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Reconstruire l’Ukraine, avec Expertise France – entretien avec Gallagher Fenwick et Jules Bismuth

Réconstruire l’Ukraine - avec Gallagher Fenwick et Jules Bismuth  |  L’Ukraine en Flammes #95

Comment Expertise France soutient-elle l’Ukraine dans son effort de résistance? A quoi ressemblent le centre Superhumans dans la région de Lviv, l’hôpital pédiatrique à Tchernihiv ou encore le théâtre dans cette ville menacée? 

Nous avons rencontré Gallagher Fenwick, grand reporter, éditorialiste de la politique internationale et Jules Bismuth, chargé de communication événementielle à Expertise France. Gallagher Fenwick est en train de réaliser un reportage vidéo sur les multiples actions d’Expertise France en Ukraine et sur la vie en Ukraine pendant la guerre. 

Bonjour Jules Bismuth, vous êtes avec Expertise France, une organisation présente en Ukraine depuis 2006. Vous soutenez l’Ukraine dans plusieurs secteurs, notamment la justice, la reconstruction, la santé et bien d’autres. Expliquez-nous en quelques mots l’action d’Expertise France en Ukraine et notamment ce qui a changé après la grande invasion russe, ainsi que la manière dont cela a transformé votre travail.

Jules Bismuth: Expertise France c’est l’agence française de coopération technique internationale. Une agence créée en 2015 et qui fait désormais partie du groupe Agence française de développement.

Derrière ces grands mots, il y a des actions très concrètes. En fait, Expertise France s’est spécialisée dans la mise en œuvre de projets de coopération à l’étranger. Nous avons aujourd’hui un peu plus de 400 projets actifs à travers le monde, dans plus de 170 pays.

Ces projets visent à mettre en commun des expertises, à réunir des équipes d’experts, qu’ils soient français, internationaux ou locaux, dans les pays où nous intervenons, afin de répondre à de grands enjeux de coopération internationale et dans une dynamique d’atteinte des objectifs de développement durable.

Derrière tout cela, il y a des actions très concrètes et très locales, qui visent précisément à mettre en œuvre des solutions pour répondre à des besoins au niveau local, national et international. Cela va de la gouvernance économique à la santé, au développement durable, à la sécurité ou encore aux droits humains. C’est donc extrêmement vaste et cela englobe de nombreuses thématiques.

L’idée est vraiment de favoriser le partage d’expérience et de bonnes pratiques entre des experts venant de différents horizons.

En ce qui concerne notre travail en Ukraine, comme vous l’avez dit, nous intervenons depuis 2006, donc bien avant le début de la guerre. Mais depuis 2022, ce qui a changé… à la fois tout a changé et rien n’a changé.

Nous continuons à travailler comme nous l’avons toujours fait avec nos partenaires dans différents domaines: la justice, la santé, l’économie, le soutien aux écosystèmes de l’entrepreneuriat ukrainien, le tout dans une dynamique de résilience.

Ce qui a changé à partir de 2022, c’est finalement cette dynamique de reconstruction et d’accompagnement, pour montrer que l’Ukraine se bat sur deux fronts. Le premier, que tout le monde connaît, et celui qui est en arrière-plan mais tout aussi important : celui de la reconstruction, de l’appui économique et de la résilience, afin de soutenir cet effort collectif.

Et nous, à Expertise France, nous venons appuyer tout cela avec du partage d’expérience et d’expertise, qui va d’ailleurs dans les deux sens : de l’Ukraine vers la France et de la France vers l’Ukraine.

Nous sommes une équipe qui se consolide de mois en mois. Nous sommes aujourd’hui près de 70 au sein du bureau d’Expertise France ici. L’idée reste toujours ce partage d’expérience et d’expertise. Nous apprenons énormément de nos partenaires ukrainiens, parce que l’échange va évidemment dans les deux sens, et c’est la philosophie même d’Expertise France.

Gallagher Fenwick, vous êtes avec Expertise France depuis un certain temps. Vous vous rendez en Ukraine, vous réalisez un documentaire, vous incarnez en quelque sorte cette action menée ici. Une question très simple : pourquoi est-ce si important pour vous, grand reporter, journaliste et expert de plusieurs régions du monde, notamment connu aussi pour votre livre sur Gaza ? Pourquoi ce que fait Expertise France est-il si important à vos yeux?

