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Être mère pendant la guerre – entretien avec Iryna Slavinska

Être mère pendant la guerre - avec Iryna Slavinska. L’Ukraine en Flammes #89

Comment oser donner la vie pendant la guerre? Comment le quotidien familial est-il perturbé par la réalité de la guerre? Que sait-on du féminisme en Ukraine? Nous en discutons avec Iryna Slavinska, journaliste, rédactrice en chef de la Radio Culture, auteure des livres sur le féminisme en Ukraine.  Iryna a eu son premier  fils en 2024, à Kyiv. 

Bonjour  Iryna. Aujourd’hui, nous allons parler de ce que signifie être mère en temps de guerre. Tu es aussi connue comme autrice de livres sur le féminisme, sur le rôle des femmes dans la vie sociale et politique ukrainienne. Ma première question, peut-être un peu surprenante: comment expliquer la décision d’avoir un enfant, de devenir mère, dans un contexte de guerre ?

Je pense que « décision », c’est un grand mot. Dans les familles, les enfants arrivent comme un don. Mais c’est vrai que j’ai beaucoup réfléchi à la vie que connaîtrait mon fils — que connaîtrait notre fils — en Ukraine en flammes.

Ce matin encore, en venant à pied vers ce studio, j’ai vu une cérémonie d’adieu à un soldat ukrainien. Il y avait une minute de silence, les voitures passaient lentement… Et une fois de plus, je me suis dit : voilà le monde dans lequel notre fils grandit.

Ses parents voient déjà ce genre d’événements au quotidien; il y a souvent des cérémonies dans les églises, dans notre quartier… Et c’est un bébé, comme d’autres bébés, qui peut rencontrer ce genre de réalité même sur l’aire de jeux.

Être mère en temps de guerre, c’est aussi devoir expliquer à un tout petit enfant ce qui se passe: qui sont ces gens, ces voitures, cette musique, ce silence…C’est à cela que je pensais quand nous attendions sa naissance.Oui, ce n’est pas facile, si je peux être franche. Mais en même temps, c’est la vie que nous partageons ensemble.

Tu as donné naissance à ton fils en 2024 — une année qui, selon les démographes, a été marquée par un record négatif des naissances en Ukraine. Nous avons consulté les statistiques tout à l’heure: à peine 177 000 enfants sont nés en 2024. C’est le niveau le plus bas depuis l’année de l’indépendance ukrainienne. Les raisons, évidemment, sont très claires : la guerre, le départ de nombreuses familles, de femmes et d’enfants à l’étranger, et aussi l’absence des pères, puisque selon la loi martiale, les hommes sont mobilisés.


Il y a aussi des femmes qui servent dans l’armée, et qui ont décidé de remettre à plus tard leur décision de devenir mères.

Mais revenons à ton expérience personnelle, car elle est très parlante. Selon toi, qu’est-ce qui a changé dans le déroulement d’une grossesse en temps de guerre — avec les coupures d’électricité, les bombardements, le suivi médical, ou encore la naissance elle-même, à la maternité ? 

 Moi, personnellement, j’ai eu de la chance. Ma grossesse s’est déroulée pendant une période relativement calme. Bien sûr, il y avait les alertes aériennes, mais il y a eu quelques mois sans bombardements massifs, un certain silence relatif — disons, seulement les drones, mais pas les missiles, ce qui est déjà beaucoup.
Cela dit, il y avait aussi des nuits compliquées, que nous passions dans l’abri avec mon mari. J’étais enceinte, et évidemment, ces nuits-là étaient très chargées émotionnellement.

Si on parle de l’expérience d’accoucher, aujourd’hui les maternités ukrainiennes doivent obligatoirement disposer d’un abri anti-bombes. Certaines femmes ont donc dû vivre tout le processus de l’accouchement dans ces abris. Nous, heureusement, nous avons pu le faire dans une salle normale, à l’hôpital. Mais j’ai des amies qui ont vécu des accouchements bien plus stressants que le mien.

Après la naissance, nous avons connu un ou deux mois assez calmes. Puis sont venues les longues périodes de coupures d’électricité. Tout le mois de juillet, et même une partie de juin et d’août, c’était compliqué, parce qu’il faisait très chaud, et pour un bébé de deux ou trois mois, c’est difficile de comprendre pourquoi il a si chaud dans la chambre, pourquoi la climatisation ne fonctionne pas.

