Yuriy Sova, Cyborg de l’aéroport de Donetsk : «J’ai vu ce que Motorola faisait»

Yuriy Sova, Cyborg de l’aéroport de Donetsk : «J’ai vu ce que Motorola faisait»

Yuriy Sova, 27 ans, faisait partie des militaire de la 80ème brigade aéromobile—ces défenseurs légendaires de l’aéroport de Donetsk surnommé « Cyborgs »—et raconte son histoire lors de son témoignage contre Arseniy Pavlov, alias Motorola, un citoyen russe et criminel de guerre qui a notamment tué Igor Branovytsky, un militaire ukrainien capturé par les séparatistes. L’interview complète avec Yuriy Sova est publiée sur le site de Radio Svoboda. L’UCMC a traduit en français la version raccourcie.

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L’aéroport. Le chemin sans retour

J’étais charpentier avant la guerre. J’ai été mobilisé le 14 août 2014, et le 19 octobre je suis parti me battre à l’est du pays. Aux alentours du 25 décembre, nous avons pris nos positions à Pisky et le 5 janvier notre division est arrivée à l’aéroport de Donetsk. Quand nous avons vu l’aéroport, nous étions choqués : il n’y avait que des ruines. Une fois arrivé à l’aéroport, nous avions peur, mais nous nous sommes rapidement habitués aux sifflements des balles et aux éclats d’obus et de grenades.

Les 16 janvier 2015, les combattants pro-russes ont commencé à nous tirer dessus avec des armes lourdes. Le cessez-le-feu ne durait que quelques heures dans la nuit et vers 5 heures du matin les bombardements recommençaient. Nous avions beaucoup de morts et de blessés. Le 17 janvier, l’adversaire s’est mis à nous gazer. Nous avons cru au tout début qu’il ne s’agissait que d’un rideau de fumée et qu’ils allaient attaquer. Mais rapidement, nous ne pouvions plus respirer ni ouvrir les yeux, et c’est alors que nous nous sommes rendus compte qu’ils étaient en train de nous gazer. Nous utilisions des lingettes pour retenir le poivre qui nous irritait les yeux. À ce moment-là, nos blessés étaient nombreux, et nous étions presque à sec d’eau potable. Nous faisions fondre de la glace dans les boites métalliques où l’on range les obus pour donner à boire aux blessés; pendant ce temps-là, ceux qui étaient saufs mourraient de soif au point de boire leur urine.

Les attaques se sont intensifiées après le 18 décembre. L’adversaire a brisé le toit et s’est mis à nous jeter des grenades. La première grande explosion a eu lieu le 19 janvier : ils nous ont lancé deux mines anti-chars. L’officier nous a alors ordonné de nous mettre par terre et de ne pas nous lever pendant 10 minutes. Nous étions donc allongés jusqu’à l’explosion, et une fois explosées, les mines ont tout détruit autour d’elle. Un mûr s’est même écroulée sur certains de nos camarades blessés, mais nous continuions de nous défendre et d’attendre les renforts.

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L’explosion du terminal

Le 20 janvier, la situation est devenue plus calme. Nous avions beaucoup de blessés mais nous avions l’espoir que nos troupes viendraient pour les évacuer. Seulement, personne n’est venu….

Nous étions proches du couloir d’embarquement quand nous avons entendu qu’ils recommençaient à nous miner. La dernière explosion a eu lieu juste avant midi et c’est alors que tout s’est écroulé. J’ai eu de la chance, il n’y a que de petits morceaux de ferraille qui me sont tombé dessus. Je n’avais pas de blessures profondes, juste une contusion de la tête. J’ai eu du mal à reprendre conscience, mais finalement j’ai réussi à retrouver ma Kalachnikov pour continuer à me défendre.

Ceux qui n’étaient pas grièvement blessés se sont mis à creuser pour pouvoir sortir ceux qui étaient enfouis sous les débris. Il y a eu des gars qu’on ne pouvait plus sauver. Ils hurlaient : « Aidez-nous», mais nous ne pouvions rien faire. Nous ne ressentions plus la peur, ni rien d’autre d’ailleurs.

Nous avons réussi à sortir 9 personnes, dont 5 sont morts durant la nuit…. ils avaient des fractures ouvertes et se sont vidés de leur sang. Nous avons essayé de stopper les hémorragies, mais ils mourraient de douleur insupportable.

Certains soldats parmi ceux qui pouvaient encore marcher quittaient l’aéroport. Moi, je ne pouvais pas… Si j’avais laissé les garçons, je l’aurais regretté. C’était mes amis, mes camarades, donc je me devais de rester jusqu’au bout.

