Français, c’est que l’Ukraine de 1917-1923, elle avait déjà posé la question de la nation politique. Ça ne s’appelait pas comme ça à ce moment-là, mais sur le fond, c’était la proposition pour les gens de soutenir l’indépendance ukrainienne, même s’ils sont de différentes origines non ukrainiennes ethniquement, et de confessions pas orthodoxes ou grecques-catholiques, mais peu importe laquelle: catholique, juif ou musulman.

Rappelons que cet État-là dont tu parles s’appelait UNR, ça veut dire République populaire ukrainienne. C’était un État républicain en fait qui était né en 1917.

Et cet État valorisait chaque citoyen qui le rejoignait et il émettait les décrets, les ordonnances souvent en quatre langues. Pourquoi en quatre langues ?

  • En ukrainien bien entendu, parce que c’était la majorité ;
  • En russe, parce qu’il y avait pas mal de Russes qui vivaient sur ce territoire ;
  • En polonais, parce qu’il y avait beaucoup de Polonais aussi, c’est une composante importante ;
  • Et en yiddish, parce que les Juifs représentaient 9-10 % de la population de l’Ukraine d’autrefois.

Et alors c’était la manifestation de respect, mais aussi une proposition de dire : “Tu peux garder ton identité initiale, ce n’est pas un problème, mais tu peux être aussi Ukrainien en restant polonais, russe ou juif, mais en reconnaissant que l’Ukraine devient indépendante”. 

C’est cette proposition qui est extrêmement intéressante à comprendre parce que l’Europe est venue à ce concept beaucoup plus tard après la Seconde Guerre, après le traumatisme de la Seconde Guerre, après toutes ces tragédies de la Shoah et autres. Et là, l’Ukraine a tenté déjà d’imposer ce modèle. Bon, il n’a pas pu durer pour des raisons objectives, parce que l’Ukraine était trop faible et il n’y avait pas de soutien extérieur.

Parlons de cette faiblesse et de ces raisons objectives. Pourquoi est-ce que cette première indépendance ukrainienne de l’UNR, République populaire ukrainienne, avec Simon Petlioura en tête comme président, n’a pas tenu au bout de 4 ans, et qu’elle a dû se replier à l’exil à l’étranger et notamment en France ?

Il y a deux raisons importantes. C’est que malgré tous les efforts et toute la diplomatie, y compris la diplomatie culturelle et toute la créativité que l’équipe au pouvoir a employées pour convaincre les Européens de soutenir l’Ukraine indépendante, ça n’a pas marché. Ça n’a pas marché pour des raisons surtout extérieures :

  • Les liens entre la France et la Russie étaient très forts, peu importe que ce soit la Russie tsariste ou la Russie rouge ;
  • Les Polonais à l’époque ne regardaient pas non plus de bon œil l’indépendance ukrainienne et la possibilité d’avoir une Ukraine forte et puissante à côté de leurs frontières.

Pendant la conférence de paix de Paris en 1919, l’Ukraine a fait venir même trois délégations. Et là, je passe aux raisons internes: c’est que malheureusement, ces trois délégations n’étaient pas unies dans leur démarche. Elles concurrençaient entre elles. Et ça aussi c’est une leçon très amère, très importante pour l’Ukraine: c’est qu’il faut être uni pour que l’Ukraine existe.

C’est ce qu’a compris Petlioura déjà en étant en France. Une fois qu’il est venu en France en octobre 1924, tout de suite il s’est mis à publier un journal qui s’appelle Tryzub (Trident), un symbole de l’Ukraine, qui s’est donné pour objectif de réunir toutes les forces ukrainiennes qui pourront, au moment bien propice, reprendre le combat de l’indépendance. Donc c’étaient des gens qui n’ont pas accepté que la défaite de l’Ukraine indépendante soit définitive.

N’oublions pas que cette défaite était face à l’Armée rouge, à l’armée pas encore soviétique parce que l’Union soviétique c’est 1922. Cette armée qui est devenue après l’Armée rouge, et donc face à ce général Mouraviov, je crois, le général qui a conquis Kyiv. C’est là que l’armée de Petlioura, l’armée de cette République populaire ukrainienne, a dû se replier d’abord en Pologne.