Et ce n’était pas seulement la chaleur. Nous vivons au 14ᵉ étage, et quand il n’y a pas d’électricité, les ascenseurs ne fonctionnent pas. Donc tout notre emploi du temps — les promenades, les sorties — dépendait des horaires des coupures. Et quand il y avait une coupure imprévue, après un bombardement par exemple, c’était toujours un peu risqué. Prendre l’ascenseur avec une poussette et un bébé, en craignant qu’il s’arrête au milieu, c’est une expérience que je n’ai heureusement jamais eue, mais qui me faisait très peur.

Oui, on peut facilement l’imaginer. Il faut expliquer aussi que, pendant les coupures, les ascenseurs sont complètement à l’arrêt. Quand tu parles d’« emploi du temps », tu veux dire qu’il y a des horaires planifiés de coupures, mais qu’en plus de cela, il y a toujours des imprévus : après un bombardement, l’électricité peut disparaître à tout moment. Et si tu es dans l’ascenseur avec ton bébé, tu restes bloquée. Tu appelles les secours, bien sûr, mais sans électricité, ils ne peuvent pas faire grand-chose.


J’ai une amie qui a dû attendre plus d’une heure avant d’être dégagée de l’ascenseur. Pour que notre public comprenne bien: pendant les coupures, l’électricité ne revient que pour deux heures d’affilée, après une période de quatre heures sans courant. Et pendant ces deux heures, il faut tout choisir: que faire ? descendre avec la poussette? faire la lessive? préparer à manger? nettoyer et stériliser les biberons? Rien que le nettoyage complet des biberons prend une quarantaine de minutes, ce qui représente déjà la moitié du temps d’électricité disponible.

Pour moi, c’était sans doute la partie la plus stressante, car on finit par s’adapter à tout emploi du temps, mais la nécessité de choisir quoi faire dans ce laps de temps limité, c’est épuisant. Un bébé dort, mange, joue… mais une mère doit gérer tout le reste.

Je ne parle même pas du travail : personnellement, je n’ai presque pas arrêté de travailler.
Tout ce que je pouvais faire à distance, je le faisais. Donc pendant ces deux heures de courant, j’essayais aussi de répondre à mes mails, puisque l’internet fonctionne quand il y a de l’électricité.

Parfois, je le faisais pendant les promenades, avec mon téléphone, tant qu’il me restait de la batterie — parce que là aussi, tout peut tomber en panne.

Ce n’est jamais simple de devenir mère, de gérer le temps, de travailler, surtout quand on a un poste à responsabilités comme le mien à Radio Culture. Mais avec les coupures d’électricité et les nuits sans sommeil, c’est encore un autre niveau de difficulté.

Et ces nuits, justement, avec les alertes aériennes…La nuit, quand une alerte commence, on entend les drones par la fenêtre, parfois même les missiles qui passent juste au-dessus de notre immeuble. Les explosions se font entendre, parfois très proches.

Et comme notre abri se trouve à une dizaine de minutes à pied de l’immeuble, nous avons décidé qu’il était trop risqué de faire ce trajet en pleine nuit avec un bébé — préparer le sac, la poussette, le réveiller… C’est trop long et trop dangereux.

Alors, nous avons choisi une autre solution : rester dans l’appartement, dans un endroit protégé par plusieurs murs. Chez nous, c’est le dressing. Il est étroit, mais il y a assez de place pour que deux personnes s’allongent, et juste à côté, un petit espace où l’on peut installer la poussette. Notre fils dort donc dans la poussette, dans le dressing, pendant les alertes nocturnes.

Pour l’instant, nous avons la chance de pouvoir le transférer de son lit à la poussette sans le réveiller. Il est encore petit, il ne comprend pas vraiment ce que sont ces bruits d’explosion. Il arrive même à dormir pendant les nuits les plus bruyantes.

En revanche, pendant les alertes de jour, c’est différent. À quatre mois, un bébé comprend déjà qu’il se passe quelque chose. Il entend la sirène, il réagit au son. Nous essayons de lui expliquer ce que c’est, que ce n’est pas dangereux pour lui, qu’il ne faut pas avoir peur.

Mais au début, bien sûr, il avait peur de ce bruit.

Alors, il y a deux choses à gérer: d’abord, l’alerte elle-même — décider si l’on va à l’abri, ou au parking s’il se trouve à proximité — et ensuite, calmer l’enfant.

