Ukraine. Ces scandales qui discréditent la nouvelle police ukrainienne

Ukraine. Ces scandales qui discréditent la nouvelle police ukrainienne

En novembre 2013, les Ukrainiens sont sortis sur la place Maïdan à Kyiv pour exiger du gouvernement ukrainien le renouvellement du processus d’intégration européenne. L’intégration européenne ne signifiait pas seulement la signature d’un Accord d’Association entre l’Ukraine et l’Union Européenne, mais surtout  des changements profonds à l’intérieur du pays. Lassés de la corruption, les Ukrainiens ont opté pour un gouvernement pro-européen en espérant qu’il changera le pays. Une des réformes les plus importantes et des plus attendues était sans doute celle des forces de l’ordre et notamment de la milice qui était la véritable bête noire de l’Ukraine d’avant-Maidan.

Pour assainir le système, le nouveau gouvernement ukrainien  a fait un appel à des spécialistes occidentaux. Ils ont fait venir en Ukraine Eka Zgouladze, femme politique géorgienne  qui a été en  Géorgie vice-ministre de l’Intérieur entre 2005 et 2012 et ministre de l’Intérieur par intérim de juillet à octobre 2012. Elle a été  chargée de réformer la milice grâce à des fonds et  à une formation apportée entre autres par les Etats-Unis.  Désormais, la milice s’appellera police, les anciens membres de la milice seront obligés de repasser leurs examens et les nouveaux membres seront recrutés sur la base d’un concours ouvert.  Arsen Avakov, ministre de l’intérieur de l’Ukraine, nomme une autre Géorgienne Khatia Dekanoidze au poste de directeur de la Police Nationale.

Le 4 août 2015, le président Petro Porochenko a signé une loi «Sur la police nationale ». Le même jour, 2000 policiers ont prêté  serment sur la place  St-Sophie à Kyiv, à quelques dizaines de mètres du Maidan. Ensuite, les jeunes policiers, garçons et filles, habillés dans de jolies tenues flamboyantes neuves et ressemblant comme deux gouttes d’eau à la tenue de la police américaine ont commencé à patrouiller les rues de Lviv, Odessa, Kharkiv,  Slovyansk…. Les Ukrainiens enchantés par cette nouvelle police se mettent à faire l’éloge de ces jeunes gens et à poser pour des selfies avec eux. Cependant, la déception arrive bien trop rapidement. Les policiers ont été formés à la va vite, ils n’ont pas acquis suffisamment de connaissances afin de pouvoir lutter contre les vrais criminels. Encore pire, une série de scandales liés à la police ont ébranlé l’Ukraine. L’UCMC a sélectionné les scandales ayant fait le plus de bruit.

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La destination finale

Dans la nuit du 7 février 2016, une patrouille de police a aperçu des jeunes gens qui avaient acheté de l’alcool et s’apprêtaient à prendre une voiture. Les policiers ont eu beau  leur demander de s’arrêter, la voiture est partie. Alors, les policiers se sont lancés à la poursuite de la voiture qui roulait à grande vitesse (selon, les informations officielle à 190km\heure) et au bout d’un moment ils ont tiré sur les roues. Finalement, les policiers ont réussi à arrêter la voiture,  mais, lors de la poursuite, ils ont grièvement blessé un des passagers. Ce jeune homme de 17 ans est décédé sur place.

Ce scandale a provoqué une vraie division dans la société ukrainienne. D’une part, les Ukrainiens sont historiquement méfiants et hostiles envers les forces de l’ordre. D’autre part, en Ukraine, il y a toujours eu  un nombre important d’accidents de la route causés par des mineurs (enfants de riches) ou par des conducteurs ivres. Donc, certains ont accusé les policiers d’avoir outre passer leur pouvoir et les responsables du ministère de l’intérieur d’avoir donné des armes à feu à des policiers non-expérimentés.  D’autres ont soutenu les policiers, car «ceux qui conduisent en état d’ébriété, doivent être fusillés sur place».  En attendant, Serhiy Oliynyk, policier qui a tiré sur le garçon a été placé en résidence surveillée.

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photo: Точное Время

Des erreurs de casting : des policiers séparatistes

Arsen Avakov, ministre de l’Intérieur, et la direction de la nouvelle police avaient pris l’engagement que les candidats à la nouvelle police seraient sélectionnés suite à un concours ouvert. Donc, désormais, les policiers devaient être le symbole de l’honnêteté et de la décence. Cependant, le jury du concours s’est avéré négligeant.

Le premier scandale est survenu très rapidement : en novembre 2014. Les utilisateurs des réseaux sociaux ont trouvé la page Twitter d’Olexiy Savkine, un policier de Kyiv âgé de 24 ans. Lors du Maidan, il a écrit des tweets dans lesquels il disait que les manifestants étaient «des clochards » et «des mercenaires » et il exhortait les forces anti-émeutes Berkut à «les buter».   Malgré cette diffusion, le jeune homme continue de travailler dans la police. Néanmoins, il s’est excusé officiellement en prétendant de «ne vouloir vexer personne».

Quelques temps plus tard, les activistes ont retrouvé d’autres séparatistes dans les rangs des policiers d’Odessa.  David Borodatchenko, Mykola Tchernychev, Igor Kopylov, Evgen Karpectchenkov, Valentin Petryka et Yulia Svyatchenko ont soutenu les Berkut à l’époque du Maidan, les séparatistes à l’est de l’Ukraine et l’agression russe contre l’Ukraine.