Gallagher Fenwick: Il y a plusieurs notions mentionnées par Jules qui renvoient en fait à des valeurs.

Je pense d’abord au terme de « coopération ». Il est très important, cette idée de s’inscrire dans une dynamique, dans un rapport horizontal d’échange, de partage et de bénéfices mutuels.

L’autre idée, et je pense qu’elle est matricielle dans cet effort, c’est que nous sommes ici dans une démarche documentaire mais aussi de solidarité. Et ces deux choses vont ensemble, parce qu’on vient recueillir des paroles et aller au contact du terrain.

Je pense qu’il y a peu de choses plus importantes que cela. Cela permet de quitter des idées parfois abstraites, des concepts qu’on aime brandir sans toujours en comprendre le sens, et de venir réellement voir, entendre et toucher leur réalité matérielle.

Quand on vous dit qu’il est très important d’accompagner le monde de la culture parce qu’il fait partie de la résistance et de la résilience, pour utiliser un terme très à la mode, et que vous allez voir le théâtre de Tchernihiv, touché par un missile à fragmentation il n’y a pas très longtemps, un missile qui a tué des personnes, notamment des enfants, à quelques centaines de mètres de ce théâtre, avec un toit soufflé par l’explosion, des lustres détruits pour certains et sauvés pour d’autres…

Quand vous parlez avec la directrice du théâtre, nouvellement nommée, que vous entendez dans une pièce voisine un ténor échauffer sa voix, et que vous descendez dans un lieu que les Ukrainiens connaissent tristement trop bien désormais, un abri antibombe, où toutes les dispositions ont été prises pour poursuivre le travail culturel…

Et quand vous demandez, un peu naïvement peut-être: « Pourquoi est-il important de continuer à faire du théâtre pendant la guerre? », et qu’elle vous explique le sens que cela prend, le sens supplémentaire même, en temps de guerre…

Chanter en temps de paix n’est pas la même chose que chanter en temps de guerre.

Et cela, la directrice du théâtre, le ténor, les acteurs que nous avons interviewés nous l’ont expliqué avec leurs mots, leurs émotions et leur détermination. C’est évidemment très émouvant.

Et puis, comme le disait Jules, cela nous permet aussi d’apprendre énormément. Pour moi, à titre personnel et professionnel, cela me permet, quand je rentre en France et qu’on m’interroge sur la situation ukrainienne, de rapporter des choses que j’ai ressenties, que j’ai vues et que j’ai pu mieux comprendre en accompagnant justement Jules et Expertise France sur ces différents terrains : celui de l’économie, celui de la culture, mais aussi celui de la santé et celui de la justice, qu’il ne faut pas oublier et qui a tendance à être beaucoup mis de côté dans les relations internationales actuelles.

À part cette visite à Tchernihiv, Gallagher, vous étiez également dans la ville de Lviv avant-hier vous avez visité le centre Superhumans Center. C’est un centre très réputé en Ukraine qui traite notamment des soldats, mais aussi des civils, ayant perdu un membre, une jambe ou un bras.

Qu’avez-vous vu là-bas et comment Expertise France soutient-il déjà ce centre?

Gallagher Fenwick: Oui, cette visite au centre a été particulièrement marquante et je vais vous dire pourquoi dans une minute.

D’abord, nous avons eu la chance d’être avec Olha Rudneva et de bénéficier du partage de sa vision. Elle nous a transmis l’esprit extrêmement solaire et positif du centre, qui vise précisément à reconstruire.

Ce qui nous a beaucoup frappés, c’est le mot «famille», revenu constamment dans les conversations, que ce soit avec Olha Rudneva ou avec les patients que nous avons eu la chance d’interviewer au Superhumans Center, et qui se considèrent vraiment comme appartenant à la «famille Superhumans».

C’était un message extrêmement positif, tourné vers l’avenir. À aucun moment nous n’avons été dans une approche négative, même si cela reste évidemment des drames humains.

Ce qui nous a profondément marqués, c’est de constater que tout le monde garde le sourire, que chacun est dans une dynamique positive de reconstruction et de regard tourné vers l’avant.

Jules Bismuth: Concernant le centre lui-même, nous, à Expertise France, nous l’accompagnons depuis déjà longtemps. Nous soutenons également la création du nouveau centre Superhumans Center qui ouvrira dans quelques semaines à Odesa, en juin. D’ailleurs, notre directeur général s’y rendra pour l’inauguration.