Aujourd’hui, il a compris plus ou moins ce que cela veut dire. Il ne réagit plus vraiment, il n’a plus peur. Au contraire, il essaie même d’imiter le son de la sirène. Quand l’alerte commence, on l’entend faire un petit “ouuuu” pour l’imiter. Il en fait presque un jeu. Et moi, je suis heureuse qu’il n’ait plus peur.

Il y a aussi tout le poids psychologique de ces actualités. Il y a à peine trois semaines, à Kyiv, une femme enceinte de huit mois a été grièvement blessée par un bombardement russe. Elle avait de graves brûlures, et malgré les soins, elle est morte à l’hôpital. Les médecins ont réussi à sauver son bébé, qui est vivant aujourd’hui. Mais cette histoire, comme tant d’autres, nous a profondément marqués.

Je me souviens aussi d’un autre drame, à Vilniansk, au début de la guerre, en 2022. Un missile russe avait frappé directement une maternité. Une femme venait d’y accoucher: son bébé avait deux jours, il était en bonne santé… et il a été tué dans l’explosion. C’est l’une des plus jeunes victimes de la grande invasion — un nouveau-né de deux jours.

Ces histoires sont terribles, et elles posent une question que toutes les mères ukrainiennes se posent. Chaque fois qu’on lit ce genre de nouvelles, on se dit : cela aurait pu être nous. Ce n’est pas quelque chose qui se passe loin, c’est dans la même ville, parfois dans le même quartier. Alors bien sûr, on s’interroge : comment continuer à vivre ainsi, à protéger son enfant, à rester lucide?

Je ne crois pas qu’il existe une manière “ukrainienne” de gérer ce genre de tension. Toi comme moi, nous la vivons au quotidien. Je ne pense pas qu’il y ait de bonne réponse. Chaque famille prend ses propres décisions: certaines choisissent de partir à l’étranger, même si cela signifie être séparées de leurs proches ; d’autres restent ici, entourées de leur famille et de leurs amis, mais au prix d’un danger permanent. Aucune option n’est simple.

Dans notre cas, nous avons décidé de rester. Mais pour moi, personnellement, c’est toujours très difficile de lire les nouvelles après chaque bombardement de ce genre.

Bien que je sois journaliste, je vis dans l’espace médiatique, dans l’espace de l’information, mais il y a des jours, il y a des nuits où je me dis : là, je ne lis plus les infos… pendant une heure ou deux. Un des exemples qui me frappent beaucoup, c’est bien sûr la terreur que les Russes font subir aux habitants de la région de Kherson. Tu te rappelles, bien sûr, de cette violence avec laquelle les soldats russes, avec leurs drones FPV, ont délibérément tué un garçon d’un an qui était dans la cour avec sa grand-mère.

Et en sachant comment un drone FPV est opéré, en sachant comment la personne, de l’autre côté de l’écran, choisit où et sur qui elle tire… Il y avait quelqu’un, un Russe, derrière un écran quelconque, qui a décidé de tuer un enfant d’un an, qui s’amusait sur la pelouse, dans la cour, avec sa grand-mère. Bien sûr, ce genre d’exemples, ces atrocités-là, me touchent le plus, elles dépassent toute imagination, parce qu’on se projette sur soi. Apparaître mère pendant la guerre…

Tu es aussi autrice de plusieurs livres sur le féminisme, et tu es en train d’écrire un livre sur le fait d’être mère pendant la guerre. Parlons d’abord du féminisme. Si on essaie d’expliquer ce qu’est le féminisme en Ukraine aujourd’hui — la répartition des rôles, l’égalité des sexes — on en est où ? On en était où avant la grande invasion russe, et qu’est-ce qui a changé selon toi après le début de la guerre à grande échelle?

Je pense qu’on pourrait commencer par l’âge du féminisme ukrainien. Parce que même dans le milieu des féministes ukrainiennes, certaines pensent que c’est quelque chose qui date de l’indépendance, ou même de l’époque des changements après l’Euromaïdan, après la Révolution de la dignité. Mais en réalité, si tu regardes l’histoire ukrainienne, le féminisme ukrainien a déjà environ cent quarante ans.

Ça remonte au premier congrès des femmes, qui a eu lieu à Stanislaviv — la ville qu’on appelle aujourd’hui Ivano-Frankivsk une grande ville de l’ouest de l’Ukraine à l’époque, et ce congrès avait réuni plusieurs femmes de différentes régions, et même de différents pays, parce que c’était quelque chose d’international. Tout cela a commencé avec la création de groupes de femmes. Le mot « féminisme » n’existait pas encore.

