Peut-on tomber amoureux de l’Ukraine, si on a vingt ans, et qu’on est français? Comment apprendre l’ukrainien, et parler sans accent? L’Ukraine peut-elle être un pays à vivre, pendant la guerre? Nous rencontrons Alexis Audonnet, qui a commencé son apprentissage de l’ukrainien en 2018. Il travaille et habite en Ukraine depuis 2020. Alexis travaille comme traducteur pour plusieurs organisations et projets dont Ukraine Crisis Media Center et il parle l’ukrainien sans accent.
Alexis, vous travaillez à l’Ukraine Crisis Media Center comme notre traducteur depuis bientôt quatre ans, vous êtes aussi responsable de nos réseaux sociaux, tels que X, Facebook et autres.
Mais le plus intéressant dans tout cela, c’est que vous avez appris l’ukrainien depuis 2018. Vous le parlez couramment et il est presque impossible pour un Ukrainien ordinaire de deviner que vous êtes français, car vous parlez sans accent.
De plys Vous avez fait ce choix assez atypique de vous installer en Ukraine en 2020 et d’y vivre de manière permanente, même pendant la guerre.
Parlons donc de ce choix: apprendre l’ukrainien, aimer l’Ukraine au point d’y vivre physiquement, en permanence, même en temps de guerre. Comment cette histoire a-t-elle commencé ?
Comme vous l’avez dit, cela fait quatre ans que nous travaillons ensemble, depuis la fin de l’année 2021, lorsque j’ai commencé à collaborer avec l’Ukraine Crisis Media Center pour la traduction de certains textes, juste avant l’invasion à grande échelle de la Russie contre l’Ukraine.
Pour moi, le choix d’apprendre l’ukrainien est venu très spontanément. C’est d’ailleurs ce que je raconte souvent sur mes réseaux sociaux, en ukrainien.
J’ai commencé à apprendre l’ukrainien lorsque j’ai commencé à rencontrer des Ukrainiens.
En réalité, j’ai rencontré des Ukrainiens pour la première fois de ma vie en 2018. Je viens d’une petite ville en région parisienne où je n’avais jamais rencontré d’Ukrainiens auparavant, ou du moins je n’y avais jamais prêté attention.
À cette époque, j’étais en service civique, un programme de volontariat mis en place par le gouvernement français. On peut le faire en France ou à l’étranger.
Mon frère avait fait du volontariat en France avec ce programme, donc j’ai décidé de me renseigner à mon tour. Après le lycée, à 17 ans, j’ai commencé à chercher des projets de volontariat à travers le monde. J’ai été accepté près de Londres pour faire du volontariat.
J’ai travaillé pour une organisation appelée YMCA, très connue dans le monde, notamment en Angleterre.
C’est grâce à cette organisation que j’ai commencé à participer à des projets à travers l’Europe. J’ai notamment pris part à un projet près de Strasbourg, où il y avait des participants de plusieurs nationalités, dont des Ukrainiens.
Et c’est là que tout a commencé.
Les Ukrainiens que j’ai rencontrés ne parlaient pas très bien anglais. Ils parlaient ukrainien entre eux. Ils venaient de différentes régions d’Ukraine — du sud, de l’est, de l’ouest, du nord.
Ils parlaient tous ukrainien entre eux et très peu anglais avec nous. J’avais du mal à les comprendre.
Mais c’étaient des gens extrêmement chaleureux. Même s’ils ne parlaient pas notre langue, même s’ils ne parlaient pas l’anglais — qui était pourtant la langue commune avec les autres nationalités — on sentait qu’ils voulaient communiquer avec nous.
Ils m’ont appris quelques phrases en ukrainien, notamment une phrase : «Українська мова дуже гарна», ce qui signifie : la langue ukrainienne est très belle.
C’est avec cette phrase que je suis rentré chez moi, à l’été 2018. Je suis allé voir ma mère et je lui ai dit: voilà, j’ai rencontré des Ukrainiens, ils m’ont appris cette phrase, et la langue ukrainienne m’inspire beaucoup. J’aime beaucoup cette langue. J’ai aussi beaucoup aimé leur culture.
Nous organisions des soirées culturelles avec différentes nationalités. Les Ukrainiens apportaient des varenyky, des derouny, des plats traditionnels ukrainiens.