Pour nous, ce centre incarne tout ce que je vous partageais sur l’esprit et l’ADN d’Expertise France: accompagner des acteurs engagés auprès d’une cause qui nous dépasse tous et qui, en l’occurrence, leur est imposée par le contexte actuel.

Ce qui était vraiment frappant en rencontrant ces patients et ce personnel soignant, c’était justement cette dynamique positive de reconstruction, au sens littéral du terme. Cela nous a beaucoup fait penser à ce que nous accompagnons au quotidien : la résilience, l’élan vers l’avant, la rencontre avec des partenaires avec lesquels nous travaillons main dans la main.

C’était vraiment un moment très marquant de notre séjour ici.

Et je rappelle à nos auditeurs, aux personnes qui nous regardent, qu’il y a aujourd’hui énormément de blessés de guerre en Ukraine. Ce n’est pas un problème mineur, c’est une réalité qui touche des dizaines de milliers de familles. Cette guerre produit malheureusement un très grand nombre de personnes amputées. Parmi elles, il y a des hommes, mais aussi des femmes et des enfants.

Il s’agit donc de réapprendre à vivre, et aussi de voir comment la technologie peut aider des personnes qui ont perdu une partie de leur corps non seulement à survivre, mais à mener une nouvelle vie.

Cela touche également à la question de la visibilité. Quand on marche aujourd’hui dans les rues de Lviv ou de n’importe quelle autre ville d’Ukraine, on voit très facilement des personnes qui portent dans leur corps cette preuve extrêmement visible de la guerre. Et cela est capital. Ce n’est pas un sujet secondaire touchant une petite partie de la population: cela concerne toute la société.

Gallagher, je reviens vers vous. Vous avez parlé de ce théâtre et de la force de l’art pendant la guerre, peut-être encore plus importante qu’en temps de paix.

Un autre endroit que vous avez visité à Tchernihiv, c’était l’hôpital pédiatrique où Expertise France intervient de manière très cohérente depuis des années, même avant la guerre.

C’est un hôpital important parce qu’il est régional et qu’il prend en charge les enfants de toute la région, pas seulement ceux de la ville. Quelles ont été vos impressions, Gallagher, et qu’avez-vous appris là-bas?

Gallagher Fenwick: Alors, ce qu’il faut savoir, c’est que je n’ai aucun courage, ni moral ni physique. J’appréhendais énormément cette visite. Et je ne dis pas que les personnes qui n’ont pas d’enfants ne peuvent pas ressentir cette émotion, mais moi j’en ai, et j’avais très peur de ce que j’allais voir.

L’idée même de la souffrance des enfants est quelque chose qui me trouble et me bouleverse profondément. Je m’étais donc préparé psychologiquement.

D’une manière générale, au fil de ces journées en Ukraine, je suis marqué par ce que Jules décrivait à l’instant et que nous avons effectivement vu et ressenti, notamment à Superhumans Center: ce côté très positif.

Et ce que nous avons vu dans cet hôpital de Tchernihiv… Vous avez raison de préciser qu’il sert une communauté bien au-delà de la ville. Toute la région dépend de cet hôpital.

Et vous savez mieux que nous que les Russes ciblent délibérément, avec une insistance et une cruauté particulières, les structures médicales, les maternités. Encore récemment à Odesa, un hôpital pédiatrique a été pilonné par l’artillerie russe.

L’hôpital pour enfants de Tchernihiv a lui aussi été frappé par des bombes à fragmentation. Aujourd’hui encore, on voit les impacts sur les murs.

Mais plus encore, on voit les impacts sur les visages et dans les récits qui nous ont été faits de ces journées et de ces semaines de mars 2022.

Le chirurgien en chef de l’unité traumatologique pédiatrique a expliqué à la directrice que nous avons interviewée qu’il allait falloir opérer des enfants dans des caves, dans des sous-sols, parce qu’il n’était plus possible de le faire dans les étages : les vitres avaient été soufflées par les explosions et le personnel ne pouvait plus garantir sa sécurité ni celle des patients.

Je ne sais pas si vous imaginez déjà l’extrême délicatesse nécessaire pour opérer des enfants. Maintenant, transposez cette réalité dans un sous-sol humide, mal aménagé et encombré. Vous avez des tuyaux, de la plomberie, des murs qui suintent, une odeur de terre mouillée… Et pourtant, ils ont tenu bon.