Tout à fait. En Pologne, ils ont été accueillis par les Polonais. Mais en Pologne, il y avait le premier attentat contre Petlioura, qui a échoué. Mais il a décidé, comme il est devenu le dirigeant de l’Ukraine en exil, du Directoire en exil, il est reparti d’abord en Suisse. Il a été reçu par une des personnalités très importantes pour les Ukrainiens, Yevhen Bachiinsky.

Et de suite, ils ont déménagé à Paris. Pourquoi Paris? Parce que, comme expliquait Petlioura même dans Tryzub, c’est là où c’était le centre diplomatique et culturel de l’Europe, et c’est là où les Ukrainiens doivent trouver le soutien, doivent se mobiliser, avoir leur centre de représentation culturelle et intellectuelle, et trouver les alliés, construire cette alliance qu’ils n’ont pas réussi à avoir pendant les combats.

Donc c’était quelqu’un de très déçu, mais qui croyait très fort au fait que l’Ukraine reprendra l’indépendance. 

C’est-à-dire qu’il croyait qu’il avait perdu un combat, mais pas la guerre, et que tout était à venir. Mais malheureusement, en 1926, il y a cet attentat, ce meurtre qui a changé le cours de l’histoire, parce que Symon Petlioura est tué au carrefour du boulevard Saint-Michel et du boulevard Saint-Germain, le 25 mai. On vient de marquer le centenaire depuis son meurtre. Explique-nous pourquoi il a été tué, et par qui.

Il a été tué par Samuel Schwarzbard. C’était un homme avec un parcours assez troublant. C’était un homme qui se disait aussitôt anarchiste, aussitôt fanatique israélite. Les amplitudes étaient assez vastes. Quelquefois aussi il se disait bolchevik dans le passé. Il avait un casier judiciaire parce qu’il était condamné pour des braquages de banques à Budapest et à Vienne.

Et il y a de fortes raisons de supposer qu’il était manipulé par les services secrets russes. Disons que c’était déjà soviétique, mais c’est resté russe.

Il y a un témoignage qui raconte qu’il y avait un homme proche de l’ambassade russe, un certain Mikhaïl Volodine, qui le cherchait, qui voulait absolument faire sa connaissance, qui se renseignait partout pour savoir comment le trouver. Tandis qu’en 1925, Schwarzbard était un simple horloger qui cherchait plutôt à se faire oublier, qui vivait tranquille avec sa femme. Il avait une petite boutique boulevard de Ménilmontant et il ne voulait pas manifestement se mêler de différents projets politiques.

Et donc ce Volodine le recherchait avec insistance. La personne qui l’a aidé à trouver ce rendez-vous, c’est Dobkovski, un SR (socialiste-révolutionnaire). Dans ses mémoires, il se souvient que quand Schwarzbard a vu Volodine, il n’était pas ravi du tout de le retrouver, et sans doute c’est là où il a été obligé.

C’est une hypothèse, on n’a pas les documents fondés qu’on aurait retrouvés auprès des archives soviétiques qui sont fermées. Mais il y a plusieurs témoignages qui s’accordent à dire que Volodine cherchait beaucoup auprès de Schwarzbard, qu’il rôdait beaucoup auprès de la communauté ukrainienne, surtout les réfugiés politiques, qu’il cherchait beaucoup à se renseigner au sujet de Petlioura, et que Schwarzbard agissait manifestement avec des complices. Mais les complices n’ont pas été mentionnés pendant le procès.

Donc pour résumer, ce serait peut-être une commande de la part des Soviétiques en fait, de tuer Petlioura?

Commande ou manipulation. Ou peut-être… vous savez, c’était aussi un homme qui se voulait poète, qui était assez exalté. La presse française le décrit pendant le procès comme quelqu’un d’assez déséquilibré. Et ça se peut qu’il se soit fait manipuler aussi, ou engager. Donc ça pouvait être un agent soviétique, comme ça pouvait être juste un homme un peu perdu avec un passé assez trouble qui ne pouvait pas dire non.