Et c’est à ce moment-là que j’ai annoncé que je voulais apprendre l’ukrainien.
Le service civique ne dure qu’un an. On ne peut pas le prolonger. Après cette année — une sorte d’année sabbatique après le lycée — je me suis dit que je voulais aller à l’université, voir ce que cela faisait d’être étudiant, tenter ma chance.
En France, nous avons une plateforme pour choisir nos vœux universitaires. J’ai simplement tapé «ukrainien» dans la barre de recherche.
Un seul résultat est apparu : l’Institut national des langues et civilisations orientales, l’INALCO.
À ma connaissance, c’était non seulement le seul endroit en France où l’on pouvait apprendre l’ukrainien en 2018, mais aussi l’un des rares en Europe à proposer un véritable diplôme en langue et civilisation ukrainiennes.
J’ai donc obtenu un diplôme de langue et civilisation ukrainiennes. Et avec un tel diplôme, le choix logique est évidemment d’aller en Ukraine.
Revenons d’abord à vos études. Vous les avez faites avec Iryna Dmytrychyn, historienne, traductrice éminente, lauréate d’un prix international pour ses traductions de l’ukrainien vers le français. J’imagine l’étonnement de l’équipe de l’INALCO de voir un jeune homme sans racines ukrainiennes, sans affiliation particulière avec l’Ukraine, faire le choix d’apprendre l’ukrainien. Comment cela s’est-il passé ? Était-ce difficile ? Combien étiez-vous comme étudiants?
Il faut savoir que je n’étais pas seul. Nous étions officiellement deux étudiants inscrits en ukrainien.
Quand j’ai consulté la plateforme d’admission et que j’ai vu l’INALCO comme possibilité, il y avait cinquante places disponibles. On voyait le nombre de places restantes et le nombre de candidats déjà inscrits. Il y avait été marqué zéro.
Je me suis dit: bon, c’est une opportunité. J’ai préparé ma lettre de motivation et j’ai mis ukrainien en premier choix. J’ai été accepté.
Comme vous l’avez mentionné, Iryna Dmytrychyn est une figure importante en France. Elle a réalisé de nombreuses traductions tout au long de sa carrière et elle trouvait en même temps le temps de nous enseigner l’ukrainien.
Elle n’était pas la seule professeure, mais elle était notre enseignante principale. Elle m’a énormément inspiré dans mon parcours linguistique.
À la base, je ne connaissais rien de l’Ukraine. Absolument rien. Et finalement, c’était une force: j’avais tout à découvrir.
Iryna Dmytrychyn a été la personne qui m’a le plus inspiré, qui m’a donné beaucoup de motivation pour apprendre la langue. Il y avait une dimension historique, une dimension culturelle, une dimension liée à la traduction. C’est aussi grâce à elle que j’ai eu envie de devenir traducteur.
Était-ce difficile d’apprendre l’ukrainien? Oui. On a commencé par l’alphabet, et c’était difficile.
Nous étions deux principalement: mon camarade de classe, Tanner, qui est américain et qui vit actuellement en France. Son parcours est d’ailleurs intéressant. Il avait fait un voyage d’une semaine en Ukraine, puis un ami lui a dit : «Viens apprendre l’ukrainien à l’INALCO », d’autant plus qu’il apprenait déjà le russe.
Il connaissait donc le russe, ce qui lui donnait un avantage au début. Même si l’ukrainien et le russe ne sont pas aussi similaires qu’on le croit, cela l’a aidé. Moi, par exemple, je ne comprends toujours pas le russe aujourd’hui.
Au début, je passais mes journées à la bibliothèque universitaire pour apprendre l’alphabet. Du matin jusqu’au soir.
Quand on apprend une langue, surtout au début, il faut passer beaucoup de temps derrière les livres. C’est un conseil que je peux donner à ceux qui veulent apprendre l’ukrainien, ou n’importe quelle langue : il faut réviser la grammaire, comprendre les cas, si c’est une langue à cas comme l’ukrainien. Il faut comprendre la structure, apprendre du vocabulaire.