Ce qui est important, c’est que les premières féministes ukrainiennes sont apparues en même temps que celles d’autres pays du monde. Et surtout, en Ukraine à cette époque, les mouvements de femmes étaient très étroitement liés au mouvement pour l’indépendance ukrainienne.

Les premières féministes ukrainiennes luttaient, par exemple, pour l’éducation des femmes, pour l’éducation des filles, mais dans des écoles en langue ukrainienne. Parce que, dans l’Ukraine qui se trouvait sous le contrôle de l’Empire austro-hongrois, comme dans celle sous le contrôle de l’Empire russe, les écoles en langue ukrainienne n’existaient pas. Pour ces femmes, pour nos mères du féminisme ukrainien contemporain, il était donc essentiel de disposer de cette liberté — à la fois comme femmes et comme Ukrainiennes. Et je pense que ces deux éléments expliquent beaucoup où nous en sommes aujourd’hui.

Juste avant l’invasion à grande échelle, il y avait déjà plusieurs générations de féministes ukrainiennes, de différents âges, avec des expériences très diverses: certaines étaient députées, d’autres ministres, d’autres encore activistes à un niveau plus horizontal, travaillant sur ce qu’on appelle, entre guillemets, les “petits” problèmes — qui, bien sûr, n’en sont pas. C’est grâce à elles que, en 2022, les femmes ont eu la possibilité de prendre la décision d’aller sur la ligne de front et d’y combattre à égalité avec les hommes, qu’ils soient volontaires ou mobilisés.

Et maintenant, si je ne me trompe pas, on compte environ cinq ou six mille femmes directement sur la ligne de front. En général, dans les forces de défense, dans l’armée ukrainienne, on compte environ soixante mille femmes. Donc c’est quand même assez important.

Tout cela a commencé à se développer en 2014, quand les premières femmes bénévoles ont décidé qu’elles iraient à la guerre. À cette époque-là, il n’y avait même pas de possibilité de le faire légalement. Grâce aux féministes issues de ce milieu, des premières combattantes de 2014, le ministère de la Défense a créé, en 2017, tout le cadre nécessaire pour qu’une femme puisse devenir soldate si elle le souhaitait — avec un salaire, une protection sociale pour sa famille, une couverture médicale, une assurance, etc. Ce détail est déjà frappant pour comprendre les fruits du travail des féministes ukrainiennes dans le contexte de la guerre.

Pour confirmer ce que tu dis, hier, nous avons visité un lycée militaire à Tchernihiv, qui a ouvert pour la première fois de son histoire ses portes aux filles. Ce sont des enfants de 15, 16, 17 ans, et aujourd’hui, 30 % de tous les élèves sont des filles. Nous avons parlé avec les enseignants, et nous étions surpris d’apprendre que, parmi les garçons, certains sont très motivés, mais d’autres hésitent encore à choisir la voie militaire, le métier d’officier ou l’aviation, car ce lycée est spécialisé en aviation.

Ce qui nous a également marqués, c’est que, parmi les filles — qui restent minoritaires, 30 %, ce n’est pas la parité, mais c’est déjà beaucoup — la quasi-totalité ont fait ce choix de manière absolument consciente. Là, on voit cette nouvelle génération. Ce sont encore des enfants — à 15 ou 16 ans, on n’est pas encore adulte — mais elles ont déjà cette motivation d’embrasser une carrière militaire et de défense.

Et c’était pareil à Kyiv, parce qu’à Kyiv, nous avons aussi notre lycée militaire Ivan Bohoun, qui a ouvert ses portes aux filles pour la première fois en 2019 ou en 2020 — je ne me souviens plus de l’année exacte, mais en tout cas, c’était avant la grande invasion, deux ou trois ans avant.

Cette décision impliquait beaucoup de changements dans toute l’infrastructure du lycée : il Il a fallu construire des dortoirs pour les filles, des vestiaires et des sanitaires séparés. Il y a donc eu beaucoup de travaux de rénovation pour créer un espace où les filles pouvaient étudier dans un cadre militaire, car il y a des casernes et des bâtiments spécifiques. Il me semble que c’était le premier groupe de lycéennes de ce lycée. Je me rappelle des interviews des professeurs, qui parlaient de leur expérience de travail avec ces filles. Ils évoquaient une motivation très forte, et j’avais été frappée d’apprendre que parmi elles, il y avait des filles de soldats tombés au combat après 2014. Pour elles, c’était important de continuer le travail de leur père, par exemple.