Mikheil Saakashvili, alors gouverneur de la région d’Odessa, a exprimé son inquiètude et demandé à Khatia Dekanoidze de mener une enquête administrative : « Tous les jours, nous serons vigilants pour que les  séparatistes ou le virus de la corruption ne se glissent pas dans l’organisme sain d’une nouvelle police, et si nous en trouvons, nous les éradiqueront  rapidement et efficacement ».

Les activistes ont aussi détecté d’anciens membres du Berkut qui s’étaient incrustés dans les rangs de la nouvelle police.

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photo:http://antikor.com.ua/

L’assassinat à Kryve Ozero

Le 24 août 2016, une tragédie est survenue à Kryve Ozero, dans la région de Mykolayv.  Le commissariat du village a reçu un appel. Une femme s’est déclarée victime de violence conjugale de la part de son époux Olexandre Zuckerman. Une patrouille arrive à son domicile. La suite des événements est vraiment épouvantable. La mère d’Olexandre Zuckerman témoigne : «Ils ont sorti Olexandre de sa voiture, l’ont menotté et se sont mis à le tabasser. Ils le frappaient à six, à coups de pieds, et avec des bâtons, lui donnaient des coups de poings. Il est tombé par terre, les suppliait : «je crache du sang »… alors, ils le frappaient encore plus fort sur la tête, sur tout le corps, sautaient sur son cou… ils ne se sont arrêtés que lorsqu’il ne s’est plus relevé. Alors, ils sont partis rédiger un procès verbal. Quand l’infirmière a dit qu’il était mort, ils ont fui».

Selon la version de la police : «La police a essayé de calmer le délinquant, mais celui-ci a continué à résister. Étant donné le degré de danger et afin d’assurer la sécurité publique, la police a utilisé des mesures d’immobilisation et des menottes. L’homme qui a continué à résister, s’est à un moment, senti mal. Les policiers ont fait venir une ambulance, mais les médecins ont constaté le décès du délinquant ».  Néanmoins, cette version est démentie par l’examen médico-légal, dont les résultats ont montré que Zuckerman «s’est senti mal » parce qu’il avait été atteint au cœur par  les coups de feu tirés par l’un de ceux qui étaient censés assurer la sécurité publique.

Cet accident a provoqué un vif mécontement des habitants du village qui se sont rassemblés devant le commissariat de police pour exiger une enquête ouverte et transparente. Les policiers ont été mis en garde au moment où ils sortaient du tribunal pour être transférés dans une prison à Mykolayv, la foule s’est jetée sur eux, les a roués de coups et a renversé la voiture dans laquelle ils devaient monter.

Pour le moment, ils restent en détention, l’enquête continue. Les enquêteurs ont déclaré avoir trouvé le  pistolet avec lequel on avait tué Olexandre Zuckerman.

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Le sommet de l’incompétence : l’accident à Knyajytchy

Dans la nuit du3 au 4 décembre 2016, les habitants du village Knyajytchy dans la région de Kyiv ont été réveillés par des coups de feu. Le lendemain, toute l’Ukraine était choquée par les causes et les conséquences de ces tirs.  Au départ, il s’agissait d’une opération spéciale prévue par les agents de police et le Corps spécial d’intervention urgente (KORD) contre une bande de criminels armés, suspectés d’une série de vols et d’agressions armées sur les habitants de Kyiv et de sa région. Ils avaient préparé une embuscade dans une maison, mais l’alarme s’est déclenchée. Un groupe de policiers est arrivé. Ils ont pris leurs collègues pour des criminels et ont ouvert le feu.  Les agents de police et ceux du Corps d’intervention urgente ont pris à leur tour les policiers pour les membres de la bande qu’ils attendaient et ont tiré en retour.  Suite à ce malentendu, 2 policiers, 2 agents de police et 1 membre du Corps spécial ont été tués.  L’enquête est en cours, mais elle promet d’être longue et difficile.

La croissance de la criminalité : les chiffres qui accusent

Les statistiques ne sont pas non plus favorables à la nouvelle police. La Police Nationale avoue que, depuis quelques années, le nombre des vols de voitures a été multiplié par 4 (555 vols en 2013 contre 1957 en 2015).  Le nombre de cambriolages a augmenté de  41% (4539 en 2013 contre 6400 en 2015).  Le chiffre le plus inquiétant est le nombre de crimes graves : 13 000 en 2013 contre 21 500 en 2015.

Les responsables de la police expliquent cette croissance effrénée de la criminalité par la situation économique difficile, la circulation des armes et même par le nombre important des déplacés du Donbass.  Selon les experts, la fameuse loi Savtchenko (selon cette loi, une journée passée en cellule de détention provisoire équivaut à  deux jours d’emprisonnement  après le verdict du juge) est aussi une raison de l’augmentation de la criminalité, car nombreux sont les criminels sortis de prison avant le terme.

Mais les responsables du ministère de l’Intérieur ne veulent pas admettre que la raison principale de la croissance de la criminalité, ainsi que les grands scandales qui discréditent la nouvelle police est une réforme trop rapide et négligente, dont l’objectif était plutôt de redorer le blason des forces de l’ordre que de changer profondément le système.

 

 

 

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