Il faut faire en sorte que l’apprentissage devienne presque automatique, presque passif. Et ensuite, on peut commencer à vivre dans la langue : faire tout ce qu’on fait dans sa langue maternelle, mais dans une autre langue.
C’est la méthode que j’ai utilisée, même si je n’avais pas de plan structuré. Je suivais simplement les cours de l’INALCO, mais j’ajoutais beaucoup de travail personnel.
Nous étions deux au départ. Mais certains cours à l’INALCO sont ouverts : des étudiants d’autres départements pouvaient venir nous rejoindre. Au fil du temps, nous avons eu des compagnons de route, venus d’horizons différents. C’était très enrichissant.
À quel moment, pendant ces trois années d’apprentissage, êtes-vous allé pour la première fois en Ukraine? Le moment où vous vous êtes dit : «Je comprends ce qu’ils disent, et eux me comprennent aussi».
Parce qu’aujourd’hui, vous parlez couramment, presque sans accent. C’est assez rare. Soyons honnêtes: les Français ont souvent un accent très marqué, même en anglais. Et là, ce qui est surprenant, c’est justement cette absence d’accent.
Certains pourraient penser que je suis polyglotte, que je parle quinze langues. Ce n’est pas du tout le cas.
Je parle français, puisque je suis né en France. J’ai appris l’anglais à l’école. Et j’ai appris l’ukrainien à l’université.
Je ne suis pas polyglotte. Ce n’est pas un don inné. Je pense que tout le monde peut apprendre une langue s’il est bien accompagné. Et j’ai eu cette chance.
J’ai été très bien entouré par une équipe de professeurs qui travaillaient avec beaucoup d’engagement pour que nous apprenions l’ukrainien et que nous le parlions couramment.
J’ai été pris sous leur aile. Grâce à eux, j’ai pu progresser.
La difficulté principale, quand on apprend une langue avec un alphabet différent, ce n’est pas seulement la grammaire, c’est d’abord l’alphabet.
L’alphabet ukrainien compte 33 lettres. Ce n’est pas beaucoup plus qu’en français, qui en compte 26. Et beaucoup de lettres se ressemblent. Par exemple, le « М » ressemble au M français. La lettre « В » s’écrit comme un B, mais se prononce « V ».
Ce n’est donc pas insurmontable. Il faut simplement commencer par là. Nous avons été très bien guidés, notamment par Iryna Dmytrychyn, mais aussi par notre professeur de grammaire, Monsieur Shynkarouk, et par notre professeur d’histoire, Yaroslav Lebedynsky, auteur de nombreux ouvrages passionnants sur l’histoire de l’Ukraine en français. Nous avons vraiment été très bien accompagnés.
Et votre premier voyage en Ukraine ? Avez-vous un souvenir particulier du moment où vous découvrez enfin le pays réel, derrière tous ces livres, cet alphabet, ces heures passées à la bibliothèque?
Il faut savoir que j’ai commencé à apprendre l’ukrainien sans savoir vraiment ce qu’était l’Ukraine. Je n’y avais jamais été avant ça. Le plus loin où j’avais voyagé dans ma vie, c’était peut-être l’Irlande. Ou la Hongrie, d’où est originaire ma mère — elle est hongroise — et j’ai passé une partie de mon enfance à Budapest. Mais je parle très mal hongrois. Je l’ai appris dans mon enfance, avant mon âge conscient, comme on dit.
Donc c’était très nouveau pour moi.
Je me souviens de mon premier voyage en Ukraine comme si c’était hier. J’y suis allé de fin octobre 2018 à début novembre, une semaine ou dix jours environ. J’avais commencé mes études le 17 septembre 2018, et un mois et demi plus tard, j’étais déjà en Ukraine.
Avec quel bagage j’y allais? Je connaissais les couleurs, les chiffres, quelques bases. Je me souviens que j’allais chez une amie à Tchernihiv. C’était la première ville ukrainienne que j’ai découverte. Je suis arrivé à l’aéroport de Boryspil, près de Kyiv, et avant même de découvrir Kyiv, j’ai pris la route pour Tchernihiv.
Je me rappelle que la route était incroyablement droite. Des dizaines et des dizaines de kilomètres tout droit. Le paysage ne changeait presque pas. Je n’avais jamais vu ça de ma vie. C’est la première chose qui m’a frappé.
