Les sanctions européennes contre le Kremlin n’ont quasiment aucun impact pour l’économie française

Les sanctions européennes contre le Kremlin n’ont quasiment aucun impact pour l’économie française

Bernard Grua, nantais s’est fait connaître il y a un peu plus de deux ans en lançant le mouvement contre la vente à la Russie des Mistral, navires de guerre français. Aujourd’hui, Bernard mène un autre combat, celui contre la suppression des sanctions contre la Russie. Dans son interview exclusive à l’UCMC, il explique la nécessité de maintenir les sanctions contre le Kremlin et l’impact de ces dernières sur les économies russe et française.

– Quelle est la différence de ce vote au Sénat et le vote à l’Assemblée nationale?

–  Il y a un point commun à ces résolutions. Elles ignorent toutes les deux ce qui se passe réellement en Ukraine. Elles se focalisent sur les dommages qui seraient apportés à la Russie et à la France. Toutefois, dans les deux cas, elles méconnaissent la situation et l’impasse économique de la Russie qui est incapable de fonctionner comme un Etat moderne et est, de fait, une économie de rente accaparée par une minorité, confrontée à un effondrement de ses recettes d’hydrocarbures, et donc de sa capacité d’importation, à une réduction de 50% de la valeur de sa monnaie sur le marché mondial, à une poursuite de ses achats technologiques extérieurs à des fins militaires, à un sacrifice délibéré des besoins de sa population et à des aspirations autarciques. Elles surestiment donc l’impact potentiel d’une levée du contre-embargo russe sur les exportations françaises. En conséquence, elles attribuent aux sanctions un rôle qu’elles n’ont pas, pour tenter d’expliquer et pour tenter de proposer naïvement de résoudre une crise structurelle de surproduction européenne qui affecte, notamment, l’agriculture française.
En revanche, même si les auteurs de ces deux résolutions, Thierry Mariani pour l’Assemblée nationale et Yves Pozzo di Borgo pour le Sénat, sont très proches dans leur servilité à l’égard du Kremlin, même s’ils ont tous les deux participés à l’illégale tournée de pieds nickelés en Crimée, les résolutions diffèrent dans leur forme. La résolution de l’Assemblée nationale, votée le 28 avril 2016, était primaire. Elle proposait une levée immédiate et sans contrepartie des sanctions. La résolution qui sera proposée au Sénat le 8 juin 2016 est apparemment plus subtile. Elle propose une levée progressive des sanctions. Elle apparaît plus “équilibrée” que celle de l’Assemblée nationale. Elle est plus à même de convaincre. Toutefois, elle ne pose aucun objectif ou aucune étape. En clair, on pourra lui faire dire ce que l’on veut. Le large clan pro-poutine, en France, et la propagande du Kremlin pourront donc revendiquer un grand succès et dire, là aussi, que la France s’est prononcée contre les sanctions. Quoiqu’il en soit, ces deux résolutions, seront une forme d’absolution pour l’impérialisme belliciste de Vladimir Poutine, un encouragement à poursuivre ses exactions et une brèche dans la solidarité occidentale.

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– Quelles conséquences peut-on prévoir dans le cas du vote positif?

– Rappelons que la résolution de l’Assemblée nationale a été approuvée le 28 avril 2016. Celle du sénat sera soumise au vote ce mercredi 8 juin 2016. En cas de vote positif du Sénat, cette approbation n’aura pas d’aspect juridique contraignant pour le Gouvernement français. Malgré tout, elle aura un effet de pression sur ce Gouvernement. De plus, elle créera encore plus de confusion dans l’opinion publique, qui, in fine, en démocratie, a le dernier mot, quitte à s’opposer à la loi. C’est ce que nous a montré, par exemple, l’abrogation du CPE et de l’Ecotaxe. Il ne faut pas non plus oublier que la France entre en période électorale avec les présidentielles et les législatives de 2017. Et que les louvoiements de notre nouveau Ministre des Affaires étrangères rendent la parole de ce même gouvernement difficile à interpréter, voire suscite de l’inquiétude. Le 15 mai 2016, je m’en suis expliqué dans un article: “Vers une levée des sanctions?” auquel je vous invite à vous reporter.
Pour résumer, on peut citer la parole du député François de Rugy qui parle de la création d’un “nouvel arc politique en France”, conduisant à un “alignement pro-russe”, “très inquiétant quand on connaît la nature autoritaire du régime de M. Poutine”.

– Est-ce la mobilisation contre ce vote est importante? Quelles formes prend-t-elle?