C’est une histoire familiale. Et je pense que, si je compte bien, une partie des filles qui ont déjà terminé leurs études dans ce lycée combattent peut-être aujourd’hui sur la ligne de front. 

Pour remettre tout cela dans le contexte, rappelons que, selon la loi martiale en Ukraine, les femmes ne sont pas mobilisables. Elles ne sont donc pas obligées de servir. Une femme peut choisir le métier militaire si elle le souhaite, se faire mobiliser volontairement, signer un contrat, mais la mobilisation obligatoire aujourd’hui ne concerne que les hommes.

Sauf les médecins, bien sûr, car les médecins des deux sexes sont mobilisables, notamment pour servir dans les hôpitaux militaires. Mais en tout cas, les femmes exerçant ce métier de médecin sont enregistrées dans le système de mobilisation.

En même temps, pendant cette guerre, comme lors des guerres précédentes, on observe un phénomène universel. On a vu cela pendant la Première Guerre mondiale et la Seconde Guerre mondiale dans des pays européens comme la France : tant que les hommes sont majoritairement au combat, les femmes s’émancipent à l’arrière. On se souvient très bien du rôle des femmes en France pendant la Première Guerre mondiale : celles qui travaillaient dans les usines, produisant les obus, celles qui étaient conductrices de tramways, qui exerçaient des métiers auparavant réservés aux hommes. Et évidemment, on peut observer aujourd’hui quelque chose de comparable en Ukraine: tant que les hommes sont mobilisés, des femmes s’émancipent à l’arrière.

En Ukraine, on parle plutôt des femmes qui s’émancipent. Plusieurs éléments montrent qu’un grand nombre de femmes se sont autorisées, peut-être pour la première fois de leur vie, à prendre des responsabilités, surtout parce que le système présente plusieurs lacunes qui étaient auparavant comblées par les hommes. Je parle surtout des milieux liés au prestige, à l’argent, au pouvoir… Mais quand les hommes sont absents pour différentes raisons, ce sont les femmes qui doivent prendre la relève.

En Ukraine, ce n’est pas la première fois que cela se produit. Je pense à la Première Guerre mondiale, durant laquelle le pays a connu sa première expérience de femmes soldats. Je pense à Olena Stepaniv, l’une des premières officières militaires. Elle a eu cette expérience avec une trentaine d’autres femmes, parties comme volontaires pour servir sur la ligne de front. Pour les femmes ukrainiennes, c’est donc déjà la troisième guerre à laquelle elles participent. Et si l’on parle des femmes civiles, c’est un peu pareil : certaines deviennent cheffes d’entreprise, d’autres créent leur première société, d’autres encore essayent de nouveaux postes, de nouvelles responsabilités.

Il faut comprendre les raisons pour lesquelles cela arrive. D’abord, ce sont des femmes talentueuses, des femmes leaders. Ensuite, il y a l’absence des hommes, un facteur important. Troisièmement, il ne faut pas oublier toutes ces femmes qui ont dû quitter leur domicile, changer de région, de ville ou de village.

Cela implique souvent la nécessité de changer de métier, de repenser toute sa vie. On se retrouve dans un cadre très strict, avec des enfants dont il faut réorganiser toute la routine scolaire — s’ils changent d’école, de maternelle ou de primaire —, la médecine, les services sociaux, le logement, qui est un facteur très important. Et avec tout cela, il faut aussi gagner sa vie, trouver un emploi.

Souvent, le poste qu’une femme occupait auparavant n’existe plus. On ne peut pas emporter avec soi son magasin du village de la région de Kyiv, ni son poste de cadre ou de fonctionnaire depuis la région de Kherson, par exemple. Il faut donc faire autre chose : reprendre des études, tenter un nouveau projet ou même créer une petite entreprise à soi.

C’est une situation où l’on assume beaucoup plus de responsabilités. Pour les femmes qui ont des enfants — on parle d’ être mère pendant la guerre —, cela signifie réinventer toute sa vie dans des circonstances extrêmement défavorables: déménagement, reconversion professionnelle, choix difficiles, rester ou partir. Et même partir à l’étranger, que certains imaginent facile, ne l’est pas du tout. Une femme qui part à l’étranger ne parle pas forcément la langue, doit s’intégrer, penser à l’école des enfants… Au départ, il y a des aides sociales, mais on ne peut pas vivre avec cela pendant des années. Il faut se réinventer complètement, tout en étant seule, tout en restant la gardienne de la famille, pendant que le mari, par exemple, combat sur la ligne de front.