La deuxième chose, c’était les couleurs. Je regardais par la fenêtre de la voiture et je me répétais les couleurs en ukrainien : syniy (bleu), zhovtyy (jaune)… Ce qui m’a impressionné, c’est que je viens de la banlieue parisienne, où la palette est plutôt grise, verte, un peu bleue, mais assez terne. Là-bas, en Ukraine, je voyais des maisons peintes en jaune, des pneus coupés et décorés en bleu, en rouge, en toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
Je me suis dit: on dirait un dessin d’enfant.
Même si le ciel était gris, la terre était multicolore. C’était l’automne, il faisait froid, mais il restait les feuilles colorées sur les arbres. C’était très beau.
Je me souviens aussi que, encore dans l’avion, j’ai vu un camion-citerne avec écrit « газ » dessus, en alphabet cyrillique. C’était la première fois que je voyais cet alphabet dans la vie réelle, pas dans un livre. Ça m’a marqué. L’Ukraine m’a impressionné dès les premières minutes. Pour moi, qui avais grandi en banlieue parisienne, c’était un autre monde.
J’étais arrivé avec un petit avantage: je connaissais déjà un peu la langue. J’avais écrit sur un bout de papier une phrase qu’on avait apprise en classe: «Дозвольте відрекомендуватися. Мене звати Алексіс. Я студент INALCO» (Permettez-moi de me présenter. Je m’appelle Alexis. Je suis étudiant à l’INALCO.)
Je le disais à tout le monde pour pratiquer.
Et quand je suis arrivé, j’ai découvert une réalité très différente des stéréotypes que j’avais entendus. On dit souvent en France que les Ukrainiens ne sourient pas, que c’est « très soviétique». Moi, j’ai vu quelque chose de totalement différent.
En fait, quand on apprend un peu la langue, quand on s’intéresse à l’histoire, et qu’on arrive dans le pays avec ce regard-là, on voit les choses autrement. C’est comme ça que j’ai découvert l’Ukraine. Et c’est ce qui m’a fait tomber amoureux du pays.
En réalité, la plupart des personnes avec qui j’étais avaient 28 ou 29 ans. Elles étaient donc bien plus âgées que moi.
Mais les gens étaient très souriants, très sympathiques avec moi, et je trouvais ça incroyable. Je n’avais jamais reçu autant d’attention dans ma vie simplement parce que je parlais une autre langue. Pour moi, c’était fascinant : je venais juste de commencer à apprendre l’ukrainien, et pourtant les gens étaient touchés par cet effort.
J’avais 19 ans. Aujourd’hui, j’en ai 26, bientôt 27 en septembre. J’avais 19 ans quand j’ai découvert l’Ukraine.
Je suis né en France, j’y ai grandi, mais en réalité, toute mon adolescence s’est formée en Ukraine. Après ce premier voyage, je n’avais qu’un seul souhait : y retourner. Je voulais découvrir davantage ce pays, visiter d’autres villes — surtout que c’est un pays immense.
En quelque sorte, j’ai grandi en Ukraine. Entre 19 et 26 ans, c’est là que je me suis construit.
Pendant ma deuxième année d’études à l’INALCO, il y a eu beaucoup de manifestations à Paris et en banlieue parisienne. À cause de cela, une partie de nos cours est passée à distance — c’était juste avant le Covid. Je crois que c’était au premier semestre de la deuxième année.
À ce moment-là, j’ai réussi à obtenir un stage en Ukraine, à l’École internationale de Kyiv, située à Pouchcha-Vodytsia. J’y étais nourri et logé. C’était une expérience incroyable pour moi.
J’y suis resté de janvier jusqu’au 18 mars 2020. Et on sait tous ce qui s’est passé ensuite. C’était COVID.
Je commençais à recevoir des mails de mon université disant que tous les étudiants en Erasmus devaient rentrer. Je me suis dit que ça ne me concernait pas, puisque je n’étais pas en Erasmus. Puis un nouveau message est arrivé : tous les étudiants bloqués à l’étranger devaient rentrer.
Au début, je ne m’inquiétais pas. Je me disais que j’aurais peut-être une semaine de vacances, que la situation allait se régler. Mais elle s’est aggravée. La directrice de l’école m’a informé que les frontières allaient être fermées.