– La mobilisation contre la résolution, pourtant annoncée,  présentée à l’Assemblée nationale, le 28 juin 2016,  a été inexistante. Les personnes sensibles au drame de l’Ukraine ou inquiètes de la poutinisation des esprits en Europe ont réagit a posteriori, quelque fois de façon construite mais bien souvent en sombrant dans l’invective des coupables, et la surenchère entre activistes. Il n’en est pas sorti grand chose. C’est pourquoi nous avons décidé, à trois, tout début mai, de créer un collectif contre la levée des sanctions pour informer nos compatriotes sur les dispositions réelles des sanctions et sur le contre embargo russe. Il est vrai que nous avions entendu, le 28 avril, à l’Assemblée, des propos renversant de naïveté ou de manipulation. Nous les avons analysés. Ensuite, nous nous sommes penchés sur les conséquences réelles de ces sanctions et du contre-embargo. Nous avons beaucoup écrit. Quand nous avons appris le projet de résolution du sénat, nous étions prêts avec notre page Facebook, notre site web et notre compte Twitter à tenter de créer une mobilisation. Cette mobilisation reste faible car nous avons voulu orienter notre action sur la France seulement. Nos postes atteignent souvent des milliers de personnes. mais le nombre de followers est aux alentours de 450 personnes. C’est largement moins que la page “No Mistrals for Putin”, qui  se voulait un collectif international et qui compte aujourd’hui plus de 7000 followers (dont environ 500 résidents français, ce qui est finalement assez voisin de “Maintien Des Sanctions”). Toutefois, nous avons pu aller beaucoup plus vite que dans le cas de la lutte contre la livraison des Mistral. Laquelle a nécessité plusieurs mois avant de démarrer.
De plus, nous pouvons penser que la connaissance des sanctions et de leurs enjeux ont progressés dans l’opinion française. Nous avons aussi joué le rôle de “poil à gratter” et contraint un certain nombre de corps constitués à agir de façon pro-active et non plus seulement réactives. Nous avons proposé toute une série d’argumentaires qui sont largement repris par des publications, voire utilisés par certains pour écrire aux Sénateurs et les mettre face à leur responsabilité. La campagne de lettres aux Sénateurs a été particulièrement intensive cette semaine. Elle est bien relayée sous twitter. Le jour du vote, ce 8 juin 2016, aura lieu à proximité du sénat une manifestation opposée aux sanctions. Elle fait suite à deux flashmobs intervenues depuis le premier mai.

– Pourquoi est-ce la levée des sanсtions contre la Russie jouent contre la France, à votre avis?

– La levée des sanctions ne jouerait pas directement contre la France. Nous ne sommes pas dans la même situation que pour les Mistral. En revanche, il ne faut pas exclure une contamination aux autres pays européens. Ce qui affaiblira le camp occidental dans une période où il doit faire preuve de détermination face à l’aventurisme de Vladimir Poutine. Rappelons que ce dirigeant à fait voler en éclat les règles de sécurité européenne établies après la seconde guerre mondiale, en violant à répétition, le droit international. Il représente un danger pour la paix dans le monde et pour l’Europe plus particulièrement. Si trop confiant dans son impunité, Vladimir Poutine décide de poursuivre son aventurisme dans d’autres pays ou de jeter toutes ses forces sur l’Ukraine, il y a lieu de penser que notre pays sera, de facto, entraîné dans une vraie guerre qui sera infiniment pire que nos quelques escarmouches économiques. Préalablement, sous la poussée des extrémistes aujourd’hui soutenus et encouragés par le Kremlin, on peut raisonnablement envisager une faillite de l’Etat de droit dans notre pays. Quand on voit la violence des menaces, des insultes et des calomnies qui pèsent sur ceux qui s’opposent au Kremlin, en France, on peut facilement anticiper le sort qui serait le leur avec une justice ayant perdu son indépendance.

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– Quels sont, selon vous, les dégâts réels pour l’économie française des sanctions?

– Les sanctions européennes contre le Kremlin n’ont quasiment aucun impact pour l’économie française. Le contre-embargo russe en a certainement un peu plus. Mais, là aussi, il est très difficile de faire la part entre les conséquences de ce contre-embargo et l’effondrement économique russe dont je parlais précédemment. Le contre-embargo, néanmoins, a un impact réel, surtout si on le rapproche d’une forme d’autarcie alimentaire voulue par les Dirigeants russes. Quoiqu’il en soit cette confusion est exploitée par les porte-paroles du Kremlin en France ainsi que par nombre d’hommes politiques qui sentent proche la fin de la majorité au pouvoir en France. Au niveau macro-économique les exportations agricoles européennes ont surmonté très rapidement le contre-embargo comme l’a montré Igor Reshetniak dans son article “Exportations agricoles: bilan 20 mois après l’embargo russe” . Pour les produits laitiers, le contre embargo russe est clairement un bouc émissaire. Il n’en reste pas moins qu’il peut exister quelques secteurs qui sont spécifiquement atteints. Il est vrai que la détresse de certains agriculteurs est réelle. Trouver une solution à ce problème ne passe pas par une ré-ouverture d’un marché russe devenu insolvable mais par une plus grande solidarité nationale voire européenne et par une aide à la restructuration vers des produits à plus forte valeur ajoutée.

– Comment la société française réagit au problème des sanctions? Est-ce qu’elle se solidarise avec ce qui proposent les enlever?

– Le discours de nos gouvernants est inaudible. L’allocution, du 28 avril 2016, prononcée par Harlem Désir, Secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, n’a pas été largement diffusée. Elle est restée une tentative d’explication isolée. La population française s’y perd. Les enjeux ne sont pas exposés pour ne pas fâcher notre “interlocuteur” russe. Il y a donc, à part pour quelques très petites minorités, une forme d’apathie en ce qui concerne les sanctions. D’une façon générale la société française est indifférente mais ne s’opposerait pas à une levée des sanctions.
Bref, il y a encore un énorme travail à faire.

Plus d’information est sur le site de Maintiendessanctions. Les photos sont prises sur Maintiendessanctions.

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