Vous descendez dans les sous-sols de l’hôpital et vous voyez de petits lits d’enfants dans des caves. Vous voyez leurs dessins encore accrochés aux murs et vous devinez les heures à la fois sombres et fortes qui s’y sont déroulées, parce qu’ils ont résisté, au sens premier et le plus noble du terme.

Ce chirurgien en chef m’a expliqué qu’en plus des opérations qu’il menait, c’était lui qui allait dehors faire un feu de bois pour préparer les repas dans une grande marmite, parce qu’il fallait continuer à vivre. Les toilettes ne fonctionnaient plus.

C’était en 2022.

Mais c’est encore très vif dans les mémoires et dans les récits lorsque les gens vous parlent de cette période.

Par exemple, vous avez le chef du service d’urologie qui vous montre, il me l’a expliqué en ukrainien, qu’il fallait actionner manuellement la pompe qui permettait de maintenir un petit patient en vie.

Il n’y avait plus de fioul, plus de mazout, plus d’électricité. La machine, c’était vous, avec vos mains, qui mainteniez peut-être un bébé en néonatologie en vie en actionnant manuellement la pompe permettant de faire circuler l’air et de maintenir les fonctions vitales.

Ce sont donc beaucoup de récits et beaucoup d’émotions.

Mais je voudrais revenir sur le fait que, finalement, nous qui arrivons d’Europe occidentale, nous sommes souvent très pessimistes ou très préoccupés.

Moi, je suis frappé, pas nécessairement par l’humour, parce que je connaissais déjà l’humour ukrainien… C’est une arme de résistance ultra puissante, mais par son côté positif. C’est-à-dire: cela va prendre du temps, mais on va s’en sortir.

C’est dur, très dur. Il n’y a aucun mensonge là-dessus. Il y a aussi beaucoup de problèmes à l’intérieur de l’Ukraine, même si l’on retire les Russes de l’équation. Mais malgré tout cela, il y a une envie, il y a du talent, de l’innovation, de l’inventivité.

Et il y a toutes ces choses que vous racontez très régulièrement dans votre podcast, Tetyana. Encore une fois, cela vous frappe lorsque vous venez ici, quand vous y êtes confronté visuellement, humainement, au premier plan.

C’est une chose de le lire, d’en entendre parler, de vous écouter dans votre podcast accueillir des gens qui racontent cela. Le vivre, c’est tout autre chose.

Nous avons beaucoup de témoignages qui racontent justement cette résilience, cette volonté de vivre tout simplement des Ukrainiens qui, face au danger cherchant à détruire tout un peuple, doivent évidemment faire face.

Jules, Expertise France s’occupe de cet hôpital. Et cette image de la pompe, cette image déchirante d’une personne devant effectuer physiquement ce travail pour maintenir en vie, on peut l’imaginer, un bébé ou un petit patient…

Nous savons qu’Expertise France aide beaucoup cet hôpital, notamment en termes de générateurs et d’autres équipements. Expliquez-nous ce qui avait déjà été mis en place, quels travaux avaient été réalisés, afin que de telles situations se reproduisent le moins possible.

Jules Bismuth: Expertise France accompagnait déjà cet hôpital pédiatrique dans les soins et les médicaments qui pouvaient être apportés.

Évidemment, le drame que Gallagher vient de raconter, en 2022, a nécessité d’autres formes de soutien, de notre part mais aussi d’autres organisations européennes.

Suite aux coupures d’électricité qui ont eu des conséquences particulièrement dramatiques dans cet hôpital, Expertise France a fourni des générateurs qui sont, en réalité, un moyen à la fois simple mais extrêmement important, voire vital, pour maintenir la vie et une activité à peu près normale dans un hôpital en temps de guerre.

Expertise France a également apporté un soutien pour l’aménagement de ce fameux abri souterrain.

Ce qui m’a beaucoup frappé, et c’était le cas pour l’hôpital mais aussi pour le Superhumans Center ainsi que pour le théâtre, c’est qu’il existe désormais, dans toutes ces infrastructures et tous ces bâtiments, une sorte de « vie miroir » qui s’est construite.