Je me suis dit: dans quel monde les frontières ferment-elles ? C’est impossible.
À l’époque, en 2019–2020, entendre que les frontières allaient être fermées était un choc total. Aujourd’hui, avec la guerre, on ne prend même plus l’avion en Ukraine, on voyage en train pour aller à l’étranger. Mais à ce moment-là, c’était impensable.
Je n’y croyais pas. Pourtant, très vite, j’ai contacté l’ambassade, car je ne savais pas quoi faire. Ils m’ont confirmé que les frontières allaient fermer et m’ont proposé une place sur l’un des derniers vols quittant Kyiv pour la France.
J’ai dû rentrer.
Et c’était très difficile, parce que mon stage était devenu ma maison. J’étais logé dans cette école magnifique, j’y étais nourri, j’y travaillais. Sans cela, je n’avais plus rien sur place.
Je suis donc retourné en France, malgré moi. Puis le Covid est arrivé, et tout est devenu plus compliqué.
Pendant cette période, je me suis concentré uniquement sur mes études et sur l’apprentissage de l’ukrainien. Du matin au soir. Je me suis dit : il faut que je retourne en Ukraine.
Mais j’ai vite compris une chose. Apprendre une langue dite « exotique » — même si l’ukrainien est parlé par des millions de personnes — pose un défi professionnel. Trouver du travail n’est pas évident.
Je me suis dit : d’accord, je parle ukrainien. Félicitations — comme 39 millions d’Ukrainiens. Oui, je parle aussi français. Mais ce n’était pas suffisant en soi.
Au début, je parlais en ukrainien d’enfant d’école primaire. Comment trouver un travail avec ce niveau-là ? C’était compliqué.
Alors j’ai décidé de travailler sans relâche. Et je me suis fixé un objectif : devenir traducteur.
Ma professeure, Iryna Dmytrychyn, m’a beaucoup inspiré dans ce choix.
J’ai lu beaucoup d’auteurs ukrainiens, notamment des contemporains comme Serhiy Jadan, mais aussi Chevtchenko. Les poèmes de Chevtchenko m’ont profondément marqué à l’époque. Ils m’ont inspiré, et je me suis dit que je devais travailler sans relâche pour devenir traducteur.
Je pensais que c’était ce qui pourrait m’apporter une stabilité en Ukraine. À l’École internationale de Kyiv, j’étais professeur de français. J’aimais beaucoup enseigner, mais je me demandais si je pourrais vraiment gagner ma vie ainsi en Ukraine.
Alors j’ai utilisé la période du Covid pour travailler sans relâche. Le confinement, je l’ai transformé en période d’apprentissage intensif. Je me levais à 5 heures du matin pour réviser la grammaire. Mais la grammaire n’était pas le plus difficile — le plus dur, c’était le vocabulaire.
Je parlais avec des Ukrainiens en parallèle. Je faisais tout en ukrainien. Absolument tout. Je regardais des films en ukrainien — ce qui, en 2018 ou 2019, n’était pas si simple. Aujourd’hui, on a Netflix en ukrainien, beaucoup de contenus. Mais à l’époque, trouver un film en ukrainien avec sous-titres français (ou inversement), c’était très compliqué. Sur YouTube, il y en avait quelques-uns, mais on en faisait vite le tour.
Je regardais des films comme Тіні забутих предків (Les Chevaux de feu), et d’autres classiques. J’écoutais aussi beaucoup de musique ukrainienne. Une chanson, puis les paroles, puis la traduction. Je travaillais dans les transports, en première année notamment.
En réalité, la seule année complète que j’ai vécue en présentiel, c’était ma première année d’études. À partir de la deuxième année, tout est devenu plus compliqué : cours à distance à cause des manifestations, puis le stage en Ukraine, puis retour forcé en France à cause du Covid — encore du distanciel.
La troisième année est sans doute la plus intéressante. J’ai été accepté en échange à l’Académie Mohyla. Le programme était nouveau, il n’y avait pas encore de convention officielle. Avec l’aide de l’ambassade de France, de l’INALCO et de l’Académie Mohyla, j’ai réussi à mettre tout le monde en contact. Nous avons organisé cet échange.
