Kiev
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«La chose principale est de de survivre à tout prix» – interview avec un prisonner libéré

«La chose principale est de de survivre à tout prix» – interview avec un prisonner libéré
Kiev, le 12 janvier 2018.

Le premier échange de prisonniers depuis deux ans a eu lieu le 27 décembre 2017. Igor Kozlovskiy, scientifique ukrainien, âgé de 63 ans se trouvait parmi les personnes libérées. Il a passé deux ans dans une cellule sans fenêtre et a subi des tortures. Après sa libération, Igor Kozlovskiy a donné une interview à de nombreux médias ukrainiens en expliquant ce qui se passait dans les territoires occupés. Une de ces interviews, publiée par  «Oukrainska Pravda», a été reprise et traduite par l’UCMC.

Igor Kozlovskiy, diplômé d’histoire depuis 1980 à Donetsk, a soutenu en 2012 un mémoire concernant des études religieuses et a enseigné à l’Université technique nationale de Donetsk au Département de philosophie. Il a poursuivi son travail de recherche et d’enseignement après l’occupation de Donetsk, en faisant des allers-retours pour se rendre dans les territoires contrôlés par l’Ukraine et assister à des conférences à Kyiv. L’épouse de Kozlovskiy et son fil cadet ont quitté Donetsk en 2014, mais le professeur a dû rester avec son fils aîné handicapé, car son déménagement était trop difficile à organiser. Entre outre, Kozlovskiy avoue qu’il espèrait la libération rapide de Donetsk par l’armée ukrainienne. Le 27 janvier 2016, à Donetsk, des inconnus ont tenté de faire sauter un monument à Lenine. Ceci a servi de prétexte pour arrêter Kozlovskiy. Il a passé un mois dans une cave du «ministère de la Sécurité de l’État de la DNR» et, après, il a été transféré dans une prison de Donetsk. Un an plus tard, le dossier de Kozlovskiy a été transmis au tribunal militaire et le 3 mai 2017, il a été condamné à 2 ans 8 mois de prisoncomme «citoyen peu fiable».

À votre avis, est-ce que l’on aurait pu arrêter tout cela au printemps 2014? Est-ce qu’il aurait fallu prendre d’assaut les bâtiments saisis par les combattants?

Nous avions des possibilités. Et il aurait fallu prendre les bâtiments d’assaut. Je comprends que la plupart des structures du pouvoir ont trahi l’Ukraine. Cependant, d’autres unités militaires se trouvaient sur le territoire de la région de Donetsk et il aurait fallu les utiliser.

Et maintenant croyez-vous à l’efficacité de l’option de la libération du Donbass par la force ou au contraire par la voie de la négociation?

Ce n’est pas une question de croyance. C’est le résultat d’efforts complexes, y compris à travers l’intervention des grandes puissances. De nombreux facteurs jouent leur rôle à différents niveaux.

D’une part, il faut former une armée puissante pour montrer notre force, il faut que l’autre partie comprenne que nous ne rejetons par l’option de la force et que notre armée est capable de prendre la région sous son contrôle à tout moment.

Il suffit une journée par exemple pour rétablir le contrôle d’Horlivka. Et en trois jours, nous pouvons libérer toute la région si nous usons de la force.

Mais d’autre part, cela entrainera des pertes humaines, des destructions et le résonance internationale négative, sans oublier qu’i y a  toujours des gens qui vivent dans cette région.

Oui, nous savons qu’à l’époque de la Seconde guerre mondiale, quand l’armée soviétique a libéré les territoires, elle a détruit plus que les Allemands et on dénombré des victimes en masse. Mais personne n’y a prêté attention, car les priorités étaient différentes.

Nous ne pouvons pas le faire, car nous vivons au 21e siècle et là, il s’agit de notre peuple et de notre terre, même si les autres pensent différemment.

Donc, l’option la plus raisonnable est un dialogue constructif. Le processus du dialogue doit se poursuivre constamment et pas seulement au niveau du pouvoir à Minsk, mais aussi au niveau de la société civile.

Si quelqu’un a des amis là-bas, il faut en parler. Donc, ceci doit être un dialogue au niveau de toute la communauté ukrainienne.

Mais  je le répète : il nous faut une armée forte.

Donc, vous estimez que la question du retour des territoires occupés peut durer longtemps?

C’est un problème qui va durer un certain temps. Même si le territoire est entièrement libéré, nous allons reprendre le contrôle de la frontière, car c’est la tâche principale, mais il faut compter avec les personnes qui vivent sur ces territoires et qui ont une autre manière de penser.

Vous comprenez que leurs maisons ont été détruites, leurs proches ont été tués et par conséquent ce problème restera encore longtemps. Donc, la désoccupation ne concerne pas que le territoire, mais aussi la conscience des habitants.

Selon vos observations, les personnes critiques vis-à-vis de l’Ukraine, après 4 ans d’occupation, sont-elles majoritaires?

Il y a trois catégories. Une première qui est pro-ukrainienne. Mais cette catégorie diminue, car un certain nombre d’entre elles est partie.

Une deuxième qui soutient les partisans de la DNR et l’entrée de la Russie. Ils sont assez nombreux.

Mais la plupart sont des personnes indifférentes qui voudraient vivre tranquillement, qui aspirent à la paix et à la prospérité. Et ce seront ces personnes qui feront la majorité et qui se tourneront vers ceux qui leur proposeront la paix et la prospérité.

Selon cette logique, comment évaluez-vous la faisabilité d’un blocus commercial avec les territoires occupés, ainsi que la suspension des paiements de la sécurité sociale et des retraites par le gouvernement ukrainien?

Ces personnes ont obtenu leurs retraites.  Même si elles avaient quitté l’Ukraine, l’État aurait dû payer leurs retraites. Mais, ils ne sont même pas partis.

En général, tout blocus est un répulsif et contribue à ce que les personnes indifférentes deviennent des partisans de la Russie. En effet, la Russie ouvre les frontières, fait des propositions de travail et reconnaît les passeports des LDNR. La Russie a aussi simplifié la procédure de naturalisation pour les personnes venues du Donbass occupé.

Le blocus de notre côté aurait été logique, si nous avions fermé la frontière avec la Russie. Dans ce cas, les combattants auraient été obligés d’accepter nos conditions. Mais, aujourd’hui, ce n’est pas un blocus, nous sommes tout simplement en train de repousser les gens.

Vous avez aidé d’autres prisonniers à résister à la contrainte morale. Qu’est-ce qui peut permettre de survivre en captivité et de ne pas devenir fou?

L’amour des proches  et des amis. En outre, le monde intérieur riche aide aussi . Si une personne a un monde intérieur limité , il lui est alors très difficile de survivre.

Ceux qui n’avaient pas cette ressource n’ont pas résisté.  À titre d’exemple, un prisonnier, arrêté pour avoir louer son appartement à une autre personne a été accusé d’espionnage.  On l’a menacé de prison à vie. Je l’ai vu au printemps, et après quatre mois, j’ai appris qu’il s’était suicidé.

Les conditions elles-mêmes ont été difficiles à supporter: une petite cellule de la largeur de deux mains ouvertes. À l’époque soviétique, on y détenait des condamnés à mort et, plus tard, condamnés à perpétuité.

Mais grâce à la prière, à la méditation, j’ai réussi à entrer dans un monde intérieur. J’ai enseigné cela aux autres, j’ai montré des exercices de respiration qui ont fourni, en général, une aide psychologique. La chose principale est de nous fixer une tâche, celle de survivre à tout prix.

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