C’est-à-dire qu’il y a la vie normale du bâtiment, telle que nous, Européens occidentaux, la connaissons, et une autre vie parallèle qui s’est développée au sous-sol, au niveau -1 ou -2, avec des installations finalement dupliquées dans la mesure du possible.

C’est dans ce cadre qu’Expertise France a apporté son soutien: dans la construction, l’aménagement et l’extension de cet abri, tout en essayant d’aider l’hôpital et les partenaires ukrainiens à améliorer les conditions de stockage des médicaments, du matériel et l’accueil des patients, afin qu’ils puissent être pris en charge dans des conditions décentes et sécurisées.

Rappelons également à nos auditeurs qu’il existe plusieurs régions, comme Tchernihiv, qui restent exposées à un risque quasi permanent de frappes, qu’il s’agisse de bombes, de drones ou de missiles.

J’ai beaucoup aimé votre expression «vie miroir». C’est vrai que les écoles, partout dans le pays, ont désormais leurs espaces souterrains. Nous ne sommes plus en 2022, nous sommes en 2026, et tout cela a progressivement été aménagé. On peut imaginer des millions d’Ukrainiens passant aujourd’hui une grande partie de leur temps sous terre.

Gallagher Fenwick: Elle est d’autant plus pertinente que, dans cette « vie miroir », ce qui m’a frappé, c’est la manière dont les Ukrainiens se réapproprient ces espaces.

Quand on parle d’abri, de sous-sol, de bunker ou de cave, on imagine souvent quelque chose de sombre. Mais eux ont cette intelligence de se dire : si nous devons y passer du temps, autant rendre cet endroit le plus agréable possible.

Alors on accroche des tableaux aux murs, on ajoute de la couleur, on essaie de faire en sorte que cet endroit, si l’on doit y dormir, y vivre ou y travailler, soit le plus humain possible.

Évidemment, on reste sous terre, sans fenêtres donnant sur l’extérieur. Mais il existe cette volonté, encore une fois, et c’est une très belle forme de résistance, presque poétique, de rester soi-même même sous terre, de rester au plus proche de la meilleure version de soi-même.

C’est-à-dire dans la célébration de sa culture, de sa langue, de son art, de sa cuisine, de la vie collective, mais aussi des chamailleries et des différences d’opinions. Tous les Ukrainiens ne sont pas d’accord entre eux, évidemment. Mais il y a une manière d’en rire.

Je parlais tout à l’heure de cette arme formidable qu’est l’humour. Ce qui me fait toujours beaucoup rire en Ukraine, c’est la manière dont l’absurde y est manié.

Je vais vous donner un tout petit exemple qui m’a frappé tout à l’heure. Nous sommes ici, à l’Ukraine Crisis Media Center, à deux pas du célèbre Maïdan Nezalezhnosti.

Et sur cette place immense, chargée d’une histoire magnifique, celle de l’une des plus grandes révolutions européennes, celle qui symbolise une aspiration européenne et un élan populaire qui continuent de profondément m’émouvoir…

Je me retourne pendant la minute de silence quotidienne de 9 heures. On entend l’horloge, les voitures s’arrêtent, les passants se figent, les gens cessent de marcher ou de travailler. Tout s’interrompt. C’est extrêmement solennel.

Et là, en me retournant pour absorber ce moment, je vois un petit poster de Nirvana posé délicatement au milieu du Maïdan Nezalezhnosti par quelqu’un, jeune ou moins jeune, peu importe.

C’est complètement absurde, et en même temps cela dit énormément de la mentalité ukrainienne, du moins selon moi: ce mélange d’humour, d’absurde, d’amour pour certains artistes, pour une musique, pour ce qu’ils ont incarné à une époque.

Le fait d’avoir posé cela là, pour moi, c’était comme un clin d’œil. Cela m’a beaucoup fait sourire.

Je m’éloigne un peu du sujet, pardon.

Mais pour revenir à cet hôpital, il faut dire qu’ils y ont maintenu la vie, au-delà même de la survie.

Le travail d’Expertise France est important parce que le fait que cette « vie miroir » continue de se développer signifie une chose: la guerre n’est pas terminée.

Tchernihiv a été assiégée et bombardée. C’est une ville martyre. Et nous sommes au nord du pays, près des frontières russe et biélorusse.

La ville a connu cette expérience de ce qu’on appelle parfois maladroitement la « zone grise », la zone d’occupation.