J’ai obtenu un visa étudiant et, le 29 décembre 2020, j’ai déménagé en Ukraine. Grâce à ce visa, j’ai pu rester six mois. Puis je me suis marié, et je suis resté.
Officiellement, je vis en Ukraine depuis le 29 décembre 2020. Même avant cela, je venais régulièrement, tous les deux ou trois mois, dès que possible.
Évidemment, pour un parcours français classique, tout cela est inhabituel. Beaucoup de gens autour de moi se posaient des questions.
Tous mes amis ont eu droit à un cours d’histoire de deux heures à chaque fois qu’ils me demandaient : «Pourquoi l’Ukraine ?». Je leur expliquais la révolution du Maïdan, la guerre dans le Donbas, l’importance de soutenir le peuple ukrainien. Même à l’époque, c’était essentiel pour moi. Et aujourd’hui, encore plus.
Au début, ils ne comprenaient pas. Mais ils ont vu dans mes yeux mon amour pour l’Ukraine. Et ils ont fini par comprendre.
Avec la guerre à grande échelle, c’est devenu plus compliqué pour eux. Cet été, un ami proche m’a demandé : Est-ce qu’aux informations, ils n’en font pas un peu trop ? Les missiles, les frappes tous les jours… ».
Je lui ai répondu que ce n’était pas exagéré. Au contraire. On n’en parle pas assez.
Beaucoup de Français m’ont posé cette question. Ils pensaient que les médias dramatisent. Mais la réalité, c’est que des frappes ont lieu tous les jours, partout en Ukraine. Ce n’est pas parce que j’habite à Lviv qu’il ne se passe rien ailleurs. Kyiv, Zaporijjia, Tchernihiv, le front — la situation varie, mais elle est grave partout.
L’Ukraine est un pays immense. La ligne de front est extrêmement longue. Au nord, la situation peut être catastrophique ; au sud, un peu différente, mais il y a quand même des frappes, des drones, des morts chaque jour.
C’est une situation effroyable dont on ne se rend pas toujours compte à l’extérieur.
Mes parents comprennent. Je leur parle souvent. Je leur explique les coupures d’électricité, les alertes aériennes, le quotidien.
Donc, comment était le 24 février 2022 pour vous?
Mon 24 février 2022, en réalité, je l’ai vécu en France. Deux semaines avant l’invasion à grande échelle, j’avais pressenti que quelque chose allait arriver. Avec tout ce que je savais de l’histoire ukrainienne, je me disais que l’histoire risquait de se répéter. La Russie n’abandonne pas facilement les territoires qu’elle veut contrôler — c’était ce que j’avais retenu de mes cours.
Début février, j’ai eu une conversation avec mon père. Je lui ai dit :
«Si on attend le jour où ça commence, les aéroports seront fermés. Il y aura des dizaines d’heures d’attente aux frontières. Ce sera le chaos. Et il y aura les risques de frappes de missiles… »
C’est exactement ce qui s’est passé.
J’ai donc décidé de rentrer en France temporairement. J’ai pris le bus de Lviv jusqu’à Cracovie, puis l’avion depuis Cracovie vers la France — le trajet que beaucoup de gens font aujourd’hui encore pour quitter l’Ukraine. Je suis arrivé en France vers le 18 février 2022, une semaine avant l’invasion.
Je louais toujours mon appartement à Lviv. J’ai simplement dit à mon propriétaire que je partais quelque temps, que je ne le sentais pas. Je pensais rester deux ou trois semaines.
Le 21 février, j’ai regardé le discours de Poutine reconnaissant les “républiques” de Donetsk et Louhansk. Je me suis dit : ça ne sent pas bon. Cela signifiait qu’il se donnait un prétexte légal pour attaquer. Puis j’ai vu que la Douma votait l’autorisation d’envoyer des troupes à l’étranger. Là, c’était clair.
Dans la nuit du 23 au 24 février, l’invasion a commencé. Je m’y attendais, mais j’avais peur de l’ampleur que cela allait prendre. Je craignais qu’ils n’attaquent toute l’Ukraine, sans se limiter à l’est.