En fait, les documents manquent et il n’y a que des témoignages indirects. Par exemple, il existe le témoignage d’un certain Peter Deriabin, un KGBiste qui est passé du côté des Américains après la Seconde Guerre, et qui disait dans ses témoignages au Congrès américain que l’assassinat de Petlioura était une opération de liquidation dirigée par les Soviétiques. Voilà, il y a ce témoignage enregistré, mais à part ça, on n’a pas de preuve physique, une carte d’agent du NKVD avec un numéro qui confirme que c’était vraiment un agent. Donc on ne sait pas.

Nous avons ce meurtre politique au centre de Paris, boulevard Saint-Germain, boulevard Saint-Michel. Nous avons cet homme, réfugié politique ukrainien, qui est tué. Et nous avons un procès. Schwarzbard est arrêté et nous avons tout un procès qui a duré pas mal de temps et qui a fini par acquitter l’assassin. La question que je voudrais qu’on aborde : comment se fait-il qu’un assassin ait été acquitté après un procès où les preuves que c’était bien lui qui avait tué Simon Petlioura étaient évidentes?

Il ne s’est pas caché du tout quand il a tué Petlioura, il est resté sur place. Les passants qui ont vu ça se sont mis à le battre, et il était choqué parce que c’était en plein jour, c’était à 14h10, en plein centre de Paris. Mais 10 minutes plus tard, les policiers étaient là et l’ont arrêté. Il a tout de suite reconnu les faits, c’était difficile de ne pas les reconnaître.

Ce qu’on peut dire là, et on peut en être sûr, c’est que l’ambassade soviétique a énormément appuyé son avocat et l’a beaucoup aidé. L’avocat Henri Torrès, qui était un avocat vedette pour les Français, les Soviétiques lui ont accordé de l’aide, à savoir envoyer son auxiliaire, une personne de confiance, en Ukraine (récemment conquise par les Soviétiques) pour recueillir les preuves que Petlioura était responsable des pogroms contre les Juifs, comme le prétendait Samuel Schwarzbard.

Oui, et lui aussi étant juif.

Tout à fait, Schwarzbard et aussi Torrès. Donc il était effectivement sensible à ces questions, surtout que la France venait de vivre l’affaire Dreyfus. Il y avait cette influence, ce contexte qui était propice pour ce genre de récupération.

Ce qu’on peut dire, c’est que l’ambassade soviétique a envoyé en Ukraine un certain Bernard Lecache, un journaliste qui est allé chercher des preuves — pas un enquêteur professionnel envoyé par l’enquête comme cela aurait dû être le cas, mais un journaliste qui était accompagné dans tous ses déplacements par un représentant du régime soviétique. Il a pu même rencontrer la mère de Schwarzbard, ce qu’il raconte dans ses mémoires. Par contre, Schwarzbard lui-même disait pendant le procès que sa mère était morte quand il avait 7 ans. C’est juste un bémol sur l’honnêteté de cette personnalité et la façon dont il racontait sa vie.

Donc c’était quelqu’un qui servait l’idée de justifier le meurtre par le fait que l’homme tué, Simon Petlioura, était responsable des pogroms en Ukraine durant la guerre.

Il voulait le rendre le seul responsable et le présenter comme l’inspirateur de ces pogroms.

Et la vérité n’est pas si simple. C’est-à-dire que les pogroms en Ukraine pendant cette période de courte indépendance ont eu lieu, ça c’est un fait. Le fait que toutes les armées — l’Armée rouge, l’Armée blanche avec Denikine, et malheureusement des régiments de l’armée ukrainienne — ont été responsables de massacres concrets, ça c’est un fait.

Mais par contre, Petlioura était quelqu’un qui, au contraire, était à l’opposé de ce genre de pratiques. Il punissait les auteurs de pogroms, il ne cessait de lancer des appels aux combattants pour ne pas s’en prendre à la population civile et particulièrement juive. C’est un sujet très douloureux et très long, mais lui, c’était quelqu’un qui les condamnait et qui cherchait à les combattre.