Et aujourd’hui il y a cette idée: nous allons tout faire pour que cela n’arrive plus jamais, mais si cela devait malheureusement se reproduire, nous serons davantage prêts et davantage forts.

C’est pourquoi cet accompagnement est essentiel. Et il est tout aussi important que nous, qui venons parfois de loin, comprenions cela également, sans refermer trop vite cette page en nous disant : « C’est bon, c’est réglé, on peut passer à autre chose». 

Je pense que ce serait un risque énorme.

Vous venez de le dire: les Ukrainiens sont très différents. Mais je pensais immédiatement à une chose qui nous caractérise peut-être tous désormais: nous devons probablement tous manquer de vitamine D, à force de passer autant de temps au sous-sol, notamment les enfants. Il faudrait peut-être prendre des compléments alimentaires, ce serait peut-être aussi une bonne idée pour Expertise France.

Jules, je reviens vers vous.

Cette vie souterraine montre bien que ce que cherche l’ennemi, ce n’est pas seulement détruire, mais aussi provoquer ce qu’on appelle parfois une « déportation par les bombes ».

Ce n’est sans doute pas un hasard si des régions comme Tchernihiv, situées au nord et proches de la frontière, sont ciblées. Même sans avancée massive de chars comme en 2022, l’idée est de rendre la vie difficile, voire impossible, invivable, afin que les familles avec enfants partent.

Et cela entraîne ensuite une stagnation: avec le départ des familles, il y a moins de travailleurs, ce qui affecte directement l’économie.

À quel point résister, c’est aussi rester sur place, même dans des endroits difficiles comme Tchernihiv ou d’autres régions ? Et à quel point cela est-il important dans le travail que vous menez à Expertise France?

Jules Bismuth: Alors, nous sommes présents dans de nombreuses régions, y compris dans des contextes extrêmement difficiles. Nous travaillons actuellement au Moyen-Orient, qui est une autre zone de crise soumise à de nombreux bombardements, et nos équipes travaillent très dur pour rester sur place, soutenir les populations et les partenaires locaux qui cultivent cette résilience depuis longtemps.

Pour nous, il est crucial de rester en Ukraine et aux côtés de nos partenaires de terrain, que ce soit à l’hôpital, au théâtre de Tchernihiv ou dans des régions plus reculées, où nous avons échangé avec des habitants qui nous racontaient le passage des forces russes devant leurs portes.

Ils nous expliquaient combien il était important pour eux de rester dans cette région, de rester sur place, parce que cela relève d’un enracinement, d’une résistance par l’ancrage au territoire.

Pour Expertise France, rester aux côtés de ses partenaires est le meilleur moyen de les soutenir. Cette proximité fait notre force, celle des Ukrainiens comme celle d’organisations telles qu’Expertise France.

Être au contact du terrain permet de constater directement les besoins, d’identifier ce qui a fonctionné, ce qui pourrait être amélioré. Et il n’y a pas de meilleure manière de le faire que dans les conditions réelles.

Voir ce qui s’est passé à l’hôpital pédiatrique, au théâtre, comprendre les conséquences sur leurs activités, voir comment ils ont organisé leur résilience grâce à ces abris où se tiennent encore aujourd’hui des répétitions et des représentations théâtrales… tout cela est extrêmement inspirant pour nous.

Cette vie souterraine ne permet pas seulement de maintenir les activités de ces infrastructures: parfois, elle permet même d’aller au-delà.

La directrice du théâtre me montrait des vidéos de répétitions de pièces dans cet abri. Et je trouve qu’il n’y a pas d’image plus forte que celle d’un théâtre, qui représente une forme d’évasion, existant dans un abri.

L’évasion dans un abri: c’est une image à la fois magnifique et très révélatrice de l’esprit de résilience du peuple ukrainien, dont nous essayons nous-mêmes de nous inspirer à Expertise France.

Gallagher Fenwick:  On conjugue le verbe « rester ».

Mais il y a un autre verbe qui m’a marqué : le verbe «revenir». Résister, c’est aussi revenir dans son pays, y compris quand on est un jeune homme.

Nous avons eu l’opportunité d’interviewer un jeune entrepreneur soutenu par une initiative européenne appelée EU4Innovation East. Il a bénéficié d’un financement pour développer un programme appelé « Chess for Me », qui vise, à travers l’apprentissage des échecs, à enseigner la stratégie aux enfants ukrainiens.