Igor Branovytsky

Dans la nuit du 20 au 21 janvier, j’ai fait la connaissance d’Igor Branovytsky. Lui aussi a eu la possibilité de s’échapper de l’aéroport, mais comme moi il ne souhaitait pas abandonner ses camarades. Nous sommes descendus à la cave pour aider nos blessés à sortir de là, essayer de trouver des médicaments, des vêtements, et de l’eau potable.

Cette nuit fut terrible; une partie des militaires était chargée de retrouver les blessés et l’autre partie de tenir nos positions pour que l’adversaire ne s’approche pas. Les tirs ne cessaient pas mais nous avons tout de même tenu jusqu’au matin. Nous n’avions plus de talkie-walkies et seulement deux portables, nous passions des coups de fil pour demander de l’aide. Nous pensions pouvoir tenir jusqu’au matin, en espérant que nos hommes à l’arrière nous viendraient en aide, mais personne n’est jamais venu.

Nous nous rendions compte que soit on serait évacués soit ont serait tués. Les blessés allaient de plus en plus mal et cinq d’entre eux sont décédés dans nos bras cette nuit-là. C’est alors que nous avons décidé de négocier un couloir d’évacuation pour tenter d’en sauver quatre autres. Un des soldats, Anatoly alias Spartan, a trouvé un morceau de tissu blanc, l’a accroché à un bâton et est parti voir les séparatistes. Nous avons décidé de négocier ce couloir à cause de nos blessés : nous avions peur pour eux, ils se vidaient de leur sang et leurs jambes étaient cassées.

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Igor Branovytsky, un des Cyborgs, tué un captivité 

La captivité

Quelques temps après le départ d’Anatoly, un séparatiste avec son fusil est sorti accompagné des autres. Ils nous ont alors ordonné de lever les bras et ont commencé à nous fouiller, ils ont alors saisi nos grenades et nos couteaux. Ils nous ont aussi dit : «Ceux qui ne veulent pas être capturés, courrez vers la piste d’atterrissage pour que nous puissions vous exécuter sur place».

Les séparatistes ont promis qu’ils allaient nous sortir de l’aéroport pour nous organiser un «couloir».  Nous pensions qu’ils nous prendraient toutes nos armes et que nous pourrions enfin partir. Mais ils nous ont capturés—nous étions 14. Quand ils nous fouillaient, ils nous demandaient : «Pourquoi ne vous êtes-vous pas rendus quand on vous demandait de le faire. Plus de personnes auraient pu rester en vie».

Ils nous ont fait monter dans un camion et nous ont conduit chez Givi (chef de guerre séparatiste, commandant du bataillon Somali). Une fois arrivés, ils nous ont donné à boire, à fumer, mis des pansements aux blessés et, ensuite, nous ont conduit chez Zachartchenko et Motorola pour l’interrogatoire. Là-bas, ils nous ont enfermés dans une cave et ont commencé à nous torturer. Ils nous ont ordonné de nous aligner devant un mur et ont commencé à nous battre.

Ils nous frappaient avec des bâtons en bois, en fer, et avec des fusils dans les jambes. Si quelqu’un n’arrivait plus tenir à debout, ils hurlaient : «Lèves-toi », si le gars n’arrivait pas à se lever, ils le frappaient encore plus fort.

Nous étions aussi interrogés par les officiers de carrière de Russie; ils posaient toujours les mêmes questions et demandaient des informations sur tout : la position des forces armées ukrainiennes, le nombre des soldats etc…

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Igor Branovytsky et son bourreau, Arseny Pavlov, alias Motorola

Motorola a tué Igor Branovytsky en lui tirant deux balles dans la tempe

C’est Igor Branovytsky qui a été battu le plus sévèrement. Ils voulaient surtout trouver nos mitrailleurs et nos tireurs d’élite…. Nous avons dit qu’ils étaient tous restés sous les décombres, mais d’un coup Igor avoua être un mitrailleur. Je ne sais pas pourquoi il a fait ça…. Nous avons compris que notre mitrailleur avait tué le leur, donc ils le cherchaient pour se venger.

Nous sommes restés alignés devant le mur, tandis que les séparatistes ont trainé Igor sur le côté et ont commencé à le battre de plus en plus fort. Ils le frappaient dans les jambes et les pieds, et lui ont brisé beaucoup d’os. Il avait tellement mal qu’il ne pouvait même plus rester assis.