Sa responsabilité repose sur le fait qu’en tant que chef d’État, il n’a pas pu les empêcher. Effectivement, chaque président ou dirigeant, s’il n’empêche pas certains processus condamnables, en est en partie responsable. Responsable, mais pas coupable, c’est déjà la base. Et le deuxième élément, c’est que quoi qu’il arrive, on ne peut pas tuer quelqu’un dans la rue en plein jour juste parce qu’on a décidé que cette personne n’est pas digne de vivre.

Si on revient au procès, le procès a justifié l’acte de Schwarzbard, il est ressorti libre, il a été acquitté. Pourquoi ? Parce qu’à l’époque, dans les tribunaux français, les décisions dépendaient en grande partie du jury populaire.

Le jury populaire, ce sont 12 personnes qui n’ont pas de formation juridique, qui ne sont pas enquêteurs, qui sont des gens lambda et qui s’expriment en écoutant les témoignages, en s’inspirant de ce qu’ils ont vu et ressenti, par coup de cœur, par intuition ou par sympathie. Dans ce système (qui existe aujourd’hui par exemple aux États-Unis, mais plus en France, la France y a renoncé), même par exemple dans le cas de l’assassin de Jean Jaurès… Jean Jaurès a été tué et son assassin a été aussi acquitté parce que le jury populaire a décidé qu’on pouvait le comprendre.

Essayons d’expliquer … quel contexte particulier en France a fait en sorte que ce jury populaire composé de gens ordinaires puisse sympathiser avec quelqu’un qui a tué une personne et le rendre innocent? Comment expliquer la spécificité de ce contexte français de cette époque-là?

Déjà, comme on s’est dit tout à l’heure, il y avait l’affaire Dreyfus qui n’était pas loin. Les souvenirs étaient encore assez importants, assez frais.

Ensuite, il y avait le talent incontestable d’Henri Torrès, l’avocat de Schwarzbard, qui a su faire participer au procès quelques victimes ou témoins de pogroms. Il y avait des personnes venues d’Ukraine, une jeune femme par exemple qui racontait toutes ces atrocités, et évidemment que ça faisait un effet émotif sur les gens, ça les faisait réagir.

Mais il faut juste dire que ce pogrom à Proskouriv dont il était question, Petlioura ne l’a pas ordonné du tout. Au contraire, l’auteur du pogrom, l’otaman Semessenko, a été mis en prison puis fusillé comme auteur de choses inadmissibles. Ce qu’il faut dire de l’État ukrainien, c’est qu’une fois que les atrocités ont été commises, cette armée a essayé tout de suite de fonder une enquête, de venir en dialogue avec les leaders de la communauté juive pour essayer de s’entendre, de s’excuser, de payer des contributions… Bien qu’on ne puisse pas faire revenir les vies, il faisait des efforts pour essayer de revenir sur les faits, prendre ses responsabilités et faire en sorte que ça ne se reproduise pas, bien que ça n’ait pas marché pour tout un tas de raisons.

Et voici Symon Petlioura tué à Paris, son assassin est déclaré innocent, il est parti libre. Mais on parle de Petlioura aussi comme symbole de cette première indépendance ukrainienne qui a eu une courte vie. Quand il a été tué, Petlioura avait 46 ans, il était jeune, et l’indépendance a été très courte aussi (de 1917 jusqu’à 1921, c’est la datation qu’on adopte).

Mais il y avait cette institution que Simon Petlioura avait envisagée, qu’il n’a pas fondée lui-même mais qu’il a couvée dans sa tête, et qui existe aujourd’hui: c’est la Bibliothèque Simon Petlioura, dont tu es la directrice. Déjà, pourquoi une bibliothèque ? Explique-nous l’histoire de cette bibliothèque Symon Petlioura qui était extrêmement importante pour ce leader de la nation ukrainienne du début du 20e siècle.

Quand Petlioura est venu en France, il voulait absolument construire à Paris un centre de présence culturelle et intellectuelle ukrainienne pour essayer de réunir les intellectuels pour soutenir la future Ukraine indépendante. En fait, chaque fois qu’il parlait de l’Ukraine, il disait qu’elle sera indépendante. Pas si, mais quand l’Ukraine retrouvera l’indépendance. Dans tous ses écrits, il n’avait aucun doute que ça reviendrait. Il voulait donc organiser autour de cette Ukraine l’aide, le soutien, les alliés, essentiellement dans les élites françaises.