L’idée est de leur apprendre à regarder au-delà des problèmes immédiats, parce que les échecs sont un jeu de projection. À travers ce jeu très ludique, il s’agit de développer une capacité de réflexion et d’anticipation.

Pourquoi est-ce que je vous parle de lui ? Parce que lorsque je lui ai posé des questions sur son parcours, il a été très honnête. Il m’a dit :

« Tu sais, je suis rentré il y a quelques mois et j’avais très peur en revenant. »

Je lui ai demandé : « Tu avais peur de la guerre ? »

Il m’a répondu : « Non, je n’avais pas peur de la guerre. J’avais peur du regard de mes compatriotes et de mes amis, parce qu’ils savaient que j’étais parti. »

Je lui ai demandé ce qui s’était passé. Et il m’a répondu :

« En réalité, ils étaient très rassurés et très heureux que je revienne. »

Cela m’a beaucoup touché.

Je prends un autre exemple : un collègue d’Expertise France ici, un jeune homme nommé Kostia. Jules me racontait ce matin qu’au cours d’une conversation plus intime, à la fin d’une journée de terrain autour d’un thé ou d’un café, il lui avait confié :

« Tu sais, je n’ai plus que deux amis ici. Avant, j’en avais énormément. »

« Et les autres ? »

« La moitié est au front, les autres sont partis. »

Ce jeune entrepreneur expliquait que vivre à l’étranger, même avec du succès, avait de moins en moins de sens pour lui. Il ressentait un besoin pressant, presque impérieux, de rentrer chez lui, d’être ici et de faire ce qu’il sait faire : entreprendre, créer des opportunités, notamment à travers cette initiative autour des échecs destinée aux enfants.

Mais le défi, lorsqu’on parle avec des personnes qui veulent rester et contribuer à maintenir l’économie ukrainienne vivante, c’est le manque de main-d’œuvre.

Il me disait: « Notre plus grand problème aujourd’hui, c’est simplement de trouver des gens à embaucher».

Hier encore, une cheffe d’entreprise nous disait :

«Je suis prête à embaucher n’importe qui. Je cherche simplement des êtres humains. Je peux les former à partir de zéro s’il le faut, mais c’est extrêmement difficile».

Nous avons également parlé avec de jeunes hommes qui nous ont expliqué très franchement qu’il existe aujourd’hui un sujet extrêmement sensible : la mobilisation.

Ils nous disent que les choses ont changé récemment, parfois de manière plus arbitraire et brutale qu’auparavant. Certaines entreprises conseillaient auparavant à leurs employés de ne plus prendre le métro et leur payaient des taxis. Aujourd’hui, certaines leur disent même de ne prendre ni métro ni taxi, mais de travailler depuis chez eux, simplement pour préserver leur personnel et maintenir l’entreprise en vie.

Toutes ces conversations nous permettent d’appréhender cette réalité de manière très concrète, de recueillir ces témoignages afin de les intégrer ensuite dans un documentaire.

Oui, effectivement, c’est un véritable problème, puisque beaucoup de familles, de femmes, d’enfants, mais aussi d’hommes, sont partis.

Évidemment, l’effort de guerre dure depuis plus de quatre ans si l’on parle de la grande invasion, mais la guerre elle-même dure depuis 2014.

Comme nous le disions, l’ennemi cherche avant tout à dépeupler le pays, à l’affaiblir humainement, c’est-à-dire à faire partir la population.

C’est pourquoi toute action menée par Expertise France pour soutenir les populations dans des situations difficiles, qu’il s’agisse d’un hôpital pédiatrique, d’un théâtre ou d’un centre qui soigne des blessés de guerre et des civils amputés, joue un rôle essentiel.

Ce sont ces actions qui changent concrètement la qualité de vie et qui deviennent un facteur important pour que les gens restent ou reviennent. Ma dernière question s’adresse à vous, Gallagher. Ce n’est pas votre premier voyage en Ukraine, vous avez déjà visité le pays auparavant et vous avez même écrit un livre sur Volodymyr Zelenskyi.

Lorsque vous revenez des années plus tard, quels sont selon vous les changements les plus importants? Cette guerre est loin d’être terminée. Quels changements vous paraissent fondamentaux et que peut-on prévoir, malheureusement, si la guerre continue encore longtemps ?

