Les déclarations de Sentsov et Koltchenko lors de leur première conférence de presse à Kyiv

Les déclarations de Sentsov et Koltchenko lors de leur première conférence de presse à Kyiv
le 10 septembre 2019.

Les déclarations de Sentsov et Koltchenko lors de leur première conférence de presse à Kyiv

Le 10 septembre 2019, trois jours après leur libération, les prisonniers du Kremlin Oleg Sentsov et Alexandre Koltchenko ont donné leur première conférence de presse.
Condamnés respectivement à 20 et 10 ans de détention dans des affaires fabriquées de toutes pièces par les autorités russes, ils sont restés emprisonnés pendant 5 ans. Le 7 septembre 2019, Sentsov, Koltchenko et 33 autres Ukrainiens détenus ont pu enfin regagner leur patrie dans le cadre d’un échange de prisonniers. Lors de leur première conférence de presse à Kyiv, ils ont répondu aux questions des journalistes sur l’annexion de la Crimée et l’agression de la Russie, sur leur arrestation, l’échange de prisonniers, la situation politique en Ukraine et en Russie. L’UCMC a réalisé une synthèse de leurs déclarations les plus importantes.

Pourquoi Sentsov et Koltchenko se sont retrouvés en prison

La société ukrainienne et également la communauté internationale n’ont jamais douté de l’innocence des deux Ukrainiens et du fait que les procès intentés contre eux aient été fabriqués.
«Je pense qu’on m’a arrêté par hasard», dit Koltchenko en répondant à la question pourquoi, à son avis, les autorités russes l’avaient ciblé lui et Sentsov. «Cela pourrait arriver à n’importe qui. N’importe quelle personne qui participait aux protestations et s’opposait à l’oppression des libertés civiques aurait pu se retrouver à ma place. De plus, j’ai négligé toutes les mesures de précaution », ajoute-t- il.
«Sacha (Alexandre) a été arrêté alors qu’il passait près du bâtiment du FSB (Service fédéral de sécurité russe) avec une bouteille de bière. Pour un révolutionnaire professionnel, c’est plutôt un échec», ajoute Sentsov en riant. Lui aussi, il est persuadé qu’il n’a pas été choisi intentionnellement et qu’on l’a arrêté par hasard.

Sur la Russie et les prisonniers politiques

En prenant la parole, Sentsov a d’abord remercié les gens de tous les pays du monde pour leur soutien et le rôle qu’ils ont joué dans leur libération. Il a souligné que, bien que 35 personnes aient été libérées, beaucoup d’autres prisonniers du Kremlin demeurent encore derrière les barreaux. Il a promis de faire tout ce qui est en son pouvoir pour contribuer à leur libération.
«Pour ma part, je ferai tout ce que je peux [pour libérer les prisonniers politiques]. Parmi ces gens, il y a non seulement des Ukrainiens, mais aussi des citoyens russes qui luttent pour leurs droits, pour les libertés [démocratiques] dans leur pays, comme de véritables frères pour nous. Vous savez bien ce qui se passe là-bas – toutes ces récentes arrestations, ces procès hâtifs. Je ne voudrais pas qu’on nous divise. Eux aussi, ils sont les prisonniers du Kremlin» a-t-il souligné.

Sur le retour en Crimée

Sentsov et Koltchenko sont, tous les deux, originaires de Crimée. Les journalistes leur ont demandé s’ils allaient retourner en Crimée.
« Aussi longtemps que Poutine est au pouvoir, je n’ai pas d’intention de rentrer », dit Koltchenko.
«On peut revenir en Crimée seulement sur un char. Mais ne prenez pas mes mots au pied de la lettre», répond Sentsov.

Sentsov veut-il commencer une carrière politique? 

En réponse à cette question, Sentsov déclare qu’il est très heureux que des hommes politiques ne l’aient pas contacté lors de ses années d’emprisonnement.
En ce qui concerne mes projets, cette question reste ouverte, je n’ai pas encore décidé. Etre une personne publique ne me plaît pas, mais le destin a fait que je suis connu, et je ressens la responsabilité de devoir faire quelque chose pour mon pays», dit il.

Sur les avancées dans l’échange de prisonniers et sur la perspective d’une réconciliation avec la Russie

Certains médias leur ont demandé pourquoi, à leur avis, on n’est pas arrivé à un accord sur l’échange des personnes illégalement condamnées plus tôt.
«Il y a eu travail constant à tous les niveaux. Mais la Russie n’est pas un système qui est prêt à reculer, alors ils [les autorités russes] n’ont pas bougé, dit Sentsov. «Poutine ne se soucie pas du destin des gens, ce qui compte pour lui, ce sont ses ambitions personnelles. Je suis très heureux que l’administration ukrainienne précédente n’ait pas lâché prise. Il est très difficile de marchander avec Poutine ».
Il a aussi reconnu le succès de la nouvelle administration ukrainienne.
«Maintenant la Russie a une chance de faire redémarrer ces relations. Le président Zelensky, lui aussi, fait des pas en avant. Je vois sa volonté sincère de résoudre ce conflit pour le bien du pays, sans sacrifier ses intérêts, et c’est juste. J’ai déjà dit que cent années de négociations valent mieux qu’un seul jour de guerre», dit Sentsov.
«En ce qui concerne l’affirmation que «la Russie veut la paix» – un loup peut revêtir la peau d’un agneau, mais il garde bien ses dents, n’en doutez pas. Moi, je n’y crois pas… Pour Poutine, il serait plus facile de céder le Kremlin que de rendre la Crimée», ajoute-t-il.