Le médecin est arrivé pour panser Igor. Il restait allongé près du mur. C’est à ce moment là que Motorola a fait son apparition. Il a hurlé sur ses subordonnés : «Cessez de les frapper». Ensuite, il s’est approché d’Igor : «C’est quoi ce corps? ». Tantchik, un des séparatistes qui nous gardaient répondit: «Nous avons appelé une ambulance, elle viendra bientôt le chercher ».

Motorola s’est penché sur Igor, l’a regardé et a dit : «Celui-là ne survivra pas».  J’ai tourné la tête et j’ai vu Motorola sortir son pistolet et tirer deux balles dans la tempe gauche d’Igor…..

Ils nous ont forcés à sortir de la cave tandis qu’Igor gisait sur le sol. Nous ne l’avons plus revu après… C’était un homme bien, il n’a pas abandonné ses camarades après l’explosion et faisait le tour d’un blessé à un autre pour leurs porter secours.

Nous étions tous prêts à mourir, mais lui l’était encore plus….

Nous ne pouvions même plus parler de lui, tout le monde savait que c’était un homme bien, parler de lui nous faisait trop mal.

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En attendant l’échange

Les séparatistes nous ont emmenés dans une cave de l’ancien bureau du SBU (les Services de Renseignement Ukrainiens) ou je suis resté pendant un mois en attendant l’échange. Ils ont utilisé mes camarades pour du travail forcé, mais moi ils m’ont laissé tranquille car tout le côté droit de mon corps était brisé—j’étais inapte. Ils n’ont cependant pas voulu me conduire à l’hôpital; ils me soignaient eux-mêmes et j’en ai perdu ma santé du coup.

J’ai été échangé le 21 février. Après ma libération, j’ai passé un mois à l’hôpital, et ensuite deux semaines à la maison. Je suis reparti à l’est aussitôt que j’étais rétabli même si l’on me disait que je pouvais rester chez moi (après la captivité, les soldats sont démobilisés). Mais je voulais rester jusqu’à la fin de mon service. Il n’y a plus d’affrontement actif et j’étais donc en poste à différents points de passage; sauf deux fois où j’ai participé à des combats prêt de Horlivka. J’ai été démobilisé le 18 septembre 2015.

Aujourd’hui, j’essaie de ne plus penser à l’aéroport de Donetsk même si je sais que je ne pourrai jamais oublier. Je ne dors plus la nuit, je m’endors qu’au petit matin, et je rêve de la guerre dans mon sommeil.

La vidéo des derniers moments de vie d’Igor Branovytsky


À lire aussi: 

D’où venait Motorola. 11 faits de la biographie du terroriste. La liste des chefs de guerre séparatistes éliminés. Le 16 octobre 2016 au soir, la nouvelle a ébranlé l’Ukraine et la Russie: ArseniyPavlov, alias Motorola, un des chefs de guerre des séparatistes de Donetsk les plus célèbres, connu pour ses nombreux crimes de guerre, a été tué dans l’ascenseur de l’immeuble où il habitait. Une bombe a causé au combattant pro-russe des blessures incompatibles avec la vie.

L’histoire de Volodymyr Jemtchougov, un Ukrainien libéré de la prison des séparatistes. Le 17 septembre 2016 près de la ville de Chtchastya dans la région de Lougansk le gouvernement ukrainien et les chefs des séparatistes de la République auto-proclamée de Lougansk ont procédé à un échange de prisonniers «deux contre quatre».

Ça aurait été le plus grand bonheur, si tu étais resté sans jambes…mais vivant. « La vie P.S » est un livre écrit par Valeria Bourlakova, une journaliste de Kyiv, qui s’est engagée dans la 93ème brigade des Forces armées ukrainiennes. Elle est partie se battre sur la ligne de l’avant front. Et c’est là que, par hasard,  elle a trouvé le bonheur et l’amour. Mais, un jour elle a tout perdu quand son fiancé s’est  vidé de son sang sur une mine qui a explosé près de Boutivka, région de Donetsk. Elle a réussi à survivre. Elle a réussi à décrire cela.

Les Cyborgs : la vie après l’aéroport de Donetsk. Les militaires ukrainiens qui défendaient l’aéroport de Donetsk ont raconté à l’édition ukrainienne «Focus» leurs souvenirs et les rêves qu’ils ont faits depuis la fin des combats pour l’aéroport. L’Ukraine Crisis Média Center a traduit en français un extrait du passage de cet article dans le cadre de l’édition spéciale du janvier “L’aéroport de Donetsk”.

 

 

 

Photo: ТСНKorrespondent.netpolitolog.netКультурометр Одессы

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