Je suis très marqué par votre formulation, parce que c’est précisément une conversation que nous avons eue avec l’un des jeunes hommes qui nous accompagne.

Quand je lui ai parlé des deux documentaires qui ont profondément marqué beaucoup de monde, y compris moi-même, le travail de Mstyslav Chernov, 20 Days in Mariupol et 2000 Meters to Andriivka, il m’a dit que la phrase qui l’avait le plus marqué était :

« Cette guerre pourrait durer toute notre vie. »

Ce jeune homme, Ivan Zakharenko, m’a expliqué :

« Nous sommes arrivés à un point où, psychologiquement, ce n’est pas que nous acceptons cette idée, mais nous nous y préparons. »

Et c’est la même chose pour la mobilisation. Il me disait :

« Si, à un moment, je dois y aller, je dois m’y préparer. On ne peut pas être saisi à froid. »

Et cette logique peut être élargie à l’ensemble du pays. Il y a cette idée d’un pays qui s’est levé, qui est entré en résistance et qui comprend malgré lui que l’Europe n’est pas totalement à la hauteur.

Quant aux Américains… nous n’avons pas ouvert cette conversation et nous n’allons pas le faire maintenant, à la fin du podcast.

Mais, au fond, l’Ukraine comprend qu’elle doit compter sur elle-même.

Il existe donc un immense effort d’autonomisation: accueillir l’aide extérieure, apprendre énormément grâce à elle, mais toujours dans une dynamique d’indépendance afin de ne pas dépendre durablement d’un soutien extérieur pour sa propre existence.

Et cela est vrai dans tous les secteurs.

Ce qui me frappe ici, c’est l’urgence que nous, qui venons de l’extérieur, devrions ressentir à apprendre des Ukrainiens.

Vous avez énormément d’avance sur nous dans beaucoup des domaines dont nous avons parlé, précisément parce que cette expérience terrible, que vous n’avez pas choisie et qui vous a été imposée par un agresseur extérieur, vous avez réussi à en faire, et c’est l’une des facettes les plus fascinantes du génie ukrainien, une source d’opportunités.

Nous parlions de la réappropriation des abris, des initiatives développées par des médecins, des entrepreneurs, ou encore du Superhumans Center, qui est en train de devenir une référence mondiale non seulement pour sa qualité technique et technologique, mais aussi pour la philosophie qui l’accompagne.

Il y a donc le savoir-faire, mais aussi le savoir-être dans l’épreuve la plus dure et la plus cruelle.

Ce qui me marque aussi, pour reprendre la métaphore utilisée tout à l’heure par Jules Bismuth, c’est qu’en miroir du front militaire, il existe un second front: celui sur lequel nous sommes en ce moment même.

Et il est essentiel d’y être actif, de rester constamment dans l’innovation, parce que l’un des pièges d’une guerre d’attrition, d’usure et de stabilisation, c’est de finir par s’installer, non pas dans le confort, mais dans une forme de routine.

Alors qu’il faut constamment chercher la rupture, parce qu’il ne faut jamais, et ce n’est pas vous qui me contredirez, abandonner l’idée de la victoire.

C’est aussi cela que je viens d’apprendre en Ukraine: il ne faut pas renoncer à l’idée de la victoire.

Et je pense que l’un des pièges qui guettent les Européens, à cause de l’usure, de la fatigue, de la distance, parfois aussi d’une certaine paresse intellectuelle, c’est de se dire :

«Bon, on va accepter cette zone grise, cet entre-deux, cette plaie qui suppure, cette cicatrice mal refermée. Cela va continuer à saigner un peu, ce n’est pas très beau, il faut simplement espérer que personne ne remette du sel dessus… mais on fera avec. »

Non. Il faut refuser cela.

Je suis encore en Ukraine, mon voyage n’est pas terminé, et avec Jules Bismuth nous allons rester encore plusieurs heures, plusieurs jours ici. Je n’ai donc pas de conclusion définitive à vous livrer.

Mais cela reste un pays qui m’inspire, qui doit nous inspirer, un pays fascinant au sens positif du terme.

Et Jules parlait tout à l’heure du théâtre proche-oriental. La manière dont Volodymyr Zelenskyi gère le rôle que l’Ukraine peut jouer, et joue déjà, dans cette autre crise, devrait aussi énormément inspirer les Européens.