Cette pression est au moins double, sinon triple, pendant la guerre. En plus, il y a tout ce travail invisible, le travail émotionnel, parce que, dans la culture ukrainienne — comme dans beaucoup d’autres —, c’est la mère qui est responsable de la vie émotionnelle de la famille, des anniversaires, des relations, des contacts entre générations, etc. Et quand on se retrouve à l’étranger avec les enfants, avec tout ce travail sur les épaules et la distance en plus, cela fait beaucoup. Oui, cela pèse.

Tu es en train d’écrire un livre sur ce phénomène d’« être mère pendant la guerre ». À quoi ressemblera ce livre ? Sur quoi vas-tu te concentrer ? Quelle sera la problématique ?

Je pense que je voudrais essayer de lier ensemble quelques grands axes. Le premier, c’est tout ce dont nous venons de parler: le quotidien d’être mère, avec quelques anecdotes de la vie ordinaire pendant la guerre, avec un enfant, y compris tout ce qui me fait rire aujourd’hui — l’ascenseur, toutes ces histoires d’électricité quand on n’a que deux heures pour décider ce que l’on va faire.

Mais nous avons oublié de parler du couvre-feu. Imaginons une femme qui commence à accoucher pendant le couvre-feu, en vigueur dans toutes les villes d’Ukraine, de minuit à six heures du matin. C’était un sujet que j’avais googlé le plus juste avant mon accouchement, parce que c’était une grande question : comment se déplacer pour aller jusqu’à la maternité ?

Même si vous prenez votre propre voiture, il faut que la police comprenne que c’est une femme qui accouche pour vous laisser passer, ou même pour vous accompagner afin que vous n’ayez pas de problème avec les forces de l’ordre, puisque le couvre-feu est contrôlé. Il faut comprendre que le couvre-feu reste un couvre-feu : vous restez chez vous, vous ne circulez pas. Même un chien qui doit sortir pour faire pipi, vous ne sortez pas. La nuit, de minuit à cinq heures, il faut attendre. Heureusement, dans cette situation, vous pouvez utiliser votre voiture pour aller à la maternité. Mais bien sûr, l’ambulance est ce qui sauve vraiment : vous l’appelez et elle vous amène directement là où il faut.

Je parlerai bien sûr de tout cela, ce qui touche le quotidien d’être mère en temps de guerre. Le deuxième axe concerne toutes les tensions et émotions liées à la décision d’être mère et aux responsabilités que cela implique, y compris tout ce qui peut blesser un peu. Par exemple, la question « Pourquoi ne partez-vous pas ? » est une question blessante, mordante, et parfois, il faut y répondre quand même.

Le troisième axe est de parler un peu du contexte — féministe, démographique et aussi des stéréotypes. Qu’était-ce qu’être mère avant ? Comment cela était-il considéré ? Cela impliquait-il un changement d’attitude envers une femme devenue mère ? Et comment le contexte de la guerre change-t-il cette attitude ? Comment l’image même de la mère évolue-t-elle ? Voilà ce qui m’intéresse.

Pour terminer sur une note plus joyeuse, je me souviens d’une anecdote. Pour les femmes divorcées avec enfants, il est toujours compliqué de refaire sa vie. Pour celles avec plusieurs enfants, c’est encore plus compliqué. Il y a un exemple : une femme avec trois enfants. Aujourd’hui, une blague circule beaucoup en Ukraine: les hommes, pères de famille avec trois enfants ou plus, ne sont pas mobilisables. Les femmes disent donc : « Moi, avec trois enfants, je suis reine ! » Tout le monde voudra me marier avec trois enfants, parce que cela donne le droit de ne pas être mobilisée, au moins jusqu’aux 18 ans de l’aîné. 

Les femmes qui sont mères de famille nombreuse deviennent très désirables.

Merci beaucoup, Iryna, pour cet échange, pour ton analyse et pour ton histoire, qui redonne du courage évidemment. Espérons que les femmes ukrainiennes vont tenir le coup et que nous verrons un jour beaucoup plus de bébés et d’enfants ici, en Ukraine, après la guerre.