Quelques jours auparavant, j’avais reçu un email de l’ambassade de France mentionnant certaines régions à risque : Kharkiv, Donetsk, Louhansk, Dnipro… mais pas vraiment le sud. Or, pour moi, le sud était évident : la Crimée, annexée illégalement, était devenue une base militaire. C’était prévisible qu’elle serait utilisée.
Quand avez-vous décidé de revenir en Ukraine, et pourquoi ?
À ce moment-là, j’étais en France avec ma femme. Elle est ukrainienne, originaire de Crimée. Elle bénéficiait du régime sans visa pour 90 jours en France, mais nous étions déjà là depuis un mois pour les fêtes. Il ne restait donc que deux mois de séjour légal.
Le problème, c’est que la protection temporaire pour les Ukrainiens s’appliquait à ceux arrivés après le 24 février. Nous étions arrivés avant. Administrativement, c’était un chaos.
Une amie, avocate spécialisée en immigration — que je connaissais de l’INALCO — nous a beaucoup aidés. Nous avons passé six heures à la préfecture de Créteil. Finalement, j’ai dit : «On rentre, on trouvera une autre solution autrement».
Nous voulions retourner en Ukraine, mais tout le monde nous disait de ne pas le faire. Alors nous avons exploré d’autres options. Nous avons regardé du côté du Royaume-Uni, qui proposait un programme de protection pour les Ukrainiens résidant en Ukraine au 1er janvier 2022, ainsi que pour leurs conjoints.
Ma femme a obtenu son visa. Nous sommes partis en Écosse. On y a vécu quelques mois. Mais à l’été 2022, on a pris la décision de rentrer en Ukraine.
Pourquoi? Qu’est-ce que vous avez compris sur l’Ukraine après la grande invasion russe?
Parce que malgré le confort, malgré la sécurité, l’Ukraine nous manquait. Le peuple ukrainien nous manquait.
Nous sommes retournés à Lviv. Depuis, je n’ai pas quitté l’Ukraine. J’ai obtenu mon permis de résidence permanent en été 2024. Toutes mes démarches administratives, je les ai faites seul: ouverture d’entreprise (je suis FOP, auto-entrepreneur), visas, permis de séjour… C’est un enfer administratif.
Mais aujourd’hui, je peux aider d’autres Français qui voudraient s’installer en Ukraine.
Ce que j’ai découvert depuis la guerre ?
Ce qui me surprend le plus, encore aujourd’hui, c’est la capacité d’adaptation des Ukrainiens.
Il fait -20°C, il n’y a pas de chauffage, les générateurs tournent sans cesse, l’électricité peut être coupée à tout moment. Les gens dorment parfois dans des tentes à l’intérieur de leurs appartements pour conserver la chaleur.
En France, on ne peut pas imaginer ça. Et pourtant, les cafés fonctionnent. La vie continue.
Ce qui m’a le plus choqué au début, c’était l’habitude face aux sirènes. Certaines personnes ne descendaient même plus dans les abris. Aujourd’hui, moi aussi, je me suis habitué.
Mais ce qui m’impressionne profondément, c’est que malgré tout cela, les Ukrainiens trouvent encore la force de manifester, de refuser une paix imposée.
Beaucoup en Occident ne comprennent pas ça. Les Ukrainiens ne veulent pas la paix à n’importe quel prix. Ils ne sont pas simplement «fatigués de la guerre». Ils continuent à donner de l’argent aux forces armées ukrainiennes. Ça, il faut le savoir.
Ils continuent à soutenir l’Ukraine, à soutenir la défense des territoires encore occupés.
Où trouvez-vous cette force, cette résilience? Puisqu’on parle de résilience, j’ai l’impression qu’on a oublié le 24 février 2022, les tanks russes qui passent la frontière, tout ça filmé par les drones, les frappes de missiles sur les grandes villes… Tout ça continue. J’ai l’impression que beaucoup de gens ont oublié que ce n’est pas fini, que ça continue, et qu’on vit tous les jours les conséquences.
Merci beaucoup, Alexis, pour vos explications et votre récit. Évidemment, nous espérons tous qu’un jour, à la victoire, vous serez ici en Ukraine avec nous et qu’on pourra le fêter ensemble. Ce sera le moment de se dire que nous avons tenu pour quelque chose.