Et quand il a été tué, son cercle de proches a décidé de lui construire un monument non matériel: cette bibliothèque. Viatcheslav Prokopovytch, un des proches de Petlioura, est devenu la cheville ouvrière de ce projet.

Les premiers livres ont commencé à être collectionnés dès le mois de mai 1926. Au début, c’était juste une étagère dans les locaux du journal Tryzub (Trident). Après, c’est devenu une armoire, puis une pièce, et petit à petit ça s’est agrandi. Avant la Seconde Guerre mondiale, il y avait je pense 35 000 exemplaires de livres, mais c’était aussi un centre de présence ukrainienne. C’était un endroit où les forces ukrainiennes qui rêvaient d’indépendance et œuvraient pour elle se retrouvaient et essayaient de communiquer vis-à-vis des Français. Il y avait des éditions, beaucoup de livres produits en français et en ukrainien, des conférences. La bibliothèque a participé à plusieurs expositions avant la Seconde Guerre. C’était beaucoup de projets adressés vers la République française pour raconter l’Ukraine.

Il y a quelque chose de très symbolique dans le fait que cette première indépendance de l’Ukraine, qui a échoué sur le sol ukrainien face à l’Armée rouge, a survécu dans cette forme immatérielle d’une bibliothèque conçue par Petlioura et réalisée après sa mort. On peut imaginer derrière tout ça une communauté d’Ukrainiens en exil. Dis-nous qui étaient ces gens de la première génération qui participaient à faire germer ce projet de bibliothèque.

C’étaient essentiellement des généraux, des officiers, des représentants de l’armée ukrainienne venus s’installer en France avec Petlioura :

  • Jan Charzynski, un aristocrate polono-ukrainien fidèle à la cause ukrainienne ;
  • Viatcheslav Prokopovytch, l’ami fidèle et proche de Petlioura ;
  • Ivan Roudytchev, son ami d’enfance (ils ont fait le séminaire ensemble à Poltava). Roudytchev a fait toutes les étapes avec Petlioura jusqu’à sa mort, et c’est lui qui est devenu le premier bibliothécaire et s’en est occupé jusqu’à sa mort.

Un épisode assez touchant de sa biographie, c’est en 1941, quand les Allemands sont venus à Paris et ont visité cette bibliothèque. Au début, dans les mémoires de Roudytchev, il raconte qu’un officier est venu, très cultivé, il a pris du thé, il était très poli. Mais quelque temps plus tard, ils sont revenus et ont tout confisqué: toute la collection de livres, le petit musée de Petlioura qui existait déjà, et le bibliothécaire. Ils ont tout pris et tout embarqué à Berlin.

L’Ukraine n’a pas fait exception: le même sort a touché la bibliothèque polonaise, la bibliothèque russe et la bibliothèque juive. Plusieurs bibliothèques de différentes communautés ont été confisquées ainsi et rapatriées à Berlin.

Après la guerre, quand la guerre s’est terminée, Ivan Roudytchev a pu revenir en France, mais pas la bibliothèque. Pourquoi? Parce qu’elle avait été confisquée à son tour par l’Armée rouge, et les Allemands ne pouvaient pas la restituer parce qu’ils ne l’avaient plus.

Pendant les années Eltsine, une chercheuse qui travaillait dans les archives du FSB (NKVD / KGB, dont les noms ont changé mais qui se sont entrouvertes pour les chercheurs à l’époque d’Eltsine) a vu plusieurs ouvrages avec le tampon “Bibliothèque ukrainienne Symon Petlioura Paris”. Elle l’a fait savoir à la directrice de la bibliothèque de l’époque, Yaroslava Josypyszyn, qui a tout de suite pris contact avec le ministère des Affaires étrangères français pour essayer de récupérer ces œuvres, vu qu’il s’agissait d’une association de droit français. C’était la France qui avait été spoliée et privée de ces livres pour comprendre l’Ukraine et sa première indépendance.