Sur les chaînes de télévision russes

Sentsov raconte que pendant ses week-ends en prison il regardait les émissions de Kiselev [des émissions de propagande sur la principale chaîne russe qui répandent souvent de la désinformation sur l’Ukraine et les autres pays du monde – l’UCMC].
«Je n’ai manqué presque aucune émission. Comprenez-moi, en prison, il y a peu de distractions: pas de cirque, pas de théâtre. Ici, j’avais tout à la fois – c’est pour rire!», dit il. «Bien sûr, on ne peut pas croire un seul mot – et quel type de personne faut-il être pour y croire?! Mais le regarder, c’est assez amusant. Un plaisir un peu tordu».

Sur la grève de la faim, le journal de la grève et les projets d’une nouvelle tentative

Sentsov et Koltchenko ont parlé de leur expérience de la grève de faim. Koltchenko s’est privé de nourriture pendant 10 jours, Sentsov a réussi à tenir 145 jours. Tous les deux ont dû mettre un terme à leur grève après des menaces d’alimentation forcée.
Sentsov documentait son expérience dans son journal de la grève. «Tôt ou tard, il sera publié. Là, j’ai tout décrit », ajoute-t-il.
Sentsov dit qu’il a atteint son but parce qu’il a attiré l’attention de la communauté internationale sur le sort des prisonniers politiques en Russie. « C’est ma petite contribution à notre cause commune. J’ai seulement attiré l’attention sur cette situation, non seulement la mienne, mais celle de tous les prisonniers du Kremlin», explique-t-il.
Il ajoute qu’il envisageait de commencer une nouvelle grève de la faim au mois de mai 2019, alors qu’il avait atteint son poids maximal, une tentative qu’il n’a pas réalisée. Lors de sa première tentative, il a diminué progressivement les portions quotidiennes de son repas et a annoncé la grève quand il s’était habitué à vivre avec de très petites portions journalières.

Sur l’importance des lettres pour les prisonniers politiques  

«Je n’ai jeté aucune lettre, je les ai toutes apportées avec moi. Je ne vais pas les relire, mais elles me sont chères, je veux les garder», dit Sentsov.
Lors de son retour, il a rapporté avec lui 22 kilos de papier au total – des lettres, des livres et 15 cahiers complets.
«Pour chaque prisonnier, les lettres, c’est une chose très importante. On peut se passer de repas pendant un jour, on peut se passer de colis, mais tout le monde attend les lettres. Alors écrivez, écrivez, écrivez tout ce que vous voulez – c’est un soutien très précieux », dit Sentsov. Il ajoute qu’il a essayé de répondre à tous.
«Cependant, je n’étais pas très content quand on publiait ma correspondence privée (sur Internet – L’UCMC) », dit-il.

Sur Tsemakh, suspect présumé de l’affaire du МН17, que l’Ukraine a donné à la Russie en échange de Sentsov et des autres prisonniers

Oleg Sentsov a relevé qu’il a entendu ce nom pour la première fois quand il était déjà dans l’avion, en route pour Kyiv.
«L’adjoint du président s’est approché de moi et m’a demandé si j’avais été contre cet échange. Je lui ai répondu que j’entendais [ce nom] pour la première fois… Plus tard, j’ai lu les actualités dans la presse. Il est difficile pour moi de commenter cette décision. Je n’aime pas juger les actions des autres. Le président ukrainien est une personne auquelle l’Ukraine a confié un mandat. Il possède plus d’informations que nous. Il a pris cette décision, alors c’était nécessaire», dit Sentsov.

Opinion sur la situation politique en Ukraine

Les journalistes ont demandé à Sentsov son opinion sur les développements politiques en Ukraine.
«Je n’aime pas les conclusions hâtives et les mots grandiloquents. Il me faut du temps pour être au courant. Pour le moment, c’est difficile à comprendre. De ce que j’ai appris des lettres des gens qui m’ont écrit et auxquels je fais confiance, je vois qu’il y a des difficultés. Plusieurs choses n’ont pas été réalisées, ou elles ont été mal réalisées. Mais en général, le pays avance et il avance dans la bonne direction», répond Sentsov.
«Je ne m’associe pas au « camp de Zelensky» ou à un autre. Je suis moi-même », ajoute-t-il.

Des projets pour l’avenir

«J’ai déjà décidé de continuer mes études à l’Université nationale de Tauride où j’étais étudiant avant mon arrestation. J’ai accompli deux années de formation à distance et je veux continuer mes études dans le même domaine », raconte Koltchenko.
«Moi, je veux m’occuper des deux choses les plus formidables dans ce monde: tourner des films et vivre», dit Sentsov.

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