Malgré la demande officielle appuyée par le ministère des Affaires étrangères français, la Russie «relativement démocratique» d’Eltsine dans les années 90 n’a même pas répondu. Ils ont décidé que ce n’était pas la peine. Voilà tout ce qu’il faut savoir sur la démocratie russe à l’époque d’Eltsine.

Ces œuvres sont toujours sauvegardées quelque part à Moscou dans des fonds spéciaux. Une partie s’est retrouvée en Biélorussie, on ne sait pas trop comment, mais la Bibliothèque Yaroslav le Sage a pu les échanger contre d’autres livres intéressants pour les Biélorusses. Une partie a été sauvée et se trouve à la bibliothèque du Parlement ukrainien. La bibliothèque de Paris est ravie qu’ils soient entre de bonnes mains ukrainiennes et que les chercheurs ukrainiens puissent y travailler. Mais une très grande partie de la première collection est toujours à Moscou.

Malgré cette confiscation par les Allemands et le départ des livres à Moscou, la Bibliothèque Symon Petlioura a continué à fonctionner après la Guerre mondiale. Aujourd’hui, comment est cette bibliothèque quand on y entre ? Est-ce que le musée fonctionne ? Propose-t-elle cette excursion dans cette Ukraine exilée qui avait perdu un combat, mais croyait ne pas avoir perdu la guerre ? Qu’est-ce qu’on peut y voir aujourd’hui?

En rentrant en France, Ivan Roudytchev s’est remis à refaire une nouvelle collection. On a fait appel à tous les membres de la diaspora ukrainienne, essentiellement la diaspora politique rejointe par la deuxième vague d’immigration politique venue après la Seconde Guerre mondiale (les combattants de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne installés à Paris, et les gens qui ne voulaient pas revenir en Union soviétique pour ne pas aller au Goulag ou être tués).

Tous ces Ukrainiens retrouvés en France ont été invités à contribuer, à donner leurs livres ou à participer financièrement. La bibliothèque a rouvert ses portes en avril 1949. À l’époque, il n’y avait que 1 000 livres, mais c’était symbolique. Quand Roudytchev a transmis la bibliothèque à son successeur dans les années 50, il y avait déjà 20 000 exemplaires, et actuellement il y en a 40 000 catalogués. Et la diaspora continue de nous confier des livres de leurs parents, des archives et des dossiers qui attendent d’être traités et catalogués.

Ce sont des livres en ukrainien, mais aussi en d’autres langues ?

Oui, en français, en anglais, en polonais, en allemand. Mais on ne prend que les livres qui concernent l’Ukraine si c’est en langue non ukrainienne, ou les livres en ukrainien qui permettent de comprendre notre culture et notre histoire.

Est-ce qu’on peut la visiter librement quand on est à Paris?

Oui, mais il faut prendre rendez-vous parce que nous sommes tous bénévoles, comme les premiers fondateurs. La bibliothèque n’a jamais eu de financement de l’État français. C’est le financement et le soutien de la diaspora, des anciens de l’armée de Petlioura, et aussi un grand soutien des Ukrainiens des États-Unis (le frère de Petlioura, Alexandre, est parti aux États-Unis, et son neveu Stepan Skrypnyk, devenu métropolite de l’Église orthodoxe autocéphale ukrainienne, a fait plusieurs collectes).

Pour nos locaux actuels, c’est l’Allemagne qui a versé une compensation pour la bibliothèque spoliée, ce qui a permis à nos prédécesseurs d’acheter les locaux dans lesquels nous nous trouvons actuellement. Voilà, donc c’est très important. Et donc sans doute que l’avenir réserve d’autres surprises et que d’autres documents permettront d’en savoir plus. Mais ce qui est sûr, c’est que l’œuvre de Simon Petlioura et la mémoire qu’il a laissée restent vivantes aujourd’hui à travers cette bibliothèque et à travers l’engagement de la communauté ukrainienne à Paris.

Merci beaucoup, Alla, pour cet éclairage passionnant sur cette figure historique complexe mais capitale qu’est Simon Petlioura, et sur cette première tentative d’indépendance ukrainienne du début du 20e siècle qui résonne tellement avec les combats d’aujourd’hui.